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PRÉTENDUE NÉCESSITÉ DE LA RELIGION

Parmi les gens qui sont désabusés du catholicisme, il y en a qui, tout en le répudiant pour leur compte, n'osent le désavouer hautement et sont même disposés à le soutenir à titre provisoire^ jusqu'à ce qu'ils aient trouvé quelque chose à mettre à la place. Car, disentils, on ne détruit que ce que Von remplace. Partant de cet adage, qui pour eux est d'une vérité incontestable, les uns se creusent la tête pour forger une religion qui puisse tenir lieu du catholicisme ; les autres trouvent plus simple de choisir parmi les religions existantes et offrent le protestantisme comme ce qu'il y a de plus convenable, comme transition pour arriver plus tard au pur rationalisme.

Nous croyons utile de réfuter ce système dont le principal défaut est d'être entaché de machiavélisme, puisqu'il consiste, non pas à rechercher la vérité, mais à choisir, parmi les erreurs, celle qu'on juge la plus propre à satisfaire le besoin de crédulité, qu'on attribue à la multitude.

Il ne suffît pas de formuler d'un ton d'oracle une proposition et de la présenter comme un axiome devant lequel la raison devrait s'incliner. L'homme raisonnable ne doit rien accepter sans motif suffisant. Non seulement le prétendu principe est loin d'être évident, mais encore il est facile d'ei prouver la fausseté.

Quand on nous guérit d'un mal physique, par exemple de la gale ou de la teigne, nous n'éprouvons nullement le besoin de rien mettre à la place. Il en est de même des maux d'ordre moral, des erreurs, des institutions nuisibles. Tous les peuples ont cru à la magie, à la sorcellerie; ces absurdités ont été discréditées, abandonnées. En a-t-on retardé la chute en demandant ce qui pourrait les remplacer? Bien des coutumes barbares, après avoir régné longtemps, ont disparu; par exemple, l'anthropophagie, les sacrifices humains, l'esclavage. Avant d'y renoncer, s'est-on préoccupé de ce qu'on mettait à la place? Non. A la place de la maladie, on met la

santé ; à la place de l'erreur, la vérité : à la place des superstitions, la raison.

Allons plus loin, et examinons le plan de ces espèces de médecins du corps social, qui, avant de faire disparaître des doctrines qu'ils reconnaissent erronées et nuisibles, s'ingénient à lui inoculer un autre genre d'erreur.

Comment se fera le triage des dogmes qui devront composer la nouvelle religion ? Ici s'élève une terrible difficulté. Conçoit-on un cénacle de philosophes discutant sur des conceptions religieuses auxquelles aucun d'eux ne croit, délibérant sérieusement sur celles qu'il s'agira de proposer au public ? Ils auront à supputer la dose probable de docilité à se soumettre à leurs décisions. Inscrirat-on sur ce symbole un Dieu-Providence ; faudra-t-il y mettre la prière; fera-t-on figurer l'immortalité de l'âme; que décidera-t-on du paradis, de l'enfer ou du purgatoire ? Chacun exposera ses raisons, on ira aux voix, et la majorité statuera. S'il y a égalité de voix pour et contre, sans doute, le suffrage du président sera prépondérant. Ce sera une parodie des conciles.

Quand des hommes qui se disaient les représentants de la divinité et qu'on acceptait comme tels, se livraient à de semblables opérations, le troupeau des fidèles attendait avec respect le résultat des inspirations du Saint-Esprit qui était censé leur communiquer surnaturellement ses lumières et son infaillibilité. Et, quand le concile avait prononcé, on se soumettait à ses décrets comme à la voix de Dieu.

Mais, lorsque des hommes sans mission, sans autorité, s'arrogent le droit de fabriquer une religion qui ne se recommande que de leurs propres opinions, ils ne peuvent exciter que la dérision. Et surtout si ces hommes ont la prétention d'imposer au public des dogmes auxquels ils ne croient pas eux-mêmes, ils seront siffles comme des charlatans.

Les changements de religion ne peuvent être produits que par des convictions sincères, par des accès d'enthousiasme qui éclatent à certaines époques. Ce n'est pas par le raisonnement qu'on entraîne les populations pour leur faire accepter une religion. Les fondateurs passaient pour des hommes inspirés de Dieu, pour des prophètes ayant reçu une mission divine ; ils passionnaient la foule.

Mais aujourd'hui ces élans rapides, impétueux, ne sont plus possibles. Celui qui se détache de la religion où il a été élevé, ne la répudie que parce qu'il en a reconnu ou au moins soupçonné la fausseté. Dès que le doute est entré dans esprit, il a éprouvé le

besoin d'examiner, il a voulu user de sa raison, se i-endre compte de la valeur des dogmes. Dès qu'il s'est mis à réfléchir, il a reconnu que la doctrine qu'on lui avait appris à vénérer, n'est qu'un tissu de fables. Une fois entré dans la voie de l'examen, il ne s'arrêtera plus. Dès qu'il est dégagé des liens de l'autorité sous laquelle il avait fléchi, il étendra son investigation sur tous les articles de foi ; aucun ne sera pour lui inviolable.

C'est donc en vain qu'on prétendrait faire la part du feu et limiter le droit d'élimination. Le catholique, par exemple, qui rejette l'autorité de l'Église et l'inspiration des livres saints, pourra-t-il conserver la croyance à la trinité, à l'eucharistie, etc. ? Non, assurément. Tous les dogmes passeront au crible, et aucun ne résistera à l'examen. Le penseur arrivera, par la force de la logique, à nier toute révélation, tout surnaturel; et il regardera comme illogiques toutes les écoles protestantes qui se croient fondées à choisir arbitrairement parmi les articles de foi et qui, par exemple, rejettent la confession, et la transsubstantiation, mais conservent la trinité, la divinité de Jésus-Christ, le péché originel, la rédemption, etc. Toutes ces sectes ont le tort de s'arrêter à moitié chemin. Mais elles ne peuvent se fixer définitivement à ces étapes. Elles se démembrent, se fractionnent ; il se trouve parmi elles^, des réformateurs plus hardis qui complètent la tâche de leurs devanciers, qui élaguent successivement de nouvelles branches de l'arbre de la foi, et qui finissent par ne plus même laisser le tronc. C'est ainsi que les protestants appelés libéraux, à force de retrancher, sont arrivés à n'être plus que des déistes pour lesquels Jésus n'est plus ni Dieu, ni fils de Dieu, ni messie, ni prophète, mais seulement un homme supérieur; et encore choisissent-ils, dans les évangiles, les textes qui leur conviennent, et ils rejettent les autres comme manquant d'authenticité.

C'est là l'évolution inévitable. Vouloir aujourd'hui prêcher le protestantisme aux catholiques désabusés du catholicisme, ce serait les condamner à recommencer péniblement le travail accompli par la série des réformateurs, tandis qu'ils peuvent d'un seul bond s'élancer au but, c'est-à-dire au rationalisme.

C'est évidemment entreprendre une tâche insensée. Pour ceux qui sortent du catholicisme, il n'y a qu'un parti à prendre, c'est de renoncer résolument à toute autorité surnaturelle, de n'écouter que la voix de la raison et de se faire libres-penseurs. Les philosophes qui ont agi ainsi, n'ont rien de mieux à faire que de conseiller de suivre leur exemple ; ce qui est bon et salutaire pour les uns, ne peut être nuisible pour les autres. Quand on est guéri de la lèpre

de la superstition, il serait odieux et insensé de vouloir l'inoculer à autrui.

Pour démontrer la nécessité des religions, le P. Didon emploie un argument auquel on ne peut refuser le mérite de l'originalité, comme on va en juger par l'extrait suivant de son livre sur l'Allemagne.

« Et avec quoi remplacera-t-on la religion dans l'âme de l'enfant ? Quand la religion ne serait, comme disent les positivistes, qu'une forme transitoire de l'humanité, ne correspondrait qu'à l'une des phases de son évolution, il faudrait encore la maintenir dans l'école.

» La loi de l'individu, dans son évolution particulière, — c'est la science la plus éclairée qui l'affirme, — n'est et ne doit être que la reproduction de la loi de l'espèce. Si donc l'espèce passe par une forme déterminée^ l'individu doit y passer aussi, sous peine de violer une des lois de la vie. Or, l'histoire est là pour le prouver, l'espèce humaine, universellement, au début de son expansion à travers les siècles, est religieuse ; donc au nom de la science même, l'individu, au début de sa courte existence, doit être religieux. La loi physiologique n'est qu'un cas particulier de loi biologique ; et de même que la suppression d'un des degrés dans les transformations de l'être vivant aboutit aux monstruosités physiologiques, de même la suppression d'une des phases dans le progrès moral a pour résultat fatal les vices, les monstruosités morales.

» On invoque la science pour prouver que l'homme a commencé par n'être qu'une cellule vivante, qui a dû passer par tous les degrés de la vie et de l'animalité, depuis les rayonnes jusqu'au vertébré supérieur, avant d'arriver à sa forme définitive ; et l'on ne saura pas apprendre d'elle que l'enfant doit être non seulement instruit, mais religieusement élevé, que les lois essentielles de la nature sont immuables, inexorables, et que leur violation, dans les peuples comme dans l'individu, est tôt ou tard frappée de mort. (p. 63.) »

Il n'est . pas étonnant que l'ouvrage contenant ce passage, ait excité l'indignation de V Univers. Car ce raisonnement, en supposant qu'il fût logique, tendrait à établir que Venjant a besoin d'une religion ; l'auteur donne à entendre : 1° que la religion n'est bonne que pour les enfants, et que les adultes peuvent s'en passer; 2"" que, pour obéir à la loi d'évolution, il suffit d'une religion quelconque; tandis que, pour le fidèle catholique, il n'existe qu'une religion^ celle que Dieu lui-même a établie et dont le pape est le chef suprême; que toutes les autres religions ne sont que des erreurs inspirées par l'enfer et qui, loin d'être utiles à l'homme, jeune ou vieux, ne doivent exciter que l'horreur !

Le P. Didon part d'un principe tout à fait faux. De ce que le fœtus humain passe par des transformations qui raj)pellent, à certains égards, les animalités inférieures, il conclut arbitrairement que l'homme doit aussi passer par les états sociaux qui ont été les étapes de l'évolution du genre humain.

Rien ne justifie cette assertion. Dès que l'enfant est né, ses parents ou, à leur défaut, ceux qui sont chargés de l'élever, ont le devoir de le faire profiter immédiatement de tous les progrès accumulés par les générafions précédentes, et par conséquent de lui épargner les tâtonnements douloureux qui ont marqué les nombreuses phases de l'humanité. Nos premiers ancêtres ont vécu de la vie purement animale; ils allaient tout nus, disputaient leur nourriture aux bêtes féroces ; ce n'est qu'après de longs intervalles, qu'il ont appris à faire du feu, qu'ils ont connu l'usage des métaux ; ils ont été, pendant une série de siècles, sauvages, barbares, incultes; ils ont prafiqué l'anthropophagie, la polygamie, la castration, etc. Faut-il aujourd'hui condamner nos enfants à les imiter en tous points? Quant à la religion, les hommes ont passé par le fétichisme, l'idolâtrie, la sorcellerie, le polythéisme, avant d'en venir au christianisme. Devrons-nous obliger nos enfants à s'initier à tous ces cultes absurdes, leur faire franchir le druidisme, le paganisme, etc.?

C'est ce qu'on ne pourrait soutenir sérieusement.

L'homme, en progressant, s'est affranchi des eri'eurs qui ont assiégé son enfance ; et ce serait un crime que de vouloir le faire rétrograder, même momentanément. Ce qui était faux et nuisible, a été répudié, condamné sans retour ; et l'on ne doit pas songer à le ressusciter.

Il y a des maladies auxquelles l'homme a été longtemps exposé, et dont la science est parvenue à le délivrer ; par exemple, la petite vérole, la gale. Il n'en reste plus que le souvenir. Il en est de même de certaines maladies morales. Les premiers hommes ont été religieux, ont cru à l'existence de certains êtres auxquels ils attribuaijnt le pouvoir d'agir sur le monde, de changer l'ordre de la nature, et qu'on croyait pouvoir fléchir par des prières, des rites, des sacrifices. C'était là une infirmité dont on s'est guéri par la raison. L'humanité, arrivée à la maturité, a rejeté toutes ces superstitions et a compris qu'elle ne devait compter que sur elle-même pour améliorer son sort.

On doit donc bien se garder de déformer l'esprit de l'enfant en lui enseignant des doctrines qu'on sait erronées et dont on se réserverait de le désabuser plus tard. C'est comme si on lui brisait les membres, avec l'intention de remettre les fractures, ou si on lui

administrait un poison, en tenant tout prêt l'antidote pour un temps opportun. Ce sont là des expériences inhumaines et dangereuses. On ne doit transiger ni avec le mal, ni avec l'erreur. L'esprit de l'enfant doit être cultivé avec soin et mis à l'abri de tout ce qui pourrait lui imprimer une mauvaise direction. Donc, les gens éclairés, qui reconnaissent la fausseté des religions, doivent bien se garder d'inculquer à l'enfant des idées superstitieuses. Quand il sera en état d'apprendre l'histoire, on lui présentera le tableau des religions anciennes et actuelles, afin qu'il connaisse tous les systèmes qui ont été en vigueur, qu'il puisse juger les développements de l'humanité, et qu'il évite de tomber dans les égarements qui ont retardé sa marche.

Ceux dont nous venons de combattre le système, ont du moins le bon esprit de ne proposer, pour le succès de leur œuvre, que les moyens pacifiques de propagande ; et jusqu'ici la stérilité de leurs efforts a dû les convaincre de l'inanité de leur entreprise. Mais il y en a d'autres qui rêvent d'appeler la force à leur secours, et, après avoir décrété une religion de leur invention, ils seraient disposés à en imposer violemment l'adoption au genre humain. Nous avons le regret de compter, parmi les partisans de cet étrange apostolat, un homme éminent qui a été tout à la fois un grand écrivain et un grand citoyen. C'est Edgar Quinet. Il proclame le grand principe de la liberté religieuse ; seulement, devançant la tactique des opportunistes, il ajourne la réalisation do ce principe à des temps meilleurs. Il félicite Vergniaud de s'être opposé à ce qu'il fût inscrit dans la Déclaration des droits. Selon lui, la grande révolution de 89 n'a avorté que parce qu'elle a laissé subsister son implacable ennemi, le catholicisme. Il aurait voulu que l'État ne se contentât pas de persécuter l'ancienne Église, mais qu'il employât toute son autorité pour lui substituer une autre religion. « Il n'y a, dit-il, que deux moyens de rendre une révolution irrévocable. Le premier est de changer l'ordre moral, la religion ; le second est de changer Tordre matériel, la propriété. Les révolutions qui font ces deux choses, sont certaines de vivre. Le premier moyen est pour elles plus assuré que le second. Quand à celles qui n'emploient ni l'un ni l'autre, elles sont inscrites sur du sable; le premier flot les emporte.... La constitution de 93 étala un principe magnanime, nécessaire, inviolable, celui de la liberté de conscience : mais, dans l'état vrai des choses, ce principe renfermait la contre-révolution, et si la Révolution a péri, c'est parce qu'elle n'a pas su faire le sacrifice de ce principe. {La Révolution. Œuvres complètes; T. II, p. 225; et T. XVI, p. 134.) »

Comment, après avoir reconnu le principe de la liberté do conscience comme marjnanime^ nécessaire, inévitable, peut-on aussitôt en faire le sacrifice? C'est une inconséquence déplorable. La Révolution, faite contre l'ancien régime, ne pouvait être que le triomphe des libertés qui jusqu'ici avaient été méconnues et audacieusement violées, la cessation de toutes les iniquités, de toutes les oppressions. Si la Révolution n'atteignait pas ce but, elle n'avait pas de raison d'être. Or, de toutes les libertés, la plus précieuse, c'est celle qui reconnaît à l'homme le droit de suivre et pratiquer la religion qu'il juge la meilleure, c'est de ne relever, à cet égard, que de sa conscience. Toute intervention de l'autorité gouvernementale pour lui imposer un culte ou pour l'empêcher de suivre celui qu'il a adopté^ est tyra unique.

On maudit avec raison les despotes qui se sont servis de leur pouvoir pour imposer des religions, ou pour écraser celles qui ne leur convenaient pas. La mémoire des Constantin, des Théodose, des Louis XIV, est exécrée ; et le souvenir des persécutions qu'ils ont commises pour cause de religion, est une tache ineffaçable.

Comment des philosophes, des amis de l'humanité, des apôtres (le la tolérance, peuvent-ils marcher sur les traces de ces tyrans et les prendre pour modèles?...

La liberté religieuse est exclusive de toute religion d'État, et ne peut être solidement garantie qu'à la condition que l'État observe, en matière de religion, la plus stricte neutralité. C'est là que tend le mouvement de la civilisation, et c'est là un idéal dont les sociétés modernes se rapprochent de plus en plus.

C'est donc un système tout à fait rétrograde, que celui qui veut armer l'État du droit de décréter une religion et d'en rendre l'observation obligatoire. Ce serait fonder la plus odieuse des tyrannies et marcher dans la voie des persécutions.

C'est bien à tort que Quinet reproche à la Révolution de n'avoir pas cherché à substituer au catholicisme une autre religion. Les tentatives de ce genre n'ont pas manqué.

Dès 1790, l'Assemblée constituante a décrété la constitution civile du clergé. D'apèrs cet acte, l'État réglementait officiellement la religion. Il ne portait })as d'atteinte au dogme. Mais il moditiait profondément l'organisation et la discipline; il opérait un schisme et même une hérésie ; en voulant faire un clergé national, il rompait avec Rome et se séparait de l'Église catholique.

Il en est résulté les conséquences les plus lamentables. Le clergé s'est divisé en clergé constitutionnel et clergé réfractaire. Les prêtres appartenant à ce dernier parti ont été aux yeux des fidèles,

les seuls purs, le seuls orthodoxes. Le gouvernement s'est cru dans la nécessité de sévir contre eux, de les punir de la déportation et môme de la peine de mort. La guerre civile de la Vendée a eu pour principale cause, l'oppression qu'éprouvaient les populations condamnées à ne plus pouvoir recourir au ministère des pasteurs en qui elles avaient confiance. Enfin de ce schisme sont nés des déchirements affreux. C'est une cruelle leçon qui prouve combien il est périlleux pour l'État, de prétendre s'immiscer dans les questions religieuses, et combien il est préférable de s'en tenir à la neutralité et de laisser les gens croire et pratiquer à leur guise.

Le second essai a été celui de Hébert appelé le Père Duchesne. II imagina la religion de l'athéisme, s'il est permis d'accoupler ces deux termes qui s'excluent. Il institua le culte de la Raison et des fêtes où la nouvelle divinité était représentée par une jeune femme à riche corpulence. Aucun décret n'enjoignit aux citoyens de s'associer à ces manifestations. Mais on était sous le régime de la ter-reur; et une foule de personnes, ayant les yeux tournés vers ceux qui détenaient le pouvoir, croyaient prudent de suivre leur exemple. L'impulsion se propagea, et il n'y eut presque pas de villes où l'on ne copiât le rituel hébertiste.

Mais ce ne fut qu'un triomphe éphémère. Robespierre, fervent disciple de J.-J. Rousseau, vit avec indignation ces saturnales de l'athéisme^ et il y mit bon ordre en en livrant les pontifes au tribunal révolutionnaire, c'est-à-dire au bourreau. Il fit adopter une loi qui déclarait que « le peuple français reconnaît l'existence de l'Etre suprême et l'immortalité de l'àme. » Puis il présida à la fête solennelle de l'Etre suprême, et cet exemple fut suivi dans presque toutes les localités.

Le déisme était donc érigé en religion d'État. On n'allait pas jusqu'à décréter, comme le demandait J.-J. Rousseau, la peine de mort contre ceux qui refuseraient de se soumettre à ce dogme. Mais on agit comme si le décret eût été rendu. On fit condamner à mort, sous le prétexte banal de conspiration contre l'unité et l'indivisibilité, des personnes dont le véritable crime était leur profession d'athéisme. Tel fut notamment le sort tragique d'Anacharsis Cloots qu'on peut appeler le martyr de l'athéisme. Et, parmi ceux qui ont été traduits au fatal tribunal, servile instrument des haines du gouvernement, il en est plusieurs desquels il est dit, dans les actes d'accusation, qu'ils ont travaillé à corrompre les populations en prêchant l'athéisme.

Enfin mentionnons la tentative d'introducfion de la religion des théophilanthropes, c'est-à-dire du déisme, avec un culte et des

prières. Bien (juc cette petite secte eût pour tViudateur un des membres du gouvernement, elle fut parfaitement inoffensive; et, loin d'être intolérante, elle eut assez à faire jiour être tolérée ; elle ne le fut que jusqu'à l'avènement de Bonaparte qui, pour préparer la restauration de l'Eglise catholique, i)réluda à cet acte contre-révolutionnaire en étouffant toutes les sectes rivales.

On voit que les gouvernements qui se sont succédé de 1789 à 1801, ont fait de grands efforts pour remplacer le catholicisme, et ont été impuissants à rien fonder de durable. On ne commande pas aux consciences, et il ne suffit pas de décrets pour changer les convictions.

Quinct cite l'exemple des empereurs romains qui sont parvenus à extirper le paganisme. Mais ils n'y ont réussi que par les moyens les plus violents et par un système de iiersécution prolongé pendant des siècles. Et la religion qu'ils protégeaient, avait pour elle la majeure partie des populations.

Il serait impossible aujourd'hui d'opérer dans les mêmes conditions. Le progrès des mœurs serait un obstacle insurmontable à ce qu'un système de [)ersécution put se perpétuer. La religion qu'on voudrait protéger par ces moyens atroces, n'ayant pas de sectateurs passionnés, tout le zèle que déployerait le gouvernement en sa faveur, ne serait plus qu'un caprice de tyran, ne serait soutenu par personne, et serait promptement frappé d'impuissance.

Les événements que nous venons de passer en revue, ne font que corroborer la thèse de la séparation de l'Église et de l'État, la seule qui donne satisfaction au principe de la liberté de conscience. Il est à regretter que d'illustres philosophes, que des démocrates émérites aient voulu lutter contre la réalisation de ce principe. Un principe qu'on salue et qu'on se dispense d'exécuter n'est qu'une chimère, qu'un mensonge. Ceux qui en redoutent l'application, sont déterminés par la crainte que leur inspire la force du catholicisme. J\iais qu'ils sachent bien que cette force est plus apparente que réelle, et que, quand le catholicisme sera privé de l'appui gouvernemental, il s'affaissera i^iteuscment et ne sera plus qu'un débris comparable à ce qu'a été le paganisme expirant. Comptons sur la force irrésistible de la raison i)0ur vainci-e les superstitions.

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