LA FOI DU CHARBONNIER
S'il est un principe incontestable, c'est qu'un homme sensé ne ■ doit croire à quoi que ce soit, sans des motifs suffisants de crédi- i bilité. Néanmoins, les religions prétendues révélées exigent de leurs sectateurs, la for, c'est-à-dire la soumission absolue à des dogmes qui leur sont enseignés ; ils veulent que l'homme renonce à se servir de sa raison pour examiner ce qu'on lui ordonne de • croire ; et ils font une vertu dite théologale^, de cette abdication de la raison, même quand il s'agit d'acquiescer à des dogmes évidemment absurdes. On doit étouffer la voix du bon sens qui proteste, et s'étourdir pour s'incliner devant la parole réputée infaillible du prêtre.
On a souvent cité, à ce sujet, cet adage attribué à saint Augustin : Credo quia absurdum ; je crois parce que c'est absurde. Contrairement à l'opinion généralement répandue, j'estime, jusqu'à preuve contraire, que ce mot ne se trouve pas dans saint Augustin. Mais voici l'équivalent extrait textuellement de Tertullien : « Le fils de Dieu est mort; c'est tout à fait croyable, parce que c'est inepte. — Après avoir été enseveli, il est ressuscité : c'est certain, parce que c'est impossible. » {De Carne Christi, chap. 5, édition Migne, t. II, col. 761.)
On voit le même tour de force chez un écrivain catholique très renommé, Mgr Gaume. Dans son ouvrage publié sous le pseudonyme d'Evariste de Gypendole, intitulé : Onguent contre la morsure de la vipère noire, il défile une série d'arguments dont chaque paragraphe se termine par ces mots : « C'est incroyable^ donc c'est divin; c'est très incroyable, donc c'est très divin. » C'est dire en d'autres termes, que plus on a de motifs pour ne pas croire, plus on doit croire.
Le prêtre a donc pour but d'abrutir l'homme, de paralyser son intelligence et d'en faire un instrument docile qui obéisse servilement à toutes ses volontés.
Le type du croyant, c'est celui qui a la foi du charbonnier. Littré cite, à ce sujet, ce conte rapporté i)ai- Paul-Louis Courier. Un charbonnier requis par le diable de dire ce qu'il croyait, répondit : Je crois ce que TÉglise croit.
C'est bien là le modèle du tidèlc. Examinons, en elïet, ce qui se passe dans Tesprit de ce charbonnier qui ici représente l'immense majorité des hommes élevés dans le catholicisme.
Dès son enfance, il a été dressé à exécuter certains actes matériels, qu'il répète machinalement, sans savoir pourquoi, à réciter des formules qui pour lui n'ont aucun sens.
Devenu un peu plus grand, il va au catéchisme ; il fait connaissance d'un personnage vêtu d'un costume particulier, bizarre; on rappelle Monsieur le curé, et on ne lui parle qu'avec respect. L'enfant est obligé d'apprendre par cœur un livre qui lui paraît fort ennuyeux, intitulé catéchisme', il est obligé d'en retenir le texte pour être admis à faire sa première communion. Pour satisfaire à cette dure corvée, il fait des efforts de mémoire, comme un perroquet; et il retient des bribes incoliérentes dont il sait seulement que c'est grâce à ces fragments qu'il est chrétien.
Devenu homme, il ne s'occupe plus de ce que lui a enseigné le curé; mais, à l'exemple de ses parents et de tous ceux qu'il fréquente, il est fortement convaincu que le curé est un être à part, qui a autorité pour parler au nom de Dieu.
Si vous le questionnez, il vous dira qu'il croit. Mais insistez, et demandez-lui ce qu'il croit. Si vous précisez les questions, vous vous assurerez que pour lui les souvenirs qu'il a retenus du catéchisme, ne sont qu'un chaos, une enfilade de mots. En réalité, l'incarnation, la rédemption, la transsubstantiation, la contrition et l'attrition n'offrent à son esprit que paroles cabalistiques où il ne cherche môme pas à voir clair. Quand il vous dit, par exemple, que le .fils a été engendré, non créé, qu'en Jésus-Christ, il y a une seule personne et deux natures unies sans être confondues, c'est comme s'il prononçait abraxa ou parafaragaranius, qu'on trouve dans certains grimoires. Croire à abraxa, qu'est-ce que ça signifie? Voilà à quoi se réduit la foi du charbonnier.
Pressez-le, et demandez-lui pourquoi il se figure qu'il croit à ça plutôt qu'à autre chose, il sera fort embarrassé, et il finira par avouer : « C'est comme ça, parce que c'est comme ça, et la preuve, c'est que M. le curé l'a dit. »
C'est là une déviation déplorable de l'intelligence. Si un individu, interrogé sur ce qu'il pense d'une question scientifique ou politique, se contentait de dire qu'il est de l'avis de tel ou tel, on en conclu-
rait que cet homme n'a aucune opinion sur la question proposée. Mais il en est tout autrement en matière de religion. Cet homme qui, en réalité, ne croit rien, puisqu'il ne peut même pas dire en quoi consiste sa croyance, cet homme est persuadé que son curé est le dépositaire de toute vérité, et qu'on a le devoir de se conformer à ses paroles. Cette croyance peut même être portée jusqu'au fanatisme, ainsi qu'on l'a vu souvent, notamment chez les paysans vendéens qui, enflammés par les exhortations de leurs prêtres, couraient avec enthousiasme au martyre ; ces pauvres gens n'auraient pas pu dire ce qu'ils croyaient, sinon que leur curé avait parlé et devait être obéi.
On conçoit que le clergé s'attache à conserver cette précieuse ignorance et cherche à préserver ses ouailles du souffle de la science; car, du moment où le croyant se demandera pourquoi il croit, tout sera perdu, et le prestige s'évanouira.
Une simple réflexion suffirait pour amener le croyant à raisonner, à examiner. Il sait qu'il y a des hommes, en très grand nombre, qui suivent une autre religion ; ce sont les protestants, les juifs, les musulmans; il pourra môme, si comme soldat il est obligé d'aller en Cochinchine ou au Tonkin, savoir qu'il existe des boudhistes.
Il a appris à maudire, à exécrer tous ces gens-là, dont les religions sont fausses et dues à la suggestion du diable; il sait même que les dieux qu'ils adorent, sont des démons. Il fuit donc le contact de ces impies, de ce gibier d'enfer. j\Iais il pourra, un beau jour, se dire que si le hasard l'avait fait naître chez une nation de mécréants, il aurait été élevé dans leur religion, éduqué par les prêtres de cette religion, dressé à les écouter avec la même confiance qu'il accorde à son curé. Donc ces infidèles ont procédé comme lui, et il n'a pas, pour être catholique, d'autre motif qu'ils en ont pour être protestants, juifs, etc. Mais, dès lors, rien ne lui garantit que sa religion soit plus vraie que les autres; et, pour être sûr qu'elle leur est supérieure, il faudrait les examiner toutes, les comparer.
Une fois que le doute a pénétré dans l'esprit du croyant, c'en est fait de la foi. Sans avoir lu Descartes, il arrive naturellement à suivre sa méthode rationnelle ; il fait table rase de ses croyances, il met tout en question. Et il n'a pas de peine à faire justice de tout ce qu'on lui avait appris à révérer. Il se dit que le curé est un homme comme les autres, qui s'attribue une délégation de l'autorité divine, sans en justifier aucunement, que ses paroles sont sujettes à vérification; et sa raison lui dit qu'il ne doit croire que ce qui lui est démontré.
C'est par cette évolution des facultés de rintelligence, que tant d'individus ont été désabusés de ce qu'avaient cru leurs pères. Ce mouvement d'affranchissement a fait, depuis un siècle, d'immenses progrès dans les populations, et le clergé voit avec douleur diminuer de jour en jour le troupeau des fidèles.
Le clergé ne conserve donc, à ses pieds, que le charbonnier^ c'est-à-dii'e celui qui ferme volontairement les yeux à la lumière, qui s'obstine à ne i)as voir, celui dont la foi se réduit à répéter des formules vides, en un mot, une troupe d'esclaves qui refusent de briser leurs chaînes.
Son empire ne peut donc durer encore longtemps. En dépit de toutes les précautions qu'il prend pour arrêter la vérité, elle s'insinue partout, elle envahit les classes qui étaient demeurées les })lus rétives; et bientôt le règne des ténèbres aura pris fin.