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CHAPITRE QUATRIÈME

Nouveaux éclaircissements sur la méthode.

Celui qui propose une méthode nouvelle en critique doit s'attendre à des objections. De plus, c’est une tâche ardue que de donner une classification achevée des manuscrits de la Vulgate, et de tirer de cette classification des principes rigides pour l’établissement du texte. Je ne m'étonne donc pas que Dom De Bruyne dans la Repue Bénédictine (avril, 1923. Bulletin d’anc. lit. lat. chrét. n° 146) et M. Burkitt, dans le Journal of Theological Studies (octobre, 1923) aient consacré à mon Mémoire sur le texte de la Vulgate des comptes rendus où les objections sont nombreuses. J’essaierai d’être bref dans les explications qui vont suivre. Mon but est de donner plus de lumière sur les points critiqués.

D'une manière générale, les questions de méthode n’ont pas été examinées aussi à fond que je l’aurais désiré par mes deux critiques : ils m'ont plutôt fait des observations portant sur des points de détail.

1. Il existe d’excellents modèles d'édition fondés sur des principes généralement admis : Dom De Bruyne observe que je m'écarte de ces principes et que je «préconise une méthode nouvelle qui consiste à comparer les manuscrits par groupes de trois ».

À vrai dire, je ne présente pas la comparaison des manuscrits par trois comme une méthode « d'édition ». Cette comparaison n’est que l’une des opérations préliminaires à l’édition et qui sont:

(?) Ce chapitre a déjà paru en très grande partie dans la Revue Bénédictine de mai 1924, où on l’a intitulé : La critique de la Vulgate.

la recherche et la collation des manuscrits, la comparaison des manuscrits entre eux (quelquefois par groupes de trois), l’établissement de la généalogie résumant les rapports des manuscrits entre eux et avec l’archétype. C’est de la généalogie que sort le canon critique spécial à chaque texte et sur lequel s'appuie l'édition.

Voici, en réalité, ce qui caractérise la méthode proposée dans mon Mémoire: c’est que jy divise les variantes, soit de tout l'ouvrage, soit de parties seulement, lorsque l’ouvrage est considérable, en trois catégories : variantes à témoin unique, variantes à témoins rares, et variantes à témoins multiples. La première catégorie est inutile pour le classement ; à la seconde je demande le groupement des manuscrits en familles; la troisième sert à classer les manuscrits dans l’intérieur des familles et les familles entre elles. Mais ces dernières variantes ne sont pas toutes admises ; elles sont d’abord l’objet d’une sélection rationnelle.

On me reproche à ce propos, d'éliminer les omissions, les additions, les passages présentant de l'intérêt à quelque point de vue et de me priver ainsi de précieux éléments de classement. Je reconnais l'importance de ces passages et j'entends bien les utiliser à l’occasion; mais lorsqu'il s’agit de formuler une règle logique de critique, ils doivent être impitoyablement éliminés, parce que l'instrument de classement vraiment utile est, non celui qui, dans certains cas, peut donner un bon résultat, mais celui qui, dans aucun cas, n’en peut donner de mauvais (1).

() Sur ceci on a insisté de nouveau (Revue Bénédictine, de mai 1924, P.1 52) « À une objectioh au sujet de la sélection des variantes à témoins multiples, Dom Quentin répond qu’il ne conserve que les variantes qui, dans aucun cas, ne peuvent donner de fnauvais résultat. Si on examine les 91 variantes conservées, on en trouve un certain nombre qui sont inefficaces, qui ne peuvent pas servir à montrer une parenté ou une filiation. Il s’agit surtout des variantes qui reposent sur une confusion des lettres e et 7, phénomène fréquent chez les copistes précarolingiens, qui écrivaient, par exemple, dilecta pour delicta et réciproquement. Dans la liste des variantes «aptes » elles occupent les n° #4, 42, 49, 50, 51, 58, 6x et 62. Si, au cours de la discussion, on élimine ces variantes comme « peu aptes », ainsi que Dom Quentin fait à diverses reprises quand elles empêchent le zéro désiré, (V. Mémoire, pp. 306, 308 n. 2, 394.;) il est inutile de les ranger p. 235 parmi les « variantes aptes ».

Où ai-je jamais éliminé les n°5 34, 42, 50, 51, 58,.61 et 62 comme «peu

2. Les variantes à témoins multiples retenues après la sélection sont disposées sous forme d’apparat positif, c’est-à-dire qu'il n’y a plus ni leçons, ni variantes, mais, pour chaque point visé du texte, le relevé complet des formes rivales, avec l’indication de tous leurs témoins manuscrits. Dom De Bruyne me reproche à cette occasion de ne pas apprécier les variantes et de confondre bonnes et mauvaises leçons.

C’est ici une question qui touche au fond même du problème critique. L’idée de bonnes et de mauvaises leçons dérive de celle d’original. Pourquoi disons-nous, en effet, qu’une leçon est bonne ou mauvaise, sinon parce qu'elle répond ou ne répond pas à l’idée que nous nous faisons de ce que l’auteur a dû écrire, en d’autres termes à l'original? L'idée de simples formes du texte, au contraire, s’appuie sur celle d’archétype, car elle se borne à une constatation de ce que donne la copie qui, en tant que copie, ne doit pas nécessairement porter une forme plutôt qu’une autre. Or, de là sortiront deux formules d’édition bien différentes. Dans un cas, on cherchera à reconstituer aussi exactement que possible le texte original idéal de l’auteur; dans l’autre, on visera seulement à obtemir la leçon de l’archétype des manuscrits conservés.

La seconde formule, celle de l’archétype, est celle que j'ai adoptée, car elle est la seule qui doive être visée, au moins

aptes »,et pour obtenir le zéro désiré ? Je serais curieux d’entendre mon contradicteur me le dire. J’ai fait observer p. 308, n. 2 que, dans un cas, les var. 34 et 58 ne pouvaient pas servir, parce que les manuscrits examinés étaient solés, ce qui est tout autre Chose. Seulement pour le n° 49 (emetis et emitis) et pour deux autres qui ne rentrent pas dans la catégorie e et z (14, in eo et in ea, et 53 vicina et vicinia) j'ai fait observer que la grande confusion des manuscrits sur ces cas montrait qu’ils étaient moins aptes à procurer le classement. Or il n’y a là rien d’extraordinaire, ni qui aille contre le principe résumé ci-dessus. Vous faites votre sélection des variantes (aptes » avec toute l’objectivité dont vous êtes capable : à l'expérience vous vous apercevez qu’un groupe ou deux viennent à plusieurs reprises troubler vos recherches : vous en concluez que sur ces points votre choix n’a pas été aussi bon et vous notez ces groupes comme moins aptes. Les copistes ont interchangé 2n eo et in ea, vicina et vicinia plus facilement que vous ne l’aviez cru a priori, et c’est tout. Le principe général n’est pas renversé pour cela; il est au contraire confirmé.

dans la première phase de l'édition, et, en tout cas, la seule qui soit capable d’une mise au point objective. En face de leçons diverses, je ne me demande donc pas à priori lesquelles sont les bonnes, mais seulement quelles étaient celles qui, d’après les données de la tradition manuscrite, figuraient dans l’archétype des manuscrits conservés, et ce sont celles-là que j'adopte tout d’abord. Si, en examinant ensuite le texte obtenu, je viens à constater qu'il y à ici ou là des endroits évidemment mauvais, j'en conclurai que, sur ces points, l’archétype différait certainement de l'original et, après en avoir averti le lecteur, j'appliquerai à ces passages le traitement qui paraîtra le mieux approprié. Mais commencer, avant tout classement des manuscrits, par déclarer en face d’une leçon donnée : elle est bonne ou elle est mauvaise, c’est évidemment introduire à la base même du classement, une source d’erreurs fatales, et c’est là, sans aucun doute, ce qui a causé la fausseté de tant de classements exécutés d’après la méthode des « fautes communes ».

3. C’est donc sur l'examen des formes diverses du texte disposées avec tous les témoims en apparatus positif, que Je classe mes manuscrits. Les variantes à témoins multiples employées à cet effet dans mon Mémoire, sont au nombre de 91. La principale préoccupation a été d’exclure l'arbitraire et d’asseoir solidement les résultats : chaque comparaison porte sur l’ensemble des 91 variantes caractéristiques. C’est là, on le reconnaîtra, un nombre considérable et si je constate que jamais, c’est-à-dire dans aucun des 91 cas, les manuscrits À et B, par exemple, ne s'accordent contre le manuscrit C, je puis avoir confiance dans le résultat obtenu. C est bien intermédiaire entre À et B, car s’il ne l’était pas, il serait vraiment par trop extraordinaire que l’accord de AB contre lui ne se fût pas réalisé au moins quelques fois sur les 91 cas examinés et pris dans des livres différents.

Dom De Bruyne me fait ici un reproche auquel je ne me serais pas attendu. « Que faut-il penser de la nouvelle méthode, écrit-il?… À priori je trouve la base trop étroite : on ne peut pas, au moyen de 91 variantes, classer tous Îles manuscrits de

l’Octateuque.» Ainsi je me contenterais pour tous mes classements, des 91 variantes dites caractéristiques. Ce serait, cette fois-ci, assez peu. Mais ai-je besoin de rappeler encore les trois phases : classement par familles, classement des exemplaires à l’intérieur des familles, et classement des familles entre elles. J’emploie, il est vrai, mes variantes caractéristiques pour la seconde et pour la troisième opérations, mais je fais appel pour le classement des manuscrits en familles à de nombreuses variantes à témoins rares : j’en relève 19 pour le groupe théodulfien, 18 pour les alcuiniens, 21 pour les espagnols, 20 pour les cassimiens, 45 pour les italiens, 13 pour les textes de l'Université, ce qui, joint aux 91 de ci-dessus, donne un total de 227 variantes différentes. Je ne pense pas que beaucoup d’éditeurs en emploient un plus grand nombre pour leurs classements.

4. Au sujet du classement des manuscrits théodulfiens, M. Burkitt a examiné les chiffres donnés pour le Bernensis et a conclu à l’inanité des résultats obtenus.

Dans toutes les comparaisons de manuscrits par groupes de trois, les deux chiffres extrêmes obtenus n’ont qu’une importance secondaire : celui qui est essentiel est, nous l’avons vu plus haut,

l’intermédiaire; plus il est proche du zéro, plus le résultat est

net. De même lorsque l’on fait appel à tous les manuscrits d’une famille pour rechercher la position d’un manuscrit (A), le point essentiel est de constater s’il y a un autre manuscrit (B) avec lequel il s’accorde, lorsqu'il est lui-même en désaccord avec tous les autres, et avec lequel il est en désaccord, lorsqu'il est luimême d'accord avec tous les autres. Si le fait se réalise, À est intermédiaire entre B et le reste du groupe. Le nombre des concordances de À avec B et avec le reste du groupe importe assez peu; ce qui importe c’est que ce soit le même manuscrit B qui se détache du groupe dans les deux combinaisons ci-dessus mentionnées.

Or, c’est ce qui se réalise pour le Bernensis : 39 fois il va avec tout le groupe sans exception, 5 fois il s'accorde avec tout le groupe contre Hub et 4 fois avec Hub contre tout le groupe. Bern. apparaît donc comme intermédiaire entre Hub et le reste

du groupe. M. Burkitt donne un tout autre sens à ces chiffres et, sans se soucier des 39 cas où Bern est d'accord avec Hub comme avec tous les autres, il déclare que 4 accords ne suffisent pas pour établir une relation entre Bern et Hub. Évidemment ce n’est pas moi qui soutiendrai que 4 leçons concordantes donnent un indice suflisant de voisinage entre deux manuscrits ; mais je nie que tel soit le cas de Bern et de Hub.

Je n’admets pas davantage que Bern soit présenté comme un manuscrit non théodulfien, mais simplement «conformé en partie à la recension théodulfienne ». Pour 69 leçons considérées, en effet, (à cause des lacunes de Hub et de Bern lui-même), Bern donne la liste de concordances suivante : Anic 51, Gep 51, Hub 45, Theo 44, Cas 38, Paul 38, Am 36, Tol 36, Mar 35. Ces chiffres sont lés indices absolument certains d’un fond théodulfien (1) : jamais une simple «conformation » ne donne pareil résultat. Bern est donc un manuscrit théodulfien en partie déformé. M. Burkitt, après avoir laissé le Bernensis, propose un curieux dédoublement du manuscrit de Saint-Hubert, mais je ne m’arrêterai pas à discuter ici ce qu’il avance au sujet de ce manuscrit, parce qu'il se place au point de vue du Nouveau Testament que je me suis défendu de traiter et qui, d’ailleurs, ne prouve absolument rien pour l'Ancien Testament.

5. À Dom De Bruyne «le classement de la famille alcuimienne paraît entièrement satisfaisant ». M. Burkitt, au contraire, le trouve «quelque peu hasardeux», et il donne un exemple : «D. Quentin place Rorig avant Vall parce que Rorig, çà et là, est d’accord avec de plus anciennes leçons que Vall, et il ne paraît pas avoir suflisamment pris en considération la possibilité que de plus anciennes leçons survivent à travers une correction imparfaite exécutée d’après le type alcuinien ». Si je place Rorig en tête de la série alcuinienne, ce n’est pas à cause de leçons plus anciennes qu’il aurait, mais parce que dans toutes les comparaisons par trois instituées entre 11514, Zur, Grande, Vall,

() En effet, les manuscrits Anic, Gep, Hub, Theo qui ont ici les chiffres de rapports les plus élevés sont tous des manuscrits théodulfiens, les autres: Cav, Paul, Am, etc. appartiennent à d’autres familles.

Paul et lui, il se place toujours en tête du groupe partiel, puis, parce que comparé au préalcuinien Mordr et à 11514, il se révèle intermédiaire entre les deux. La qualité, antiquité des leçons n’ont rien à faire ici.

On ne manquera pas d’observer que, dans les lignes que je viens de citer, M. Burkitt paraît considérer Rorig comme un manuscrit « conformé » au type alcuinien. Il suffit de constater que les listes de concordances de ce manuscrit donnent des chiffres d'accord comme les suivants : Zur 85, Vall 84, Paul 84, et Theo 47, Tol 44, pour se convaincre que Rorig est un manuscrit pleinement et entièrement alcuinien (1): Le cas des exemplaires « conformés » ou «déformés » ne m’a d’ailleurs pas échappé : je leur ai consacré mon chapitre dixième, sur « quelques manuscrits secondaires. »

6. Sur le groupement des manuscrits espagnols Dom De Bruyne me fait l’observation suivante. « On sera étonné, écrit-l, de voir une généalogie où le Ms. Laud, du IX® siècle, et même le Ms. Lugd, du VIII siècle, dérivent de Leg qui n’est que du Xe siècle. De même Tol qu'avec la plupart des paléographes nous croyons être du VIII siècle, et non du X£, serait l'arrière petit-fils de Cas qui est du IX® siècle. » Si je mérite cette critique n'est-il pas étonnant, vraiment, que Dom De Bruyne ait pris la peine de consacrer cinq pages à mon Mémoire? La vérité, c’est que mes généalogies s'appliquent non aux manuscrits eux-mêmes, mais aux types de transmission du texte qu'ils représentent. Ce que je compare, en effet, ce sont uniquement des formes diverses du texte, indépendamment de toutes les particularités propres aux copies de ce texte; le résultat est nécessairement un classement de ces formes textuelles, indépendamment des manuscrits qui les contiennent et de leurs dates; j'ai fait cette observation à plusieurs reprises et, en particulier, dans ma conclusion générale, p. 519, n° 6, où j'écris : «Il est bien entendu que ni le Turonensis, ni lAmiatinus, ni l’Ottobonianus ne sont les manuscrits mêmes dont dérivent les familles,

() Ici, les manuscrits à chiffres plus élevés : Zur, Vall, Paul, sont des alcuiniens, tandis que Theo et Tol appartiennent à d’autres familles.

mais ils représentent de très près le type d’où elles proviennent, et ils appartiennent à la même tradition. Ceite remarque s’applique à tous nos classements. » Dom De Bruyne connaissait pourtant ce passage, car nous allons le voir, trois lignes plus loin, s’en servir pour me critiquer sur un autre point. Il va de soi que pour établir la descendance des manuscrits eux-mêmes il faut recourir à de tout autres arguments, comme ceux des lacunes accidentelles, des interversions, des notes marginales passant dans le texte, de l'orthographe, et de mille autres particularités que précisément notre méthode écarte avec le plus grand soin de ses comparaisons.

7. Ilest temps de venir aux objections qui ont été faites contre le canon critique exposé dans ma quatrième partie. Auparavant, Dom De Bruyne a mis en question, en quelques mots, et Pappartenance de tous les manuscrits aux trois familles, et le rapport des trois familles avec les manuscrits Am Ottob et Tur, et la dépendance de ces trois manuscrits vis-à-vis d’un archéiype unique. J’ai donné d’assez nombreuses preuves de tous ces points pour ne pas me croire obligé d’y revenir en présence de simples affirmations. L'une d’elles doit cependant être relevée. QIl n’est pas probable, écrit Dom De Bruyne, que les trois familles dérivent des trois manuscrits privilégiés, et, à l’avantdernière page de son Mémoire, Dom Quentin le dit lui-même. » Le sens dans lequel je le dis n’est pas celui qui m'est prêté ici. Je fais observer que mes généalogies portent sur les types représentés par les manuscrits et non sur les manuscrits eux-mêmes et que, par suite, les alcuiniens, par exemple, ne proviennent pas du Codex Amiatinus, mais d’un manuscrit du type de l’Amiatinus, et ainsi des autres. Or, il va de soi que cette remarque ne détruit en rien la valeur des rapports que J'ai par ailleurs établis entre chacune des trois grandes familles du texte et les manuscrits Âm Ottob et Tur, rapports contre lesquels, encore une fois, on n’apporte aucun argument.

8. Après avoir établi que les manuscrits de la Vulgate se divisent en trois grandes familles, puis que les trois manuscrits anciens placés par le classement en tête de ces familles dérivent

d’un archétype commun, je n’ai pas eu de peine à formuler le canon critique sur lequel doit s’appuyer l'édition: la leçon des manuscrits Am Ottob et Tur réunis ou de deux d’entre eux contre le troisième doit l'emporter.

On trouve cette règle trop simple. «Le travail d’assimilation, de croisement a commencé de bonne heure, écrit Dom De Bruyne, par conséquent ces manuscrits (Am Ottob et T'ur) ont pu être contaminés et la bonne leçon se maintenir dans l’une ou l’autre famille. » Pour M. Burkitt, le canon est «trop beau pour être juste. Je crains, écrit-il, que ce que Dom Quentin dit fort bien de la perpétuelle correction des textes bibliques par le recours à des exemplaires plus anciens ou plus approuvés, n’ait introduit dans les leçons des manuscrits une complexité trop grande, pour qu’aucune règle mécanique ne soit capable de nous tirer de ce labyrinthe. »

Je crains, à mon tour, que l’on n’exagère un peu cette complexité. Il y a certes de nombreuses variantes dans nos textes, mais le fond même de ces textes est d’une étonnante fixité; leur trame, à travers douze siècles de transmission manuscrite, s’est conservée avec une pureté qui tient du prodige. Il est entendu que la vie y est intense, qu’une variante introduite dans une famille ne tient la place que pour un temps et que, par suite, on trouve difficilement ici des leçons caractéristiques permanentes; mais, en fin de compte, le mouvement se fait dans un cercle tel, qu'entre un manuscrit de la Vulgate écrit au VIS siècle, et un autre datant du XIVE, la différence est infiniment moins grande, par exemple, qu’entre les huit ou dix manuscrits des X-XITe siècles dont le P. Delehaye vient de se servir pour éditer les deux recensions des Actes de saint Marcel le Centurion. Cependant, il est incontestable qu’il y a dans la Vulgate une certaine complexité. Elle a principalement pour cause le voisinage des anciennes versions latines, et nous savons que l'influence de celles-ci a commencé à se faire sentir de bonne heure, puisque saint Jérôme s’en plaint déjà. Il faut donc en tenir compte, mais sans l’exagérer.

Ceci posé, essayons de définir ici plus exactement notre cas.

Combien de copies furent tirées de l'original même de saint Jérôme pour les livres de l’'Octateuque? Nous lignorons. Chacune de ces copies fut vraisemblablement transcrite à son tour un certain nombre de fois. De quel exemplaire dérive notre tradition manuscrite? De l'original même, d’une des copies immédiates, ou de l’une des copies subséquentes?

Il est établi, par une série de fautes communes à toute notre tradition, que l’archétype n’était pas l'original même de saint Jérôme. Était-ce une des copies immédiates? Nous ne pouvons pas le savoir, mais je montrerai tout à l'heure que ce ne peut pas avoir été une copie bien éloignée; la date même de nos plus anciens manuscrits s’y oppose. Les fautes communes établissent aussi un autre point: c’est que notre tradition remonte à un manuscrit unique, et ceci est important à observer. On pourrait, en effet, en mettant sur le même pied la dérivation principale et les influences qui se sont exercées sans cesse au cours de la transmission, imaginer des séries de descendances qui pourraient remonter jusqu'aux origines. Mais les fautes communes en établissant l’unité d’archétype, montrent que tel n’a pas été notre cas. Chaque fois que le fait de la double source s’est produit chez nous, il y a eu entre les deux sources cette différence que l’une était la base de la copie, tandis que l’autre ne fournissait que des corrections. La ligne de transmission passant par ces bases de copie devait nécessairement aboutir à un archétype unique.

Et maintenant, quel a pu être le nombre des copies intermédiaires entre l’archétype et les plus anciens de nos manuscrits? Tout porte à croire qu’il n’a pas été grand. Le Turonensis est du VII® siècle, peut-être du VIe. L’Otiobonianus de la fin du VIIe ou du début du VIIIS. On y relève des fautes comme vidi eas pour ut discas, dolor est immolatus pour dolore simulatus, qui prouvent qu’il a été copié sur un exemplaire notablement plus ancien; lAmiatinus est de la fin du VII siècle ou tout à fait du début du VIII, Si nous nous souvenons que l'original luimême était du début du V® siècle, nous ne sommes nullement obligés de supposer de nombreuses étapes de la transmission

manuscrite pour rejoindre la fin du VIe ou le début du VII siècle.

Mais enfin, si peu nombreuses qu’aient été ces étapes, elles ont néanmoins existé, et pour perdues que soient actuellement les copies immédiates de l'original et toutes les copies médiates, en dehors de la ligne de transmission de notre archétype, ces copies n’en ont pas moins pu et dû exercer leur influence sur les manuscrits existants ou perdus qui constituent notre tradition. Or, c’est précisément cette influence, jointe à celle des anciennes versions latines et des causes ordinaires de corruption qui envendre la complexité où l’on voit un obstacle à l'adoption du canon critique proposé.

Comment s'exerce cette influence dans le cas d’une triple tradition? Personne ne soutiendra, je pense, que, d’une manière habituelle et constante, la même modification à l’archétype a pu, dès l’origine, s’introduire dans deux des familles sur trois. Il est incontestable, cependant, qu'avec le temps les possibilités augmentent; mais, d’une part, jamais le phénomène ne peut devenir habituel, ni se produire pour des séries entières de passages, il reste toujours fortuit, et, d'autre part, la distance entre nos plus anciens manuscrits et l’archétype n’est pas assez orande pour qu'il ait eu le temps de se produire bien souvent avant la transcription de Am, de Ottob et de Tur dans chacune des trois branches de la tradition.

Si l’on admet ces considérations on arrivera nécessairement à cette conclusion que toutes les influences possibles, si nombreuses qu’elles puissent avoir été, n’ont et ne peuvent avoir eu, au moment où elles venaient s’insérer dans la tradition de nos trois familles, que la valeur d’une variante quelconque et isolée, comme serait une faute du copiste ou une correction faite par lui de son propre mouvement : elles ne modifiaient que l’un des trois courants; les deux autres poursuivaient leur cours sans en être troublés, et, par leur accord, nous révèlent aujourd’hui le texte de la source. Il faudrait, pour que nous soyons trompés, que l’un des deux autres courants eût déjà été contaminé sur le même point, précisément par le même mot, et à la

même place, ce qui, encore une fois, ne peut être qu’un cas fortuit et ne sera jamais l’ordinaire. Ainsi notre canon répond à la logique pour l'établissement du texte de l’archétype et .Parchétype, par sa date probable, a toutes les chances d’être un bon représentant de l’original.

Il y a un cas cependant où notre règle sera d’une certaine manière en défaut. Supposons qu’une faute se soit introduite dans l’archétype : elle passe dans la triple tradition, mais un de nos manuscrits la corrige par un emprunt fait à un exemplaire appartenant aux traditions disparues et qui, sur ce point, remontait à l’original. Évidemment, le manuscrit corrigé a ici la bonne leçon et l’accord des deux autres ne donne qu’une leçon fautive. Il y a plus : les trois manuscrits principaux peuvent avoir la mauvaise leçon et l'influence de loriginal ne se faire sentir qu’à un stade plus avancé de la tradition. Que devient alors notre canon? .

Il reste ce qu'il est, c’est-à-dire un instrument humain; mais je ne crains pas de dire que, là comme ailleurs, il conserve sa valeur, car il nous donne la seule chose que nous puissions lui demander et qu’en réalité nous puissions habituellement atteindre, à savoir la leçon de l’archétype. Certes dans la supposition qui vient d’être faite, la leçon du manuscrit corrigé était la bonne, puisque, à la base même de l'hypothèse, nous avions mis la faute de l’archétype; mais, dans la pratique, nous ne possédons, le plus souvent, aucun moyen absolument sûr de discerner la faute, la leçon originale et la correction heureuse : la critique interne, si l’on recourt à elle, n'offre qu’incertitudes.

9. Il n’est pas besoin, d’ailleurs, d’aller bien loin pour voir à quoi l’on aboutit si l’on veut substituer les résultats de cette critique interne à la leçon donnée par l’étude des manuscrits comme étant celle de l’archétype. J’ai, dans la dernière partie de mon Mémoire, tiré des 33 premiers chapitres de la Genèse et étudié 80 leçons de l’archétype sur lesquelles la discussion est possible et J'ai fait valoir les raisons pour lesquelles je crois que ces leçons, le plus souvent, sont aussi celles de l'original. Dom De Bruyne en a examiné trois et, sur l’une d’elles, M. Burkitt

a donné son avis. Il s’agit de Gen. 1v, 6: quare mestus es ou quare iratus es. Je présente quare mestus es comme leçon de l’archétype et comme très acceptable dans l'original. M. Burkitt déclare que mes arguments constituent «a reasonable plea ». Dom De Bruyne, au contraire, tient pour assuré que l'original était quare iratus es. Je ne reprendrai pas ici la discussion; mais est-ce que ces positions différentes ne sont pas la preuve de l’incertitude du cas? Est-ce que, si la leçon quare iratus es était si sûrement celle de l'original, mes deux critiques (1) ne seraient pas d’accord sur elle ?

Le second cas porte sur Gen. xvi, 7. Nos manuscrits, en cet endroit, ne donnent pas moins de neuf formes diverses; l’une d’elles : qui est in deserto Sur est attestée par Am T'ur; je la tiens pour leçon de l’archétype et je donne les raisons pour lesquelles il me semble que rien ne s’oppose à ce qu’elle soit aussi leçon de l’original. Dom De Bruyne veut que l’original ait été qui est in via Sur. Or, nous trouvons bien quae est in via Sur à une époque déjà tardive de la tradition, dans Tol Osc Matrit, qui forment, à l’extrémité du groupe espagnol, une famille très cohérente, mais qui est in via Sur ne se trouve dans aucun manuscrit. Devrons-nous, sincèrement, pour obtenir une prétendue bonne leçon, ajouter une dixième forme — forme conjecturale — aux neuf déjà attestées par les manuscrits?

Plus étonnante encore est la solution proposée par mon critique pour le troisième cas. Les manuscrits Am Ottob et Tur, et aussi un représentant du groupe théodulfien, Anic, donnent pour GE. xix, 8, la leçon sub umbraculum tegminis met. La chute des deux syllabes um teg, due à quelque accident de transcription, a produit la variante sub umbra culminis met qui devait nécessairement avoir plus de succès, parce que la

(4) Depuis que ceci a paru pour la première fois, j’ai eu le plaisir de voir M. Rand venir aimablement à mon secours et déclarer à son tour que maestus était une bonne leçon ! Cela fait penser à ce registre de la Commission de S. Pie V dans lequel, en face de chaque leçon rivale, on inscrivait le nombre des voix qu’elle avait obtenues : la majorité dictait les choix. Il est vrai que cette Commission n’a abouti à rien; et c’est heureux.

forme ablative est plus commune avec sub que l’accusatif cependant classique. Nous la trouvons dans les espagnols et les alcuiniens. La variante sub umbraculum culminis de Gep et Theo est une leçon amalgamée dont l’origine est facile à saisir. Anic, en effet porte encore, nous l’avons vu, la leçon de l’archétype : la substitution de culminis à tegminis dans Gep Theo est due à l'influence alcuinienne qui est constante dans la famille théodulfienne. À cela qu’oppose Dom De Bruyne? «Par la Concordance, écrit-il, on voit que Jérôme n’emploie ni tegmen, ni tegimen, ni tegumentum, ces mots ne se rencontrent que dans les livres qui ont conservé l’ancien latin. » Mais est-ce qu'il ne s’agit pas précisément ici de fournir aux futurs auteurs de Concordances un matériel plus scientifique et plus exact que celui dont les anciens compilateurs ont pu se servir? Et je demande à mon tour : «Combien de fois culmen figure-t-1l dans les Concordances? » Deux fois seulement, en dehors de celle-ci : à Gex. x1, 4, et à nn Rec. xvunr, 26. Or, aucune des deux fois le mot n’a le sens qu’il aurait dans le cas présent si l’on admettait que culmen est la leçon de l'original. Il signifie, non un toit, mais le sommet de la tour de Babel : cuius culmen pertingat ad caelum, et le faîte d’un porte : speculator vero qui erat in fastigio portae super murum.…. vociferans in culmine ait. Que devient alors l’argument de la Concordance appliqué à tegmen?

Il n’est pas nécessaire, me semble-t-il, de prolonger cette discussion et ces remarques. Le lecteur qui a eu la patience de les suivre est maintenant renseigné sur le but auquel je tends. Ce but est la reconstitution de l’archétype des manuscrits conservés de la Vulgate. Cet archétype représente l’état du texte le plus rapproché de l'original auquel nous puissions atteindre et ses leçons doivent, par suite, être considérées comme ayant d'ordinaire les plus grandes chances d’être celles de loriginal même; elles ne peuvent être abandonnées qu’en cas de faute évidente, le lecteur étant alors dûment averti par un signe convenu. Je reconnais que sur plusieurs points de détail cet archétype pourra être légèrement différent de ce que sant Jérôme aura écrit, mais nous n’avons aucun moyen infaillible

de toujours savoir ce que saint Jérôme a écrit, tandis que l’archétype est l’aboutissant logique et sûr de la critique des manuscrits existants. À lui s’arrête le résultat vraiment scientifique; au delà peut certes s’exercer une grande science, mais, le plus souvent, dans le domaine de la simple conjecture.

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