UNE FAUSSE CONCEPTION DE L'ORIGINAL
Note sur La leçon : Ipsa observabit caput tuum (Genes. II], 15) chez Les Pères du IV® siècle.
Très souvent, en critique, on dit d’un auteur qu'il ne peut pas avoir écrit tel ou tel mot, telle ou telle phrase. Il ne faut pas s’y tromper, cela veut généralement dire que le critique ne peut pas croire que ce mot ou cette phrase soient de l’auteur en question. Il y a là un des éléments les plus ordinaires de l’erreur dans la critique de l'original, l'élément subjectif. Je vais en donner un exemple qui porte sur l’un des plus importants passages de la Genèse. Il s’agit du verset 15 du Chapitre III, où Dieu, maudissant le serpent, lui dit: « Je mettrai l’inimitié entre toi et la femme, entre ta postérité et la sienne. Elle t'écrasera la tête etc... ». Le sens le plus direct de l’hébreu est que c’est la postérité de la ferame qui écrasera la tête du serpent et c’est ainsi que l’a compris le grec. En latin on trouve tantôt ipse traduisant l’adrés du texte grec, tantôt ipsa se rapportant à la fernme elle-même, Or, la leçon ipsa que l’on rencontre déjà dans l'ancienne version latine, moins fréquemment cependant que ipse, se trouve non seulement être la leçon de la presque unanirmité des manuscrits de la Vulgate, mais être aussi imposée par l’accord des manuscrits Turonensis et Amiatinus; j'ai donc exprimé Vavis qu’elle devait être conservée. Pourquoi ne pas le dire? C’est un résultat trés intéressant d’une critique toute objective que cette confirmation d’une leçon à laquelle la tra-
G) Cette note a paru à part, un peu moins développée, en une piqüre de quatre pages tirée à peu d'exemplaires. La Scuola cattolica de Milan en 2 inséré une traduction italienne dans son numéro du 15 juin 1924.
dition ecclésiastique a attaché tant d'importance. S'il avait fallu la rejeter par suite de l'accord de nos manuscrits, je l’eusse fait sans difficulté, car la doctrine catholique n’est pas attachée à ce mot; je l’eusse même fait assez facilement si le témoignage des manuscrits avait laissé place au doute. Mais cela ne se produit pas. Comme je l’ai dit, notre canon impose l’adoption de ipsa et il n’y a pas de raison de ne pas le suivre là comme ailleurs ; la leçon rivale ipse, qui se lit dans l’Ottobonianus et dans un très petit nombre d’autres manuscrits, est inspirée de l’ancienne version latine: c’est donc, d’après les règles ordinaires, une raison de la rejeter. Le cas ne peut pas être plus clair. Cependant, mon confrère D. De Bruyne (A. B., 1924, p. 156) a cru devoir m’attaquer aussi sur ce point et, à l’abondante httérature du sujet, ajouter « certaines remarques utiles (qui) n'avaient pas encore été faites. » Ces remarques, indices d’un état d’esprit vraiment curieux, visent tout à la fois à effacer 1psa du texte de certains Pères qui avaient adopté cette leçon dès avant la Vulgate et, dans le cas où cette hypothèse ne se serait pas réalisée, à leur attribuer l'introduction de cette même leçon dans la Vulgate. Et voici comment le critique de la Revue Bénédictine s’y prend pour arriver à ce double but.
Pour isoler la leçon ipsa de la tradition patristique, il veut que saint Jérôme soit compté parmi les témoins de ipse, non seulement dans le passage bien connu de ses Quaestiones hebraicae in Genesim, mais aussi dans ses Commentaires In Isaiam, LVIII, 12 et In Ezxechielem, XLVII. De plus, il met en doute les témoignages apportés par Dom Sabatier pour la leçon 1psa dans l’ancienne version latine. $. Ambroise, De fuga, VII, 43, donnerait sûrement ipse; S. Augustin, De Genesi contra Manichaeos II, À et De Genesi ad litteram XI, 1 et 36, serait douteux et il faudrait, pour être sûr de son texte, attendre une révision des manuscrits, ou une édition critique, qui manque aussi pour S. Grégoire, Moralia in Job, I, 36. D’autre part, pour expliquer ipsa, il déclare que, «si on était sûr que telle était la leçon d’Augustin et de Grégoire», on verrait « volontiers dans l’influence de leurs écrits le facteur qui a corrompu le texte de la