‹ Essais de critique textuelle (ecdotique)Chapitre 31 sur 47 · FAUSSE CONCEPTION DE L'ORIGINAL · texte numérisé non relu

FAUSSE CONCEPTION DE L'ORIGINAL

Quaestiones ont été écrites en 389, c’est-à-dire avant la traduction de l’Octateuque sur l’hébreu vers 398. Le point intéressant est de constater si en 408-410 lorsqu'il commente Isaïe, ou en 410-414 lorsqu'il commente Ezéchiel, saint Jérôme suit l’ipse d’une partie des témoins de l’ancienne version latine ou l’ipsa des meilleurs et des plus nombreux manuscrits de la Vulgate. Ne nous lassons pas de lire le commentaire avec les citations.

Voici celui d’Isaïe, LVIII, 12 :

Iste est coluber tortuosus qui decepit Evam in paradiso, quae quia Dei praecepta destruxerat propterea morsibus eius patuit et audivit a Domino: Tu observabis caput etus et ille observabit tibi calcaneum.

Le lecteur voit tout de suite que saint Jérôme a fait ici une modification au texte biblique. Il fait parler Dieu, non plus au serpent, mais à Eve. Dieu lui dit: ru observabis caput eius. C’est donc bien la femme qui, pour saint Jérôme, vise la tête du serpent et nous sommes loin de l'interprétation messianique.

Le Commentaire sur Ezéchiel n’en est pas plus proche. Saint Jérôme explique les mots : Transduxit me per aquam usque ad talos (XLVII, 3) et, au cours d’une application qu'il en fait au baptême, il écrit :

Denique ad talos usque pertingunt, qui plantae calcaneoque vicini sunt qui patet morsibus colubri, dicente Domino: Tu observabis caput eius, et 1pse observabit tibi calcaneum.

La citation est, on le voit, exactement la même que dans le Commentaire sur Isaïe et elle n’a de sens que si on applique le discours du Seigneur à la femme. Il est donc évident que saint Jérôme, à la fin de sa vie, s’est rattaché à la formule de la Vulgate : ipsa conteret caput tuum. Ajoutons qu’après l’épithète peu bienveillante attribuée plus haut aux tenants de cette leçon, il est piquant de noter ici que pour compter saint Jérôme parmi les témoins de ipse pour ces passages (ipse observabit), comme

l’a fait le critique de la Revue bénédictine, il faut nécessairement avoir eu en vue le second membre de phrase de la citation, c’est-à-dire avoir pris le serpent pour le Messie. C’est, on l’avouera, un cas assez amusant.

En résumé, la leçon ipsa est très fortement attestée au [IVe siècle puisqu'elle a pour elle saint Ambroise, saint Augustin et saint Jérôme, et la patristique ne fournit aucun argument contre le texte de la Vulgate, ipsa conteret caput tuum, attesté par le Turonensis, l'Amiatinus et l’ensemble des manuscrits, sauf de rares exceptions. Au contraire, l’idée que saint Jérôme n'avait pas pu écrire ce mot ipsa n’était qu’un préjugé, à la faveur duquel on aurait donné, avec une évidente précipitation, un démenti à la tradition manuscrite la mieux assurée, dans un des passages les plus délicats de la Genèse.

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