UN ARCHÉTYPE FAUTIF
Note sur la Préface Desidern mei de S. Jérôme.
La lettre Desiderit mei écrite par saint Jérôme en guise de préface à sa traduction du Pentateuque a été si souvent copiée que l’on s’attendrait à trouver dans les manuscrits tous les éléments nécessaires à la reconstitution de son texte original. Il n’en est rien. Cette préface est un bon exemple d’archétype fautif dans une tradition qui est cependant très ancienne. Nous avons employé pour l’édition que nous en donnerons en tête du Pentateuque, une cinquantaine de manuscrits de provenances diverses, parmi lesquels l’Amiatinus, le Legionensis, le Ms. 10 de Tours, la Bible de Mordramne etc...; la tradition est unanime sur l’erreur que voici :
Saint Jérôme fait observer qu'il y a dans le texte hébreu de la Bible nombre de passages qui ne figurent pas dans les Septante et il rapporte, qu’au dire des Juifs, ces omissions étaient volontaires et faites pour ne pas effaroucher le roi Ptolémée.
ludaei prudenti factum dicunt esse consilio, ne Ptolomaeus, unius Dei cultor, etiam apud Hebracos duplicem divinitatem deprehenderet: quod maxime idcirco faciebant, quia in Platonis dogma cadere videbatur.
Tel est le texte donné par les éditions. Ce texte présente une difficulté : qu'est-ce que ce dogme de Platon dans lequel Ptolémée paraissait tomber? Serait-ce un dualisme vers lequel Ptolémée aurait eu une tendance, et que les traducteurs de la Bible voulaient combattre? Le Moyen-Age l’a pensé, comme le mon-
trent les notes marginales insérées en cet endroit dans divers manuscrits et les explications des Correctoria. Mais ce n’est pas ainsi que saint Augustin, par exemple, à l’époque même de saint Jérôme, comprenait Platon. Ce philosophe est exalté par lui, précisément à cause de la beauté de ses doctrines relatives à Dieu : il serait difficile que, chez saint Jérôme, platonisme fût synonyme de dualisme.
Nos manuscrits, qui sont unanimes à donner quod maxime, se divisent sur les deux mots faciebant et videbatur. La leçon faciebant des éditions n’a pour elle qu’une tradition insuffisante, alors que faciebat a le suffrage de l’Amiatinus et des alcuiniens, du Legionensis, du manuscrit d'Huesca, des théodulfiens et de bien d’autres : en un mot, faciebat s'impose et, par suite, la phrase doit être interprétée tout différemment : ce n’est plus le mot Iudaei, mais Piolomaeus qui est le sujet. Mais alors, la difficulté devient encore plus grande qu'auparavant : «de peur, lisonsnous, que Ptolémée ne saisît chez les Hébreux, une double divinité, ce qu’il faisait surtout parce qu’il paraissait tomber dans le dogme de Platon.» Il est vrai que plusieurs de nos manuscrits donnent videbantur : «parce que les juifs paraissaient tomber dans le dogme de Platon»; mais l’autorité du Ms. 10 de Tours et de celui de Zurich avec quelques témoins secondaires, n’est pas suffisante pour imposer cette leçon d’ailleurs peu satisfaisante étant donné l’ensemble de la phrase. Il faut donc reconnaître que nous sommes en présence d’un passage gâté, ce qui est l’indice d’une erreur dans l’archétype. Cette erreur, dans les cas ordinaires, ne pourrait guère être corrigée que grâce à une conjecture.
Par bonheur, nous avons, pour cette phrase, mieux qu’une conjecture à apporter. Il existe dans une autre préface de saint Jérôme, celle des Quaestiones hebraicae in Genesim, un passage parallèle où saint Jérôme développe la même idée, à savoir que les Septante ont, dans leur traduction, tenu compte des doctrines religieuses du roi Ptolémée :