‹ Essais de critique textuelle (ecdotique)Chapitre 38 sur 47 · AH D · texte numérisé non relu

AH D

he ZDS

Résumons les faits : Nous avons deux groupes bien tranchés :

AH pP2DiSrete.

Aucun de ces deux groupes ne peut représenter l’archétype dans tous les cas: tantôt c’est À H, tantôt c’est PZDS qui sont plus proches de lui.

D'autre part, P se détache de Z'DS pour se révéler intermédiaire entre eux et À H. Cependant P n’est pas la source commune, attendu que À H donnent parfois une leçon plus proche de l'original que la sienne. Il faut donc écrire :

138 ESSAIS DE CRITIQUE TEXTUELLE AH P | Z'DSetc.

Dès lors, la construction ne peut être autre que celle-ci :

ZDSetc.

Nous sommes en présence d’une tradition à deux rameaux dans laquelle l’archétype sera représenté tantôt par le rameau A H et tantôt par le rameau P Z'DS et dans laquelle aussi P est intermédiaire entre À H et Z DS.

Le canon critique à tirer de ce schéma est des plus faciles à établir.

a) L'accord de A H et de PZ'DS donne la leçon de x.

b) Cette leçon est donnée aussi par l’accord de À H et de P contre Z DS, à moins que la leçon de P ne soit une faute de ce manuscrit même, car il n’est pas l’ancêtre de Z'D S, mais seulement un représentant du type dont ceux-ci dérivent.

c) Avons-nous deux groupes tranchés : AH et PZDS, la leçon de æ est incertaine en soi, elle peut se trouver aussi bien dans un groupe que dans l’autre. C’est affaire à la critique interne de la désigner. D’une manière générale, cependant, À H représentant l’élément plus ancien, a plus de chance d’être en possession de la leçon de l’archétype.

d) Avons-nous trois leçons : À H, P et Z DS, le cas est le même. Le choix sera le plus souvent à faire entre À H et P, mais il se pourra aussi que la leçon de P soit une erreur propre à ce manuscrit et que Z D $ l’emporte sur lui et sur À H à la fois.

e) Mais avons-nous accord de À et de P ou de H et de P

contre une division quelconque des autres témoignages, c’est cet accord, qui en soi, doit nous donner la leçon de x.

Cette dernière règle est sans aucun doute le résultat le plus important de notre travail de classement. Nous allons maintenant, grâce au canon ainsi obtenu, entreprendre l’examen d’un certain nombre de passages de notre lettre.

Frater Ambrosius tua munuscula perferens À H; tua mr munuscula perferens P Z'D $. Le mot mihi est douteux. M. Hilberg l’a omis sur l’autorité de À H, avec raison, me semble-t-il, parce que nous allons constater que P Z'D S ont tendance à compléter le texte par des mots qui le rendent plus clair.

Detulit Et suavissimas litteras P Z D S; detulit simuz suaviss. litt. À; detulit suaviss. lit. H. Le mot et est douteux lui aussi et ici M. Hilberg a suivi la leçon du second groupe. Je doute un peu que telle ait été la leçon de l’archétype, car on ne voit pas pourquoi H aurait omis et, et À l'aurait remplacé par simul, tandis que dans le cas où l’archétype aurait eu seulement detulit suavissimas litteras, on imagine très bien, des deux côtés de la tradition, l’addition de et et de simul qui arrondissent la phrase.

Quae 1N principio À H P; quae À principio Z'D $. La le cas est clair. C’est in qu'il faut adopter avec M. Hilberg, contre toute la tradition inférieure de la seconde famille,

Principio Azrocurionis À H; principio amicrriarum P Z'D S: Voici un cas extrêmement intéressant. Les deux leçons sont permises par notre canon. M. Hilberg a choisi la seconde sur l'autorité des manuscrits de la seconde famille; mais ici je me séparerais de lui et choisirais allocutionis. Voici pourquoi: la lettre 53 de saint Jérôme est l’objet d’un problème chronologique soulevé par le P. Cavallera dans une très intéressante note de son Saint Jérôme (1) dont je ne puis mieux faire que de reproduire ici le début.

« La correspondance de saint Jérôme, écrit le P. Cavallera,

(:) Tom. IT, (1922), p. 89-01.

contient trois lettres adressées à saint Paulin de Nole. La dernière (Epist. LXXXV) est postérieure à la traduction hiéronymienne du Periarchon (399); les deux autres (Epist. LIII et LVIII) remontent aux premiers temps de la conversion et du monachisme de saint Paulin (394-396). Les manuscrits placent la lettre LVIII avant la lettre LIII. Une phrase de la lettre LIII a déterminé à considérer celle-ci comme la plus ancienne : «Frater Ambrosius tua mihi munusecula perferens detulit et suavissimas litteras quae a principio amicitiarum fidem 1am probatae fidei et veteris amicitiae praeferebant. » On a conclu de ce principium amicitiarum qu’il s'agissait de la première lettre écrite à saint Jérôme par Paulin. Rien n’oblige à une interprétation aussi restrictive. En fait si on hit attentivement les deux lettres, et si on les compare, on est amené à conclure que la lettre LVIII est antérieure à la lettre LIII. » Et le P. Cavallera donne du fait une démonstration convaincante dans laquelle nous n’avons pas à le suivre ici. L'important pour nous était de constater la difficulté qu’introduit ici dans la chronologie des épîtres hiéronymiennes la leçon amicitiarum des manuscrits de la seconde famille. Au contraire, allocutionis donné par ceux de la première présente un sens non seulement acceptable, mais meilleur : dès ses premiers mots la lettre de Paulin témoignait d’une amitié déjà éprouvée. La suite de la phrase ne fait d’ailleurs que confirmer ce premier point :

Fidem probatae iam amicitiae praeferebant AH; fidem probatae iam ET VETERIS amicitiae praeferebant P; fidem probatae iam FipEi ET vVETERIS amicitiae praeferebant Z. Ia M. Hilberg a adopté la leçon de P ; je préférerais encore celle de À H. Les mots et veteris sont une suite de la correction de allocutionis en amicitiarum. « Dès le début, fait dire le correcteur à S. Jérôme, votre amitié a déjà tous les signes d’une vieille amitié ». Combien est plus naturelle et plus délicate la phrase des manuscrits de la première famille: « Votre lettre dès les premiers mots témoigne d’une amitié déjà éprouvée. »

Nous ne pouvons tout étudier dans ce texte : il faut nous

contenter de quelques passages. Voici celui sur lequel nous nous sommes déjà arrêtés un moment tout à l’heure :

Ad Titum Livium lacteo eloquentiae fonte manantem vVisENpuM; ce dernier mot n’est donné que par la première famille, M. Hilberg l’a gardé avec raison car il est déjà dans Pline. De même la restitution qui suit est excellente : de ultimo terrarum orbe venisse Gaditanum quendam legimus; elle s’appuie encore sur les manuscrits de la première famille; mais quelle erreur d'écrire ensuite: habuit illa aetas inauditum omnibus saeculis celebrandumque miraculum UT ORBEM TOTUM INGRESSUS ALIUM EXTRA ORBEM QUAERERET ! Qu'est-ce que orbem totum ingredi? Cette leçon de M. Hilberg s’appuie sur un seul manuscrit : H, et encore faut-il, pour l'obtenir, faire deux conjectures, car H donne : ut orbem totam ingressus alium extra urbem quaereret. Appliquons au contraire notre canon, nous avons :

ut urbem, leçon obligatoire, puisque les deux familles (sauf H) s’accordent sur elle;

tantam, leçon de PZDS, contre totam de AH; les deux nous sont permises mais la leçon de la seconde famille offre ici un meilleur sens;

ingressus, alium extra urbem quaereret, leçon de la première famille évidemment préférable à celle de la seconde : ingressi aliud extra urbem quaererent qui n’est qu’une suite logique de la correction opérée dans la phrase précédente. L'homme de Gadès est venu du fond de l'Espagne à Rome et, dit Pline, statim ut viderat (Livium) abut; il ne s’est donc pas arrêté à visiter la Ville. C’est ce que saint Jérôme a exprimé en écrivant: habuit illa aetas inauditum celebrandumque miraculum ut urbem tantam ingressus alium extra urbem quaereret. Tous les mots de cette phrase figuraient dans l’archétype, mais nous devons, pour le retrouver, recourir, selon notre canon, tantôt à la première et tantôt à la seconde famille des manuscrits.

Un peu plus loin, saint Jérôme, après avoir dit que saint Paul resta quinze jours auprès de saint Pierre, ajoute: hoc enim Magisrerio hebdomadis et ogdoadis futurus gentium praedicator instruendus erat : c’est la leçon de A; les manuscrits H P

Z D portent : hoc enim MysTErI0 et S donne hoc enim MINISTErio. En quelques endroits de ses commentaires saint Jérôme reconnait le caractère mystérieux des chiffres sept et huit, la leçon mysterio de H P Z'D est donc acceptable. Néanmoins il y a peut-être lieu de s’écarter ici pour une fois du canon habituel pour adopter avec M. Hilberg la leçon magisterio du seul manuscrit A; saint Jérôme, en effet, emploie ce mot lorsqu’il commente le texte de l’épître aux Galates auquel il fait ici allusion: Non grandi, écrit-il, indiguit MAGISTERIO, qui tanto se ad videndum Petrum tempore praeparavit. Le manuscrit À pourrait donc avoir ici mieux conservé la leçon, sinon de l’archétype, du moins de l'original, soit qu'il ait été lui-même l’objet d’une correction d’après un manuscrit plus ancien, soit que H ait été conformé à une leçon qui aurait été celle de la seconde famille, soit enfin que le voisinage des mots hebdomadis et ogdoadis ait amené la correction mysterio simultanément dans les deux familles.

Toujours dans le passage concernant saint Paul, nos manuscrits se séparent sur le texte d’une citation scripturaire : Two praecipit ut. scientiam quoque in eo eligat scriplturarum : CON- TINENTEM eum qui secundum doctrinam est, fidelem sermonem portent À H; les manuserits P Z'DS donnent: oBTINENTEM cum. D’après le canon, une leçon vaut l’autre. M. Hilberg, comme il fait le plus souvent, donne ici la préférence à À H. Je suis persuadé qu’il faut, au contraire, suivre la leçon de la seconde famille. Le texte complet de saint Paul pour cette phrase est, d’après la Vulgate : Oportet episcopum.….. esse. iustum, sanctum, continentem, amplectentem eum qui secundum doctrinam est fidelem sermonem. Le mot continentem se retrouve dans l’ancienne version latine, mais très souvent, dans celle-ci, le mot suivant (amplectantem) est remplacé par obtinentem, et c’est cette leçon que suit saint Jérôme dans son commentaire même de lPépître à Tite. Il faut donc la suivre ici aussi, et continentem dans À H n’est qu'une très mauvaise correction inspirée par la présence du mot dans le texte de l’épître, mais avec un sens tout différent.

Deux lignes plus loin, au contraire M. Hilberg a tout à fait raison en préférant P à tous les autres pour la leçon : Malachias propheta, immo per Malachiam dominus : INTERROGA AIT sacerdotes legem. Notre canon autorise le choix de cette leçon préférable à interrogat de À H et à interrogavit de Z'DS.

Mais voici un autre passage où l’éditeur du Corpus de Vienne a suivi le seul manuscrit À et où, à mon avis, il aurait encore fallu suivre la leçon de la seconde famille. Il faut ici reprendre le texte d’assez haut: Danihel in fine sacratissimae pisionis tustos ait fulgere quasi stellas et intellegentes, id est doctos, quasi firmamentum. Vides quantum distent inter se iusta rusticitas et docta tustitia? alu stellis, alit caelo comparantur, quamquam iuxta hebraicam veritatem utrumque prossir (sic À; utrumque POSSIT INTELLIGI FH; uérumque DE ERUDITIS POSSIT INTELLIGI P Z'DS); ta enim apud eos legimus : qui autem docti fuerint, fulgebunt quasi splendor firmamenti, et qui ad iustitiam erudiunt multos quasi stellae in perpetuas aeternitates. Ce texte est fort clair. Dans la veritas hebraica, qui correspond ici à la Vulgate, il s’agit, dans les deux membres de la phrase, des eruditi: les uns, qui docti fuerint, sont comparés au firmament, et les autres, qui ad iustitiam erudiunt multos, brilleront comme des étoiles. Au contraire, dans les Septante et l’ancienne version latine, si les doctes sont comparés au firmament, ce sont les justes qui brillent comme des étoiles ; d’où pour saint Jérôme l’occasion d’opposer la docta iustitia et la iusta rusticitas; mais il se corrige aussitôt en ajoutant : cependant, en hébreu, étoiles et firmament s'appliquent tous deux aux savants : quamquam 1uxia hebraicam veritatem utrumque de eruditis possit intelligi. Cette leçon de P Z'DS est la seule acceptable: celles de À et de H sont manifestement incomplètes.

Je m’arrête ici; ces exemples suffisent à faire voir combien, même dans le cas peu favorable d’une tradition à deux rameaux, l’éditeur retire d’avantages d’un canon critique nettement établi. Les deux écueils dans ce cas sont la préférence habituelle donnée à une famille considérée comme meilleure et un respect exagéré pour la leçon des manuscrits plus anciens. La vision

concrète d’un schéma établi sur des comparaisons minutieuses, et l'établissement raisonné du canon critique font évanouir ces mirages. Quelles que soient la valeur et l'antiquité des manuscrits d’une famille, s’il est bien prouvé que les manuscrits plus défectueux et plus récents d’une autre famille dérivent du même archétype, rien n'empêche ces derniers d’être préférés aux premiers dans un cas concret, et la logique veut que leur leçon, à chaque endroit où la tradition se divise, soit considérée, en soi, comme ayant autant de droits à être admise que celle des manuscrits plus favorisés sous le rapport de l'antiquité et de la correction.

Mais il est une autre considération qu’amène tout naturellement cette étude de la lettre 53 de saint Jérôme. C’est celle du peu de certitude que nous avons actuellement, en bien des cas, de posséder le texte original de nos auteurs. Les jeunes gens en quête d’un sujet de recherches pour leur vie doivent s’en bien persuader : le champ de l’ecdotique est loin d’être un champ épuisé; bien plus, il ménage les surprises les plus heureuses, là même où il semble quelquefois avoir été le plus fouillé. L’immense majorité des éditions anciennes a été faite sans aucune règle critique, au hasard des manuscrits découverts; il est absolument certain qu’une recherche méthodique des manuscrits telle que l’on peut la faire aujourd’hui, des collations minutieuses, des classements raisonnés, l'adoption d'un canon critique auquel on se tiendra fermement, doivent dans la plupart des cas renouveler les textes étudiés.

Sera-ce pour les amener toujours à l’état de textes originaux? C'est là une autre question. J’étudierai à ce propos un dernier passage de la lettre 53 de saint Jérôme. Elle débute par les mots : Frater AmBrosius tua munuscula perferens detulit et suavissimas litteras. La tradition est unanime sur le mot Ambrosius. Qui était ce moine? Nous l’ignorons totalement. Or, à la fin de sa lettre, saint Jérôme, pour engager Paulin à venir le trouver lui écrit: Habes hic amantissimum tui fratrem EusEBIUM qui litterarum tuarum mihi gratiam duplicavit, referens honestatem morum tuorum, contemptum saecul, fidem amicitiae, amorem

Christi; nam prudentiam et eloquii venustatem, etiam absque illo, ipsa epistola praeferebat. Ici encore la tradition manuscrite ést unanime, mais Eusebius est connu, semble-t-il, par au moins une autre lettre de saint Jérôme, la 61€, adressée à Vigilance qui précisément était lui aussi une connaissance de saint Paulin.

N’est-il pas étrange qu'après avoir dit que la lettre de Paulin avait été apportée par le frère Ambroise, saint Jérôme ajoute que c’est le frère Eusèbe qui en double le prix en complétant de vive voix les détails sur les qualités de son correspondant, sur la sohdité de son amitié, sur son amour du Christ, car pour ce qui était de la prudence et de la beauté du style, il n’avait pas besoin de parler, la lettre elle-même en témoignait assez haut. Tout cela, en effet, n’était-il pas affaire du messager? La conclusion c’est qu’il y a très probablement eu erreur au début de la lettre, dans l’archétype de nos manuscrits, et que l'original, au lieu de Frater Ambrosius devait plus vraisemblablement porter : Frater Eusebius. Le frère Eusèbe appartenait comme Vigilance au cercle de saint Paulin; il a apporté à saint Jérôme la lettre et les présents de celui-ci, et, par les détails qu'il a ajoutés de vive voix, il a encore doublé le prix du message, mais ses paroles n'étaient pas nécessaires pour faire connaître à Jérôme le talent de Paulin en matière de littérature, la lettre elle-même en était un témoignage éclatant.

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