CHAPITRE V
Etude de la valeur des Digitales Les méthodes d'essai
Les résultats des expériences précédentes montrent que, sans aucun doute, des pratiques culturales convenables et l’emploi des engrais permettent d'augmenter nettement le poids de ia récolte.
Encore faut-il que le produit obtenu possède une tenêur glucosidique (digitaline cristallisée) ou une activité physiologique égales à celles des plantes sauvages.
L’essai des produits de culture s’impose donc.
Avant de donner le résultat des essais effectués sur le produit des diverses cultures, il est absolument nécessaire d'exposer d’une façon générale les difficultés que présente cet essai et d'établir les conditions dans lesquelles il doit être fait pour avoir toute sa valeur. Nous sommes ainsi amené à exposer assez longuement ce qui concerne :
a) les méthodes d’essai chimiques ;
b) les méthodes d’essai physiologiques ;
c) les conditions dans lesquelles doivent être préparées et conservées les feuilles destinées à l’analyse.
a) MÉTHODES CHIMIQUES.
Plusieurs méthodes ont été proposées pour le dosage de la digitoxine (digitaline cristallisée chloroformique du Codex)
dans les feuilles de Digitale.
Le Dos
Parmi celles-ci sont celles de STOEDER (1) et d'ECALLE (2), fondées sur l’extraction de la digitaline à l’aide du chloroforme, puis purification et précipitation du glucoside par addition d’éther ou d’éther de pétrole à la solution chloroformique.
Récemment, M. ie Professeur PERROT et le D' BOURCET (3) ont proposé une nouvelle méthode de dosage de la digitaline eristallisée qui donne un produit final et des résuitats plus exacts quant à la teneur en digitoxine de la drogue.
Il ne nous paraît pas utile d'entrer ici plus avant dans la description détaillée de ces techniques de dosage. Elies ont un intérêt primordial pour l'industriel qui veut extraire de la drogue le principe cristallisé et, à ce point de vue, la technique de-M. ie Professeur PERROT et du D' BOURCET a le gros avantaze de se rapprocher davantage du rendement obtenu dans l’industrie. Mais on sait depuis longtemps, et nous croyons inutile d’insister sur ce point, que la teneur en digitoxine n’est pas parallèle à l’activité physiologique de la drogue. Sur les raisons de cette discordance, nous reviendrons plus loin.
Disons seulement ici que les dosages chimiques et physiologiques effectués d’une part par le D' BOURCET et d'autre part par le Laboratoire de Pharmacologie de la Faculté de Médecine de Paris (Professeur TIFFENEAU) à l’occasion de cette Thèse, confirment une fois de plus le désaccord entre les résultats chimiques et physiologiques.
Voici en effet les résultats obtenus sur trois échantillons de Digitales
Origine Essai physiologique Teneur en digitoxine (Lab. Professeur TIFFENEAU) (D' BourcET) A 88 0.08 B 70 0.16 | C 94 0.132 (1) W. STozpER. — Waardebepalingen in grondstoffén en preparaten. 8. Folia Digitalis. Pharm. Weekblad, 1901, 38, n° 21, p. 1. (2} H. Ecarze. — Dosage de la digitaline dans les préparations offi-
cinales de digitale et de digitaline. Journ. Pharm. et Chim., 1903, (6° s.), 17, p. 228-232 et 277-283.
(3) Em. PErRor et P. BoURCEr. — Nouvelle méthode de dosage de la digitaline cristallisée. Bull. Sc. pharmacol., 1928, 35, p. 233-235.
La comparaison de la teneur en digitaline cristallisée et de l’activité physiologique montre que l’échantillon A, de valeur physiologique intermédiaire est celui qui a donné le moins de digitoxine, que l’échantillon B, le moins actif, est celui où l’on en a trouvé le plus, et que l’échantillon C, le plus actif, renferme moins de glucosides que l'échantillon B d’activité physiologique moindre.
On voit que la teneur en digitoxine varie du simple au double pour les échantillons les plus éloignés, tandis que l’écart au point de vue physiologique ne dépasse pas 26 %.
Cette constatation est à rapprocher du fait fort intéressant que nous a signalé M. PETIT, fabricant de digitaline à Paris. D’une Digitale récoltée à Bains-les-Bains (Vosges), il a extrait 0 gr. 60 pour 1000 de digitaline cristallisée. Il n’a pu en retirer l’année suivante de Digitales récoltées dans le même endroit. Il nous a signalé également avoir obtenu, à partir de feuilles de Digitales récoltées à la fin de l’automne, après une première neige, jusqu’à 1 gr. 23 % de digitaline cristallisée.
De tout ce que l’on sait, se dégage l’impression très nette que les variations de la teneur en glucosides cristallisés sont beaucoup plus grandes que les variations de l’activité physio-
logique.
Il y a là un fait d’une importance pharmacologique con-
sidérable.
On pourrait être tenté d’expliquer le manque de parallélisme entre la teneur en digitaline cristallisée et l’activité physiologique simplement par le fait que ce glucoside n’est pas le seul principe actif de la Digitale. En effet, les nombreux travaux effectués ces dernières années, plus spécialement les travaux de WINDAUS (1) et de CLOETTA (2), ont permis d'isoler, à côté de la digitoxine, d’autres digitoxosides : la gitoxine ou
(1) A. WinpAUS et A. SCHNECKENBURGER. — Ueber Gitonin, ein neues Digitalis-Glykosid. Ber d. d. chem. Gesell, 1913, 46, p. 2628-2633.
(2) M. CLoerra. — Die Darstellung und chemische Zusammensetzung der aktiven Substanzen aus den Digitalisblättern. Arch. für exp. Path. und
Pharmak., 1926, 112, p. 261-342.
bigitalinum et la gitaline, qui possèdent également des propriétés cardiotoniques.
Les aglucones provenant du dédoublement de ces glucosides , (digitoxigénine, gitoxigénine, gitaligénine), possèdent également une activité cardiotonique.
L'activité d’une Digitale n’est donc pas dûe uniquement à la digitoxine que dose le chimiste ou qu’extrait l'industriel, mais à l’ensemble des digitoxosides et de leurs génines.
Rien d'étonnant, dès lors, à ce qu’il y ait désaccord entre la teneur en digitoxine et l’activité totale de la drogue.
Mais ce n’est pas tout.
On doit se demander, avec M. le Professeur Em. PERROT, si les divers principes précédents représentent bien les principes « immédiats » de la plante et s’ils ne sont pas des produits de dislocation d’un principe initial altéré d’ure part par les ferments, d’autre part par les agents physiques et par les réactifs qui interviennent au cours des manipulations. Il est tout-à-fait remarquable que, d’un « intrait » de digitale de bonne activité, M. le Professeur Em. PERROT et le D' P. BOURCET n'aient pu extraire de digitoxine.
Les mêmes auteurs ont extrait de la Digitale un « totum digitalique >» représentant à peu près la totalité des principes glucosidiques cardiotoniques, à l'exclusion des saponines et des autres principes inertes. Ce « totum >», actuellement à l'étude, ne paraît pas seulement devoir présenter un réel intérêt pharmacologique et prendre sans doute une place importante dans la Thérapeutique tonicardiaque, il semble aussi que son isolement puisse apporter un concours des plus importants pour l'appréciation de l’activité des diverses Digitales.
Signalons encore que l’activité totale de la Digitale peut être influencée par la présence de divers principes non glucosidiques. En particulier les recherches de M. A. FOURTON (1),
(1) A. FoURTON. — Sur les acides de la Digitale. Thèse Doct. Univ. (Pharm.), Paris, 1929.
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faites au laboratoire de Matière médicale de la Faculté de Pharmacie de Paris ont montré la présence, dans la feuille de Digitale, d'acide succinique et surtout d'acide caféique qui étaient insoupconnés jusqu'alors dans cette drogue. Il est permis de penser que la présence de l’acide caféïque n’est peutêtre pas sans importance dans l’activité totale de la feuille de Digitale.
Quoiqu'il en soit, à l’heure actuelle, c’est aux méthodes d'ordre physiologique que l’on doit surtout s’adresser pour juger de la valeur d’une Digitale.
b) MÉTHODES BIOLOGIQUES.
Le nombre de méthodes proposées pour l’étude de l’activité physiologique est considérable.
On a opéré sur la grenouille, sur le chat, sur le chien, dans des conditions techniques infiniment variables.
L’exposé de toutes ces méthodes sort de notre domaine.
On pourra consulter, à ce point de vue, la thèse de J. PICHOT (1), l’article de SWANSON et HARGREAVES (2), l’excellent précis de Mlle Jeanne LÈVY (3).
De ces très nombreuses techniques, quelques-unes ont été retenues par la Commission internationale de la Société des Nations. On les retrouvera décrites dans le livre cité de Mlle JLEVY:
Les essais physiologiques nécessités par notre Thèse ont été effectués au Laboratoire de Pharmacologie de la Faculté de Médecine (Professeur TIFFENEAU) par la méthode de perfusion lente chez le chien, effectuée comparativement avec nos feuilles et avec la poudre-étalon définie par la Convention internationale.
(1) J. Prcxor. — Dosage biologique de la Digitale par la méthode de HarcHER-MAGNus appliquée au chien. Thèse Doct. Univ. (Pharm.), Paris,
(2) E. E. Swanson et E. E. HARGREAVES. — Standardisation des préparations de Digitales. Nat. Drugg., Saint-Louis, Mi, 1929, 59, p. 20.
(3) Jeanne Lévy. — Hssais et dosages biologiques des substances médicamenteuses. Paris, 1930, Masson, éditeur.
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Ces essais n’ont pas été aussi nombreux que l’aurait souhaité M. le Professeur PERROT. Des expériences répétées sur tout un lot d'animaux sont nécessaires. Il faut, pour chaque échantillon, sacrifier quatre à cinq chiens ; il serait obligatoire, d'autre part, pour suivre l'influence des engrais sur l’activité physiologique de la drogue, de titrer une cinquantaine d’échantillons au moins.
A l'exécution de ce programme complet, il est donc des difficultés pratiques, — tout simplement, ik faut bien le dire, d'ordre pécuniaire, — qu’il est impossible de surmonter dans les conditions actuelles. Nous n’avons donc pu réaliser qu’un nombre d'expériences relativement restreint, cependant suffisant comme on le verra pour orienter les opinions.
c) PRÉPARATION ET CONSERVATION DE LA DROGUE, EN VUE DES ESSAIS DESTINÉS A PRÉCISER SON ACTIVITÉ.
Si nous n’avons exposé que rapidement ce qui concerne les techniques d’essais chimiques et physiologiques de la Digitale, nous exposerons plus longuement les conditions de préparation et de conservation des feuilles destinées à ces examens.
Lorsqu'on lit les nombreux articles dans lesquels sont. discutées la teneur glucosidique ou l’activité physiologique des feuilles de Digitale, en fonction de leur âge (feuilles de première et feuilles de seconde année), de leur origine géographique, de l’époque de la récolte, de leur mode de dessiccation, on constate que les opinions sont extrêmement contradictoires. Il n’est certainement pas douteux que tous les facteurs eités influent sur la valeur du produit. Cependant, nous estimons qu’une opinion autorisée ne peut être acquise à ces différents points de vue que par toute une série de nouvelles recherches comparables entre elles, c’est-à-dire effectuées par les mêmes méthodes et sur des feuilles récoltées en divers lieux, à des époques différentes, mais conservées jusqu’au moment du dosage dans des
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conditions identiques assurant la parfaite conservation, sans altération de la drogue.
On sait, plus particulièrement à la suite des pharmacologues français Em. BOURQUELOT, MM. PERROT et GORIS, combien la composition chimique d’une plante subit de modifications après la récolte, au cours de sa dessiccation et même pendant la conservation de la plante sèche. Ces modifications doivent être rapportées à l’influence des ferments oxydants ou hydratants de la plante s’exerçant sur les principes immédiats, en particulier sur les sucres, les glucosides, les tanins.
Chez la Digitale, on observe des exemples de ces altératidns, qui se traduisent en définitive par une perte d'activité ; aussi, suivant les soins apportés à la dessiccation des feuilles après la récolte, l’activité du produit final pourra-t-elle varier considérablement.
C’est une des raisons pour lesquelles il nous paraît nécessaire, comme nous le disions plus haut, de faire des réserves sur les résultats acquis concernant la valeur des feuilles de Digitale de diverses provenances.
Les auteurs n’ont pas seulement travaillé sur des plantes différant par leurs origines et, point qui n’a pas été suffisamment mis en évidence jusqu'ici, sur des feuilles dont les conditions de dessiccation et de conservation n’ont pas toujours été identiques et ne sont d’ailleurs que rarement indiquées ; mais encore ils ont employé des techniques diverses.
Ce n’est pas seulement pendant la dessiccation que la feuille de Digitale peut perdre de son activité, mais aussi pendant la conservation de la feuille sèche ou de la poudre. Cette perte d’activité de la poudre pendant sa conservation a été bien marquée, en particulier par JOANIN (1), et dépend de la teneur en eau de la poudre. Nous revenons plus loin sur ce point (p. 80).
Actuellement, on tient compte, comme nous le verrons, de
(1) A. JoAnNIN. — Les poudres de Digitale du commerce et leur conservation. Bull. Sc. pharmacol., 1910, 17, p. 707-717.
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ces faits pour la préparation de la poudre de Digitale destinée aux préparations officinales et magistrales.
Quant aux ferments de la Digitale, ils sont constitués par des oxydases et des hydratases.
Le ferment digitalique a été signalé pour la première fois par KOSMANN (1), en 1875. Ses expériences ont été réalisées dans des conditions défectueuses et l’auteur avait d’abord regardé ce ferment comme un ferment hydratant.
D’après les recherches de MM. BRISSEMORET et JOANIN (2), il semble que le ferment de la Digitale est plutôt une oxydase, dont les propriétés s’atténuent un an après la récolte et disparaissent ensuite. ®,
Il y a lieu de citer, d'autre part, un travail de WASICKY (3). Cet auteur a préparé une solution aqueuse renfermant les glucosides de la Digitale et a fait agir sur celle-ci une solution fermentaire préparée en partant des feuilles fraîches, ou une poudre fermentaire constituée par des feuilles séchées à l’air et pulvérisées. Il a constaté que, sous cette influence fermentaire, la toxicité de la solution glucosidique s’abaissait.
Le mode de dessiccation aura donc une grosse influence sur la valeur de la Digitale. Certains auteurs ont fait, d’ailleurs, sur ce point, diverses remarques.
Dès 1867, TORDES (4) déclare que les feuilles de Digitale de Strasbourg sont meilleures que celles d’autres localités, parce qu’elles sont soigneusement choisies et séchées, et il ajoute que la dessiccation a lieu d’abord à l’ombre, puis au four, à une température qui ne dépasse pas 40°.
EDWIN L. NEWCOMB rappelle (5) que différents auteurs
(1) C. KoSMANN. — Etudes sur les ferments contenus dans les plantes. C. R. AC. Sc., 1875, 81, p. 406, et : Journ. Pharm. et Chim., 1875, (4), 22, p. 335-340 et 420-423.
(2) M. BRISSEMORET et A. JoANIN. — Sur le ferment digitalique. Journ. Pharm. et Chim., 1898, (6° s.), 8, p. 481-484.
(3) R. WASICKY. — Ein Beitrag zur Kenntnis der Rolle der Pfianzenslykoside. Biochem-Zeitschr., 1921, 113, p. 9-10.
(4) ToRDES. — Gazette médicale, Strasbourg, 1867, 27, p. 191.
(5) E. L. NewcoMm8. — Digitalis. Its Cuitivation, Collection and Preparation. Amer. Journ. of Pharm., 1912, 84, p. 207.
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WANG, CAESAR et LORETZ, WIPPERN, FOCKE, disent que les feuilles de Digitale subissent une détérioration si l’on ne prend pas quelques précautions particulières à la dessiccation et que l’activité se trouve peu modifiée même après plusieurs années si on sèche rapidement jusqu’à une teneur de 3 % d'humidité.
NEWCOMB (1), reprenant ces essais, considère que la meilleure dessiccation consiste, ou bien à sécher les feuilles à 75-100° en courant d’air 8 à 10 heures par jour, pendant 3 jours, c’est-à-dire jusqu’à pratiquement une humidité de 4 %, ou bien à les porter à 100° environ 8 heures par jour pendant 3 jours.
En 1919, KOCH et BUTLER (2) ont remarqué que la rapidité de la dessiccation coïncide avec la conservation d’une bonne activité biologique. Ils recommandent pour cette opération de soumettre la feuille entièrement à 100° ou bien de commencer 1 heure à 100° et de continuer à 56-60°.
En 1926, C. DE LIND VAN WIJNGAARDEN observe des faits de même nature (3). Il fait remarquer que les feuilles fraîches peuvent perdre beaucoup de leur activité dans les premiers jours après la récolte et que l’intensité d’action peut parfois s’abaisser jusqu’au quart de la valeur initiale. La poudre séchée à 56-65°, dit-il, reste plusieurs années sans changement ; à 85° commence une baisse d’activité ; à 15-30°, par une longue conservation, l’activité est perdue.
(1) Epwin L. NEWCOMB. — Loc. cit.
(2) G. P. Kocx et J. R. BUTLER. — Digitalis purpurea. Amer. Journ. of Pharm., 1919, 91, p. 211-221. ’
(3) C. De LIinp VAN WIJNGAARDEN. — Ueber die Aufbewahrung von
Digitalispulvern. (Conservation des poudres de Digitales). Arch. jf. exp. Path. und Pharmak., 1926, 118, n° 1/2, p. 59-65.