CHAPITRE II
Valeur et utilisation
de diverses espèces de Digitales
Le Digitalis purpurea L. est l’espèce la plus répandue en France et en Angleterre. Sa répartition et sa fréquence en Europe occidentale expliquent qu’elle est mieux connue que les espèces voisines.
Mais dès 1780, c’est-à-dire presque simultanément à l’introduction de la Digitale pourpre en Thérapeutique, un pharmacologue de Lyon, VITET (1), écrit que la racine du Digitalis lutea L. de l’Europe méridionale, qu’il a trouvé dans les bois de la Freta, près de Lyon, est employée comme purgatif « Récente et à haute dose, elle purge beaucoup et fait vomir ; desséchée, à petite dose et en infusion, elle purge à peine. L’observation lui est favorable par rapport aux tumeurs scrophuleuses et au rachitis », etc.
En 1830, MÉRAT et DE LENS (2) relatent d’assez nombreuses utilisations de plusieurs espèces.
Divers médecins italiens ont ainsi employé le Digitalis grandiflora Lam. (— D. ambigua Jacq.), le D. ferruginea L. (= D. laevigata Lam. ; D. Epiglottis Scann.) et le D. lutea L. Ils ont trouvé à ces espèces des propriétés analogues à celles de la Digitale pourpre ; CARENO assure même que le D. lutea est
(1) ViTer. — Matière médicale réformée. Lyon, 1780, p. 34. (2) MÉRAT et DE Lens. — Dictionnaire universel de Matière médicale. Paris, II, 1830, p. 639 et 650.
ie
un diurétique plus énergique ; mais TROUSSET et VASSAL conseillent au contraire de lui préférer constamment la Digitale pourprée.
Selon Mois, on utilise en Sardaigne le D. tomentosa Link, qui remplace dans ce pays le D. purpurea dont il à toutes les propriétés (1).
En 1804, un médecin de Groningue, MAATJES (2) consacre sa thèse au D. ferruginea, tandis qu’ELMIGER présente, en 1812, à Montpellier, une Thèse intitulée : Histoire naturelle et médicale des Digitales.
La même année, la Pharmacopée d'Anvers donne au Digitalis ferruginea le rang de drogue officinale (3), puis ROQUES, en 1845, cite les D. grandiflora AI, D. ferruginea L. et D. lutea L. comme susceptibles d'emplois médicaux, spécialement les deux dernières de ces espèces, douées de vertus diurétiques qui les rendent utiles dans le traitement des hydropisies (4).
Comparativement à la Digitale pourpre, les autres espèces ont été beaucoup moins étudiées. Cependant, en 1845, KOSMANN (5) annonça incidemment que le Digitalis lutea contenait aussi de la digitaline (6) et était employé en Italie et en Allemagne, avec des effets presque aussi marqués que ceux de
la Digitale pourpre.
Les études déjà anciennés de SCHLESINGER (7), de WALZ (8),
(1) MÉRAT et DE LENS. — Loc. cit.
(2) M. B. MaaTyes. — Thèse sur le Digitalis ferruginea, Groningue,
1804. Résumé : Etwas über den rostfarbigen Fingerhut, Trommsdorff Journ. der Pharm., Leipzig, 1808, 16, I, p. 245 à 262. (3) Pharmacopée d'Anvers, 1812, in : A. JoURDAN, Pharmacopée uni-
verselle, Paris, 1828, I, p. 477.
(4) J. Roques. — Phytographie médicale. Paris, 1845, I, p. 379-382.
(5) Ph. KosMANN. — Recherches sur la Digitale pourprée. Journ. des connaissances médico-chir. prat. août et oct. 1845, 12, p. 377-378 et 13, p. 66-68.
(6) Il s’agit évidemment de « digitaline >» au sens que ce mot possédait à cette époque, d’après les travaux de LEROYER de Genève et de DuLonc d’Astafort.
(7) S. SCHLESINGER. — Untersuchung der Blätter der Digitalis ambigua. Buchner Repert. für Pharm., 1839, (2° s.), 16, p. 24 à 43.
(8) G. F. WALz. — Beitrag zur chemischen Kenntniss der Scrofularineen. Jahrbuch für prakt. Pharm., 1850, 21, p. 29 à 46.
Id., 1853, 27, p. 65 à 74.
de PASCHKIS (1), d'ADRIAN et TRILLAT (2) sur les D. lutea L., D. grandiflora All, D. ferruginea L. et D. ochroleuca Jacq. (3) ont porté surtout sur la composition chimique de ces espèces.
Dans une importante Thèse soutenue devant la Faculté de Dorpat (4), GOLDENBERG exposa l’action pharmacodynamique de six espèces de Digitalis (5). Il conclut que toutes ces espèces agissent dans le même sens que le D. purpurea, mais elles diffèrent beaucoup entre elles par l’intensité de cette action.
En commençant par la plus faible, il dit que le D. F'ontanest, le D. Eriostachys et le D. glandulosa sont peu actives, tandis qu’au contraire le D. nervosa est une fois et demie, et le D. ferruginea dix fois plus énergique que la Digitale pourpre. En conséquence, l’auteur expose les avantages thérapeutiques qu’il y aurait à remplacer les doses usuelles de la Digitale officinale par des doses moindres de 1. jerruginea. D’après le même auteur, dans les diverses espèces, les organes les plus actifs seraient la graine, puis les feuilles, tandis que les tiges auraient non seulement une action cardiaque plus faible, mais une action convulsivante, puis paralysante sur ie système nerveux central.
En Suisse, le Professeur Paul JACCARD avait préconisé, en 1901, comme nouvel agent toni-cardiaque (6) le Digitalis grandiflora AN. (= D. ambigua Murr.), que venaient d’expérimenter au point de vue pharmacodynamique le Professeur UNVERRICHT, de Magdebourg, enfin au point de vue clinique le Professeur SAHLI, de Berne et le D' SCHWARZENBECK. Ces au-
(1) PASCHKIS. — Ueber Digitalis grandiflora. Wiener medic. Jahrb., 18388, 44, p. 197.
(2) A. ADRIAN et A. TRILLAT. — Sur la matière colorante de la Digitale.