I. — La jument
equa, caballa, jument um.
Le latin vul2:aire de la Gaule romane, tout au moins à la fin de l'empire romain, avait conservé nauA et rejeté Eauus, que CABALLUS (d'origiue celtique) avait supplanté. Le couple caballus — nauA se maintint pendant une dizaine de siècles, plus longtens.même dans le Midi. Nous voulons examiner pourquoi et comment, dans la suite, EQUA perdit du terrain pour être réduit aujourd'hui à la portion congrue, comme le montre la carte : le mot ne persiste plus que dans les hautes régions du Massif Central, dans quelques îlots de la Haute-Savoie, de la Suisse romande et 3u Midi, jumentum au nord et caballa au sud se sont partagé son domaine.
Au xiir' siècle, le terme traditionnel était encore très généralement employé dans ses deus formes principales, ive au nord, ega au sud. Seules quelques formations locales, que nous verrons plus loin, commençaient à se développer.
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C'est par l'extérieur que ega a été attaqué dans le Midi. Il est remarquable que, tout comme dans le nord, cabal- Lus n'avait formé aucun féminin indigène, cavala est venu d'Italie et a débordé sur la France. L'invasion est trop ancienne pour que les patois actuels permettent à eus seuls de reconstituer les voies de pénétration, surtout en l'absence d'un Atlas de l'Italie septentrionale. On peut arriver à un résultat approché en combinant les données dialectologiques avec les rares témoignages historiques que nous possédons, avec la connaissance des voies économiques transalpestres, et avec les enseignements fournis par l'étude des emprunts faits à l'italien par l'argot des malfaiteurs ^
Nous savons d'abord qu'aucun courant n'a longé la côte de la Méditerranée: nulle influence génoise ne peut être relevée dans la Provence, voire orientale (ni même à Nice). Les influences italiennes sont venues exclusivement de Turin par les deus grandes voies historiques du col du Mont-Cenisvers Chambéry-Lyon (avec bifurcations : Chambéry-Genève et Grenoble- Valence) et du col du Mont- (îenèvre parla descente de la Durance. La première est la plus importante; elle a été quelque peu doublée par la voie du Petit-Saint-Bernard (vallée d'Aoste-Tarentaise). En6n les relations entre la Suisse romande et l'Italie ont été assurées par la vallée d'Aoste, le Grand-Saint-Bernard et Martigny.
La carte nous relève nettement l'existence de ce dernier courant qui s'est répandu dans le bas Valais et le Pays d'en Haut (Chcâteau d'Œx), en isolant les ega{àu Chablais, du pays veveysan et du canton de Fribourg) de l'arcaïque val d'Anniviers où s'est formée une désignation locale. Elle nous montre aussi l'existence du courant Chambéry-Genève, qui a respecté un îlot ega à Sallenôves (au nord du 945, d'après le Dictionnaire Savoyard), et qui est remonté jus-
I. Cf. incsdcus articles Les enipninls dans rarool {Reviw de philologie française, 191 1).
qu'au voisinage du lac de Neuchâtel, en séparant Fribourg du Jura. La région jurassienne est aujourd'hui occupée par « jument » ; mais nous savons que ef^a s'y est conservé jusqu'au xix*-" siècle et que cavala n'avait pas atteint la montagne, où des créations indigènes s'étaient formées ^
Lyon dut être atteint avant le midi, et dès le xv'' siècle puisqu'au siècle suivant le mot apparaît dans le nord. Malheureusement nous n'avons pas encore de précisions historiques suffisantes : on trouve cga dans tous les textes lyonnais et dauphinois du moyen âge, mais le mot « jument » ne se rencontre pas dans les textes foréziens, même au xvii*^ siècle
Un courant porta le mot à l'ouest, par Montbrison et Thiers, dans la Limagne et à Clermont, d'où il remonta la v^allée de l'Allier jusqu'aus environs de Brioude, en se rétrécissant peu à peu. La charte de Montferrand a egua (xiii^ siècle); le terme manque dans les rares textes de l'époque suivante.
Au nord, le mot alla très loin et dut s'étaler largement. Comme il a été recouvert plus tard dans sa plus grande partie par « jument », on ne saurait déterminer exactement jusqu'où il s'étendit. Vers le nord-ouest, nous avons deus indices. D'abord la survivance ^/m'i-rt/t' — jument, citée par Rolland à Rouvray- Saint-Denis (N.-O.. d'Orléans) (^Faillie pop., IV, 127). D'autre part r^i'^/é', fort connu au xvi^ siècle dans la région parisienne, où toutefois il ne réussit pas à s'implanter, puisqu'il était devenu poétique
1. Voiries exemples modernes de Godefroy (Jura, Doubs : ego...) à la fin de l'article ive.
2. M. Boillot {Glossaire du patois de la Grand-Cowbe) a pour « jument» dà{= dame).
3. A la fin du xive siècle, ou trouve encore yegue dans la Coutume de Chalamont (plaine de l'Ain).
4. Cr. E. Vey, Le dialecte de Saint-Etienne au XFII^ siècle, p. 84.
(c'est-à-dire arcaïque) dès le siècle suivant. Le plus ancien exemple paraît être de La Boétie, originaire de Sarlat (où certainement cavala n'avait pas encore pénétré à cette époque).
Vers le nord-est, les larges îlots vosgien, meusien et wallon attestent, comme l'ilot auvergnat, la préexistence d'une aire cohérente, disloquée plus tard par la poussée de « jument ». Nous venons de voir qu'à l'est la montagne jurassienne ne fut pas atteinte par cavala. Il en fut de miême de la montagne vosgienne, où se développèrent indépendamment, à l'abri de l'invasion, des tipes jumente, fumante, jumotte, dont il reste de nombreus exemples, et qui — nous y reviendrons — doivent être les résidus d'une aire plus vaste nlors en formation.
Dans le Midi, il semble qu'on pourra relever des renseignements historiques plus nombreus. Un texte français (Godefroy, ive) relatif à Tarbes, de 1408, parle des eques, — mot calqué évidemment (avec une coquille : q pour g) sur le patois local. Notons que \qs yego actuels des Hautes- Pyrénées (687-97) réimportées d'Espagne, comme le prouve la fonétique. Même en Provence, ega n'avait pas encore disparu au xvii^ siècle : cité par Mistral, le poète Charles Brueys (dont les œuvres furent éditées à Aix en 1628) emploie encore ego pour désigner la jument.
A l'époque contemporaine, nous voyons ega partout en recul. M. Edmont ne l'a plus trouvé dans le Jura. En Haute-Savoie, le mot est vieilli à Samoëns, d'après le Dictionnaire savoyard. Mistral enregistre encore ego comme « rhodanien » ' et egouo comme béarnais (nous venons de parler du haut gascon îego=yçgo) ; Rolland(IV, 1 27) donne ego dans le Gard : pour ces diverses régions encore, V Atlas
I . Mistral donne aussi le mot dans trois proverbes, mais sans les localiser.
ne nousotiVe plus que r^/t'/7/(;. Il est à remarquer que ce dernier mot a contourné le Massif Central au nord et au sud, et l'a enserré en y pénétrant par deus pointes : Limagne et vallée d'Aurillac. Le sud-est est peu à peu corrodé à son tour : en bordure, cavala apparaît simultatément ci côté à'e^a aus trois points 728, 824, 825. De même au nord, à Vodable (où çgâ tent à vieillir), sur la frontière exacte des deus aires (au N.-O. de 807).
Mais il arrive souvent que les deus mots coexistent dans un patois donné sans être sinonimes exacts : et ainsi on peut saisir quelques-unes des évolutions par lesquelles se déprécient les mots avant de disparaître. A Vieille-Brioude, hâvciJâ désigne la jument qui a des petits, egâ la jument sans poulains. Dans le Jura (exemples modernes, précités, de Godefroy) le mot avait passé au sens péjoratif de « rosse » (c.-à-d. vieille et mauvaise jument). Rolland (IV, 29) mentionne un dérivé egot = mauvais cheval, dans le Forez (d'après Gras) ; Mistral offre aussi ce masculin avec la même acception. Enfin dans l'Aude (776 et 787) V Allas a enregistré un cas très intéressant : tandis que « jument •> se dit en général kabald, Vègo désigne la « jument ou mule employée à battre le blé sur l'aire », — vieille bête, bien entendu. Cette évolution est l'inverse de celle qu'a subie jtwient.
Comme on le voit, la force d'expansion de cavala a été considérable : le succès du mot a certainement été dû à sa parenté avec « cheval » (qui, même dans le nord, était encore sentie au xvi^ siècle).
En français proprement dit, le remplacement d'ive par jument est un fait bien connu. Dans le nord comme dans le sud de la France, /«///^/z/ signifiait « bête de somme ». La substitution lexicologique est due à deus causes. D'abord à la fliiblesse formelle des représentants d'nauA : le mot
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n'avait pas de points d'appui dans la langue ; la forme ive, en particulier, offrait avec le féminin d'un suffixe une homofonie fâcheuse, qui diminuait sa force de résistance. Et de fait, ega â mieus résisté que ive, disparu totalement et plus anciennement \ — Mais il ne faudrait pas trop s'atacher à ce dernier critérium : jument z empiétésur le territoire de ega (ouest du Puy-de-Dôme, Creuse \, Corrèze, etc.). Ici intervient le segond point de vue : jument a passé au sens actuel là où les juments étaient utilisées comme bêtes de somme. Plus au sud, ce rôle était généralement dévolu à Tânesse ou à la mule ; la contre-épreuve peut être faite zwec jument passé au sens « âne » en catalan, et avec saumiero, « bête de somme », qui aujourd'hui désigne l'ânesse dans une grande partie du Midi, et cela dès le centre et le sud du Puy-de-Dôme (jnyàrâ, ânesse, à Vinzelles, Sugères, etc.). Toutefois ici encore il faut faire certaines réserves : ainsi, dans la région de Vinzelles, les bêtes de somme étaient jadis des mulets (et non des ânes) ; la fonétique nous prouve d'ailleurs que myàrâ (forme apocopée de saumiero) vient du Midi ^
Encore abondant au xiii^ siècle dans toutes les régions'^, ive (et ses variantes j»^-!^^, yeuwe. . .) disp^irah peu après. Mais jument ne Ta pas remplacé aussitôt, ni partout. C'est dans l'extrême nord que ce mot paraît d'abord avoir pris le sens
1. M. Meyer-Lùbke {Rom. etym. ÎVœrt., 2883) cite un fribourgeois iva dont j'ignore la source : Bridel, comme V Allas et Rolland, ne connaît que ega (en face de cavalà).
2. On trouve eque ( — èj^ite) dans les Coutumes de La Pérouse (1260) ; i' h esgue orbe » de Rabelais (Le quart livre, ch. XIII.) atteste qu'au xvie siècle ei^nie, ego devaient s'étendre assez loin encore vers le nordouest du Limousin.