La truie
dans le centre el le sud-est
Le centre et le sud-est de la France offrent un certain nombre de substituts lexicologiques, qui se sont développés sur plusieurs points de l'aire primitive troja. Ce dernier mot avait sans doute une résistance fonétique suffi-
1. Je ne dis point que kâvàlo n'existe pas à Corent, maïs je n'ai obtenu que tsavà (sujet : une femme, cinquantaine).
REVUE DE FILOLOGIE FRANÇAISE
santé; mais comme il est isolé et sans dérivés, on s'explique qu'il ait pu céder parfois la place à d'autres termes mieus apparentés ou plus évocateurs.
Parmi ces remplaçants, il en est un qu'on est surpris de ne pas rencontrer plus souvent : c'est le féminin de porcus. Porca est cependant assez fréquent dans les anciens textes provençaus ; l'italien porca comme l'espagnol puerca nous prouvent que son extension a été jadis très vaste. Il avait, semble-t-il, toutes les qualités pour vivre et pour supplanter troja, appuyé qu'il était, non seulement par le masculin, mais encore par une famille très riche (por- CARius, PORCELLUS, etc). Saus doute s'est-il sali par l'emploi figuré (idée de saleté fisique et morale). — Toujours est-il que Y Atlas ne nous le donne que sur trois points, à l'est, à la frontière des Alpes (964, 973, 982). Encore purko (982) n'est pas fonétique et a été repris au Piémont. J'ajoute pwerUo que m'a signalé M. Michalias pour Ambert (concurremment avec deus autres termes), et je rappèle que Mistral donne porco, porcho comme marseillais, dauphinois et auvergnat. Nous avons enfin porcellu (jeune truie >> truie) représentée au point 748 (^pîisèîo).
Pour exprimer l'idée de « truie », il y a souvent deus sinonimes au moins dans les patois (Cf. dans VAtlas, 602, 702, 909, 822, etc.). En voici la raison. La truie peut être considérée soit comme porc femelle, soit comme animal reproducteur. Et c'est ce dernier point de vue — , capital pour le paysan (on élève partout des porcs dans le centre et le sud-est) — qui l'emporte quand il s'agit de créer un mot nouveau.
Prenons les deus substituts les plus importants, les plus répandus : les tipes caia tlcocha. En quoi ces mots diffèrentils essentiellement de troja? Parce qu'ils sont liés au nom du petit et qu'ils forment un couple étroitement
ESSAIS DE GEOGRAFIE LINGUISTiaUE
apparenté caia-caion, cocha- cochô{n). L'aire des dcus mots, pour la femelle et le petit, se superpose : mais il faut remarquer que le nom du jeune — dès qu'il a passé (fénomène général) au sens d'adulte — a une plus grande force d'expansion et s'étent un peu plus loin.
La démonstration est facile pour le tipe caia-caion. L'aire rose représente l'extension de ^rûtîût d'après V Allas petites crois -j- figurent les positions avancées). Si nous prenons la carte « porc », nous verrons que les limites de caion sont sensiblement les mêmes au nord, à l'ouest et au sud, mais qu'à l'est le mot a débordé sur une grande partie de la Suisse romande.
Le fait est moins saillant pour coche-cochon. Dans notre région, cocha n'apparaît que sur une zone restreinte (ouest du Puy-de-Dôme) et sur un point du Jura ; V Atlas ne l'a guère relevé non plus dans la France du Nord, tandis que cochon se trouve partout, plus ou moins mêlé avec porc, au nord et à l'ouest de caion (la région wallone exceptée). En réalité, coche est sous-jacent partout où il y a cochon : si l'on n'a guère recueilli que des représentants de troja, c'est d'abord que coche a pu être éliminé par la suite, mais c'est aussi, surtout peut-être, parce que le patoisant, possédant deus sinonimes, a répondu par celui qui était le plus voisin du mot français demandé. Ainsi j'ai relevé coche à Moniier-en-Der (Haute-Marne), à Jonzac (= jeune truie); M. Boillot ' donne cà la fois trœ et kote à La Grand-Combe (Doubs, point marqué par une crois) ; Rolland enfin ^ cite coche dans l'Auxois, le Morvan, les Deux-Sèvres.
J'ajoute (\Mt cochon lui-même est plus répandu que ne le laisserait supposer V Atlas. h\ns\ kulsu est usité dans tout le Puy-de-Dôme, où por est un terme bien moins courant (et
1. Le patois de la commune de la Grand' Comhe, pp. 178 et 298.