‹ Essais de géographie linguistiqueChapitre 51 sur 67 · I. — Ver luisant = lampe · texte numérisé non relu

I. — Ver luisant = lampe

L'étude des noms du ver luisant, tout au moins dans les langues romanes, offre un exemple très intéressant d'une association de sens qui se reproduit en divers lieus et à diverses époques, avec une insistance remarquable qu'explique seule la singularité de cet insecte lumineus. Le ver luisant est généralement désigné par le même nom que l'ustensile ordinaire d'éclairage: il est appelé « lampe ». Ce surnom métaforique ne survit guère à la disparition du mot au sens propre, car dès lors, en cessant d'être imagé, il pert sa raison d'être, et il est vite remplacé par un terme plus évocateur, — presque toujours par le nouveau nom de la lampe ou de l'ustensile d'éclairage commun.

En latin, le ver luisant s'appelait cicindela mot de même racine que candela, et qui continuait toujours à s'appliquer à la lampe commune. Dans ce dernier sens, il est vrai, il n'apparaît guère que dans des textes d'une latinité assez basse (comme le Glossaire de Cyrille), mais c'est un hasard, car il vit toujours au sens propre dans un grand nombre de parlers de l'Italie septentrionale : la même région, et celle-là seule, connaît le mot au sens de ver lui-

I. Ce mot ne désignait-il pas aussi (ou surtout) la luciole? Ce serait à voir. En tout cas le raisonnement reste le même pour les faits sémantiques. Lcitnpyris est un mot grec latinisé par Pline.

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sant La métaforc est donc étroitement associée au sens originaire du mot.

CiciNDELA n'est donc pas sorti d'Italie. C'est lucerna, qui était déjà le mot courant en latin vulgaire, qui a été exporté et qui a désigné la lampe ordinaire en Gaule comme en Espagne. Dans l'ancienne langue d'oc, lii~cnia était le nom de la lampe ordinaire, lampe^a (mot demisavant, importé par le latin d'église sans doute vers le VIII'-" siècle) désignant spécialement, comme encore de nos jours, la lampe d'église, et calclh (caliculus) s'appliquant à la lampe portative qu'on suspend à un clou.

Le sens métaforique Inierna, ver luisant, n'est pas attesté, à notre connaissance, dans l'ancienne langue ; mais il devait certainement exister (les textes n'ayant guère l'occasion de fiiire aiention d'un insecte qui n'est ni utile ni nuisible), comme le témoigne l'extension actuelle de cette acception. Sans compter le piémontais lucerna et le dérivé espagnol Jiiciernaga % Iw^erno^ ver luisant (et la variante catalane luherna >- luernd) se rencontre à l'heure actuelle dans de nombreus patois du midi, surtout, comme nous le montre y Atlas, au sud-est dans le voisinage du piémontais et du génois (Alpes-Maritimes, — où le mot désigne aussi la luciole, p. ex. au Cannet, — Var, Basses-Alpes) et au sud sur les confins du catalan (Aude, Pyrénées-Orientales). Mais les exemples sporadiques qu'on relève jusqu'en Auvergne permettent de conclure à l'existence ancienne d'une aire très vaste « In:^enm, ver luisant » qui englobait toute la France du Midi avec la Catalogne et le Piémont (la Castille ayant adopté un dérivé), et sans doute aussi, à l'origine, la France du Nord.

1. Cf. Meyer-Lùbko, Ront. ctyw 1904, et Tctude citée de Salvioni .

2. Cf. Meyer-Lùbke. Rom. ctym., 5157. On sait qu'en latin vulgaire LLiCERXA prit de bonne heure (sauf réserves en Italie) un û d'après

LÛCERE .

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Cette aire s'est décomposée du jour où la lampe a cessé d'être désignée par le tipe lucerna. Dans la France du Nord, lampe a pris anciennement la place de luiserne. Le même fénomène s'est produit dans certaines régions du Midi ; ailleurs, surtout dans les pays ruraus, la lampe portative, calelh ou chalelh, a fait disparaître peu à peu l'ancienne lampe romaine dont le nom est sorti de l'usage avec l'objet. D'autres ustensiles d'éclairage se sont vulgarisés: la chandelle, la lanterne, de nouveaus modèles de lampes.

Nous allons voir la répercussion de ces faits sur les patois de la région auvergnate.

Les débris de l'aire primitive Interna, ver luisant, se retrouvent dans deus régions: i° celle du sud-est, assez vaste, avec lyuxèmâ (la Chaise-Dieu), yi:(erna et yiiiema aus points 815 et 814 de V Atlas, luièrno (^2^) ; 2° dans la Limagne moyenne, répartis en deus zones voisines mais qui ont perdu le contact immédiat entre elles : sur la rive gauche de l'Allier, lyu:(àrnd à Vodable, Coudes, Saint- Sandoux, la Sauvetat, yuT^àrnd à Corent, Orcet, lu^yàrno relevé à Monton par V Allas (805), lyu^erno (Les Martresde-Veyre) ; sur la rive droite, un peu en aval, lyu:(ernd (La Roche-Noire), lyujernà (Saint-Georges), yu^èmo (Pérignat). Ces formes sont dans un état remarquable de pureté fonétique, qui ne laisse pas d'être un peu suspecte : n'ont-elles pas été maintenues et sauvegardées contre des altérations par le nom de la luzerne, qui est partout rigoureusement homonime ' ? Cette homonimien'a pas été une

I. La luzerne ii'csl pas connue dans la région depuis une époque éloignée, elle Test tout au plus depuis la Révolution ; de même le trèfle, qui n'a pas de nom patois ; la plante fourragère indigène est le sainfoin. Il est donc possible que la luzerne ait été connue d'abord dans les patois de la inoxrnm' I.imagne, à l'époque où lii;enio — ver luisant

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cause iniincdiate de destruction, car le nom du ver luisant revient rarement dans la conversation. Toutefois l'association des sens « luzerne — ver luisant » sous un même vocable ne pouvait être favorable comme « lampe-ver luisant » à la conservation de hiT^erna, ver luisant ; au lieu d'une métafore, il y avait un non sens, assez gênant à la longue .

Quelques patois ont cherché à sauver le mot en le rattachant à la racine de lucere, peut-être déjà sous l'influence de ver luisant : lu:^àlâ (le Broc), c.-à-d. « luisante », lyui^to (qui tent à remplacer lyuxijruà à Saint-Sandoux) c.-à-d. « luisette ». Mais ces remaniements ont eu peu de succès : toute altération de ln^^erno àtVcXix. faire tomber le mot dans l'attraction dévastatrice de « ver luisant ».

On a eu recours, de préférence, à une nouvelle métafore d'après les ustensiles d'éclairage. Ce n'est pas un hasard si chalelh {tsâU à Avèze, tsalœ au point 706, IsâU à Vinzelles et environs, Chargnat, Saint-Jean-en-Val, tsâlœi à Busséol), « chandelle » {Uàdyàld, Bourg-Lastic), « lanterne » (Jàtàrnâ, Chalus) se trouvent échelonnés au sud-ouest, au sud et à l'est de l'aire Iu~erfia de la Limagne moyenne.

Parmi les trois appellations, il est aisé de voir que la première en date est chalelh : d'abord c'est l'objet le plus ancien des trois dans la contrée ; ensuite c'est le seul des trois mots qu'on trouve répété, avec le même sens métaforique, dans des patois assez distants les uns des autres, preuve que nous sommes en présence des débris d'une aire jadis homogène. Enfin, dans plusieurs de ces patois, chalelh est en voie de disparition : il m'était signalé comme arcaïque'en 1900 à Avèze, où « chandelle » tendait à le remplacer ; il est rare à Chargnat, où il a fait place à « ver

existait encore dans la région ; quand la plante fouiragère s'est répandue plus loin, lu~enio = ver luisant i avait disparu, sauf dans le sudest plus arcaïque.

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luisant » ; dans la commune de Saint-Jean- en-Val, on ne le trouve plus que dans quelques hameaus(par ex. Sarpoil; ailleurs « ver ») ; à Vinzelles, on dit plus souvent vàr dè fyâ, que nous verrons bientôt. On peut donc conclure qu'une aire chalelh assez vaste ' s'est développée jadis au sud et à l'est de la zone luxerno de la Limagne moyenne, séparant celle-ci des lu^erno de la Haute-Loire ; puis elle s'est disloquée sous la poussée de « ver luisant )-> ; « chandelle », « lanterne » sont des succédanés récents de chalelh, par lesquels le patois a essayé de se dérober à l'emprise du mot français.

A l'ouest, au nord-ouest et au nord de la lu^erno de la Limagne moyenne s'était formée une autre aire qui apparaît aujourd'hui comme moins disloquée que la précédente : formation métaforique qui a pour pivot le mot « éclaire ». Nous avons trois séries de variantes principales: « éclaire {içèro, recueilli personnellement à Monton ^, èsklar à Besse) ; « éclaire-cul », au domaine très étalé Çéklyèrd çu, 702 ; éçerd tyô, Châteauneuf-les-Bains ; iklyàrb tyœu, Enval, environs du Puy-de-Dôme; éçèrô tyœu, Rochefort ; éçéra tyu, 804) et isolé plus au sud-est {iklyàrb tyœu à Brousse et Saint-Jean-des-Ollières) ; enfin « éclairebotte » (éklyhb holà, Combronde) ; « éclaire-bouvier (800, 801, Buxières-sous-Montaigut) et même « éclaire soleil » (806). Il est évident que les trois dernières expressions sont des variantes créées après coup pour remplacer la précédente jugée trop grossière. D'autre part les « éclairecul » du sud-est sont séparés des autres par une contrée

1. liUc devait s'étendre assez loin au S.-O., comme le prouve lo kolel du point 619.

2. \J Atlas, dont le sujet était plus arcaïsant que le mien, y a relevé lu:(yariio : nouvelle preuve que « éclaire », comme ctmlelh, s'est Ibrnié sur le pourtour et les débris de l'aire luierna.

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OÙ on ne trouve que le mot français, ou bien où nous n'avons pas pu obtenir de nom (ainsi à Cunlhat, Saint- Julien-de-Copel, Beauregard-l'Évêque, Saint-Denis-Combarnazat, Sayat). A-t-on hésité à nous donner un nom jugé grossier ? Cela a pu arriver. D'autre part il faut remarquer que le mot, peu usité, est surtout connu des enfants, et un peu des hommes ; beaucoup de femmes l'ignorent En tout cas, la continuité et l'extension ancienne de l'aire « éclaire-cul » ne sauraient faire difficulté.

Quel est maintenant le rapport entre cet « éclaire-cul » et r « éclaire » de Besse et de Monton ? Nous croyons qu' « éclaire » est la forme la plus ancienne. D'abord à cause de sa position géografique : « éclah'e » ne se trouve que dans des patois arcaïsants en bordure de l'aire lu^erna ; nous voyons à Monton « éclaire ^> se substituer directement à luxerna. Enfin il y a une raison analogique : à côté de chalelhy lampe portative qui s'accroche, la lampe qu'on met sur la table est désignée depuis longtens par « éclaire » : à la métafore cbalelh, ver luisant, qui s'est développée dans le sud et l'est, devait correspondre naturellement la métafore « éclaire » qui lui a été préférée à l'ouest et au nord. Mais cet « éclaire » était un terme moins précis, plus flottant que chalelh ; la valeur verbale, toujours sentie, appelait une spécification qu'il était plus difficile de former avec chalelh : « éclaire », cumulant le sens verbal et la valeur lampe, a provoqué rapidement le composé, qui est bien « éclaire-cul » au sens littéral, mais qui était surtout, à l'origine, « lampe au cul ». On peut en effet couper — et

I. Je n'ai pu avoir le mot, non plus, à Bagnols, Madriat (femme), Moriat, Nonette (femme), Auzat (femme), Saint-Romain (femme) ; mon hôtelière de Besse et sa fille l'ignoraient. Le. mot manque presque toujours là où le terme patois a disparu et où le mot français n'est pas encore vulgarisé.

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comprendre — indifféremment : ikiyèrâ-tyœu et iklyèr à tyœu.

Sur les débris des aires précédentes se sont aussi développées quelques formes « chenille » à côté des « ver », bien plus nombreus, que nous allons voir. Le ver luisant a en effet deus caractères essentiels pour l'observateur superficiel, et qui sont accouplés dans son nom français : c'est une larve ' (ver, chenille...) et il brille. Mais le preniiier caractère est moins spécifique. Aussi avons-nous peu de « chenille » : tsàtb à Murat-le-Quaire, le Mont-Dore (705 , où V Atlas n'a trouvé que le mot français), Uyata lwi:(ètè et tsalyinâ rèÇlêràt dans YAtlas (709, 703), et enfin la bârutyinô de Gerzat, diminutif de beroto, brebis (appliqué par Cournon, on l'a vu, au hanneton) et qui est de la même lignée métaforique que tsato ou canicula. Les exemples de 709 et 703 prouvent à l'évidence qu'il s'agit d'une transposition du français « ver luisant », auquel on a pu chercher des succédanés. Le plus inattendu est certainement le hehârolo de Thuret, radical déjà vu pour le hanneton : on ne s'attendait guère à trouver la blatte dans l'affaire; le nom de cet insecte urbain, inconnu dans les campagnes, est devenu un vrai passe-partout . Plus compréhensible est la lyimàsâ d'Ambert, que m'a fournie Michalias, — terme peu répandu : ici encore YAtlas n'a relevé que « ver luisant ».

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