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Action du mot français sur les patois

On vient de voir que l'action du français ver luisant s'avère déjà dans la dislocation des aires précédentes. Pour sauver les mots indigènes menacés par ce dangereus con-

I. La femelle de l'insecte parfait est également lumineuse, mais pour un profane elle ressemble à une larve.

T-SSAIS I)F. GKOGRAl IH l.lXC;UISTlQ.Ui:

current, on a eu recours d'abord à des succédanés du terme indigène (p. ex. « chandelle », « lanterne ))...)ou à des variantes patoises, « chenille », « limace »... suggérées par le mot français. Mais ce ne sont là que réactions préliminaires. L'étude du ver luisant dans la basse Auvergne est une des plus instructives pour mettre en relief l'action d'un mot français, son processus, les ravages qu'il a exercés... et qui continuent.

C'est l'instant de rappeler que, plus encore que hannetofiy ver luisant, usité surtout par les enfants, est un mot apporté par l'école. Il ne suit donc point — , comme les noms des objets, plantes ou denrées apportés par le commerce — , les grandes voies de communication en remontant les vallées. Au contraire nous trouvons ce néologisme et ses variantes assez irrégulièrement répartis, — sans doute en raison de l'influence exercée par les maîtres: il y aurait là un petit problème de pédagogie psicologique et .. géografique, que je me borne à indiquer.

Ce qui frappe d'abord, c'est la réaction des patois. Ceusci n*adoptent pas tel quel, en grande majorité, le mot apport^ par le français. Ce ver luisant est un composé dont le premier membre est très clair, le segond un peu moins, car luisant n'est pas d'un emploi courant, tant s'en faut, dans le français régional. On pourra substituer à « luisant » un sinonime plus usuel ou une variante ; bien entendû ver est remplacé par son équivalent patois : d'où vyar brilyà à Sauviat, vèr knrù (c.-à-d. curieus) à Sugères, vèr kîirô à Manglieu.

Mais l'adjectif peut céder la place à un complément ou à une périfrase. En apportant ver luisant, dont le segond élément n'était pas satisfaisant pour le patoisant, le français a changé les conceptions antérieures relatives à la dénomination de l'insecte, et a inculqué en même tens le

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ftEVtJÈ DE FILOLOGIÈ FRÂNCAÏSË

besoin et le goût de l'explication. Désormais la bestiole ne se désigne plus par une métafore évocatrice de sa qualité la plus apparente : c'est un « ver » — voilà ce que le français a posé en principe (d'ailleurs à tort au point de vue zoologique) ; mais c'est un ver d'une espèce particulière, qu'il s'agit de préciser. Et c'est à quoi le patois va s'employer.

Voici d'abord des compléments. Vinzelles et environs et Usson ont « ver de feu » {yàr dè fyo) qui tent à éliminer tsâlè = chalelh. Au lieu de la propriété lumineuse de l'insecte, on peut évoquer son habitat (z'èrmê de bô =^ ver de bois [au sens : forêt], Tauves, Latour), ou l'époqu» de son apparition (yàr dè la se d^wà = ver de la Saint-Jean, précisément à Saint-Jean-Saint-Gervais). Et voici, une fois de plus, une confusion d'animal, bizarre de prime abord : vàr dè sèdâ à Saint-Floret, que viennent confirmer les (( vers à soie » de Touraine et d'Anjou relevés par V Atlas (406, 423). Inutile d'ajouter que la basse Loire, pas plus que la Limagne, n'est aujourd'hui une région d'élevage des vers à soie ; mais la Limagne le fut jadis ' et je ne serais pas surpris qu'il en ait été de même de la Touraine et de l'Anjou : on s'explique qu'un mot, jadis fort en usage, ait pris, depuis la disparition de l'animal, un sens assez vague pour pouvoir désigner par la suite un « ver » d'une toute autre nature.

Les formes où l'épitète est remplacée par une périfrase sont à la fois plus gauches et moins stables. On sent que ce sont des mots qui veulent, porter leur explication en eus- mêmes, donc mal frappés et peu vivants, au point qu'on se demande parfois si l'on n'a pas affaire à des formes

I. Il y avait jadis beaucoup de mûriers dans la Limagne; ils furent arrachés pendant la Révolution, à la suite de la fermeture prolongée des fabriques de soie lyonnaises (cf. V Annuaire du Puy-iU-Dômc de 1830).

extorquées. Il arrive en effet que le patoisant, interrogé en français, ne trouve pas le mot du premier coup ' et réponde d'abord par une formule explicative. Je suis convaincu, par exemple, bien que j'aie omis de le vérifier, qu'il y aà Pontgibaud (703) un autre mot que la « chenille réclairante » relevée par V Atlas, — d'autant plus que dans le village, pas très éloigné, de Rochefort, un jeune berger, à ma question, répondit d'abord par « ver qui éclaire » (l'çrmé kê rèçlro), puis, se ravisant, me donna le mot usuel, éçero tyœu. Le « ver qui éclaire » — explication la plus simple — m'a été donné ailleurs exclusivement (ce qui ne veut pas dire que ce soit le seul mot) à Vic-le-Comte(î;4^w^ k ïçlero), Sallèdes {yèr k iklyèro), Saillant (vàr kê riklyàro)^ ausquels il faut joindre le vçrmè kê hrilyo du point 708 de Y Atlas. Dans tous ces mots, « ver » a pris la forme patoise .

Il en est de même là t)ù « ver », sans épitète ni autre spécification, suffit pour désigner le ver luisant. Ce sont des patois peu épris de précision ~ et qui n'ont réagi contre l'importation du terme français que par l'élimination d'un adjectif peu compris et inutile. Le fénomène est sporadique : ■iwçrmè (Château-sur-Cher), vèr (Bulhon, Mirefleurs), vàr (Saint-Jean-en-Val), véar (Saint-Etienne-sur-Usson, hameau de Berme).

Voici enfin les parlers qui acceptent le mot français. Quelques-uns patoisent le premier mot (là où « ver » ne se dit pas vèr en patois d'autres cherchent à patoiser

1 . Ce tait est fréquent chez les patoisants qu'on interroge en français.

2. Le sujet aussi pourrait être mis en cause, mais il se trouve précisément que ce sont ici des sujets reconnus bons par ailleurs. A Bulhon^ j'ai fait faire une enquête — dont le résultat fut négatif — par un ami, originaire de la localité. A Saint-Jean-en-Val (hameau de Sarpoil), coexiste tsâlê qui tent à devenir arcaïque.

3. Les formes vèr, vé, var, va. . . ont d'ailleurs toutes été influencées par le français, mais à une époque bien antérieure à l'importation de « ver luisant ».

REVUE DE FILOLOGIE FRANÇAISE

plus OU moins gauchement le segond terme, soit par l'addition d'un préfixe, soit par l'assimilation fonétique, parfois maladroite, de la finale. A la première catégorie appartiennent vermè lwi:(à (Merlines), vé Iwiià à Beurrières, Saint-Remy-sur-DuroUe, les points 803, 808, 807 de V Atlas (vé Iwiià et vàr lm:(a) ; à la segonde, ou mixtes, vèrmè lwi:(è (Laps), vèr lyuze- (Le Cendre), vèr lyujî (Mezel), ver ludjî (Saint-Anthème ; pourrait être un mot extorqué), vàr ilwi:(à (Grandrif), vèr lm:(è {Allas, 812).

D'autres patois ne produisent aucuneréaction et prennent le mot français vèr livi^à tel quel : Malintrat, Fiat, Parentignat, les Pradeaux, Chargnat et Usson (néologisme), Saint-Etienne-sur-Usson (hameau de Dijoly), Sauxillanges, Le Fayet-Ronnayes ; de même aus points de V Atlas 802, 905, 8ié, 809 (néologisme, cf. lyimàsa ci-dessus), 811 et 705 (néologisme, cf. tsàto ci-dessus). A noter qu'au Fayet « ver » se dit vïùâ, à Saint-Etienne-sur-Usson vear. Ce n'est pas la seule fois qu'un composé français entre dans le patois sans changer d'habits: ainsi toute la région dit pôtalô, pot-à-l'eau, et, isolément, pwo ou piué =- pot, et aigâ,èigâ, egâ — eau. En admettant même que l'un ou l'autre des éléments composants soit oblitéré dans « pot-à-l'eau » au yeus du patoisant, il est impossible que celui-ci ne sente pas « ver » dans « ver luisant ». Mais c'est un autre fénomène qui entre en jeu : l'incapacité de réaction du patois, véritable début de paraHsie dans ses moyens de défense.

APPENDICE '

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