‹ Essais de géographie linguistiqueChapitre 6 sur 67 · I . Le taureau · texte numérisé non relu

I . Le taureau

dans le centre el le sud-ouest.

Pour ne jonsidérer que le centre et le sud-ouest de la France, le primitif taurus n'est conservé qu'en bordure des Pyrénées et dans un îlot à l'ouest du Puy-de-Dôme (nous laissons de côté l'îlot du Berry et du Nivernais, comme le nord). Ailleurs il a été supplanté par des dérivés ou par des substituts lexicologiques.

Deus causes dominent ces changements : l'une, fonélique, réside dans la mutilation de taur au moment où le mot pert son /' final, particulièrement menacé ; l'autre, psicologique, tent à substituer le nom du jeune taureau à celui de l'adulte. Enfin nous trouverons quelques exemples de noms de maies qui ont changé d'espèce.

Les représentants de taurus se rencontrent dans les patois conservateurs de la région pyrénéenne et landaise — les plus arcaïques de France au point de vue du lexique, — et dans l'ouest du Puy-de-Dôme en débordant largement sur la Limagne. Une remarque s'impose : à part une petite

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région des Landes et Basses-Pyrénées où l'on a tau, tUo (646-64-75-81-2-3-4-5-90-91), les patois qui ont conservé le mot présentent un r qui n'est pas fonétique, et qui souvent est même renforcé d'un e final : taur (674-80), tmré (avec quelque variété de finale) sur les autres points du Midi ; dans le Puy-de-Dôme tor (703), tor (804), tœr (805) ausquels je joins ^ar [presque toré\ (Malintrat, Bulhon, Beauregard-l'Évêque), tourè (Volvic^ Les Martresde-Veyre), taure (Besse). L'r a été rétabli, voire avec appui, sous l'influence du dérivé, mais aussi en vertu de la tendance générale à restaurer, surtout dans les monosillabes, la consonne finale amuïe, comme si la langue éprouvait le besoin de réparer les brèches de la fonétique (11 va sans dire que la restitution a souvent été faite à faus, p. ex. clas \= glasj > *%a >> Jdyar à Vinzelles ; cel [ciel] >> ceal >> "^ea >> sar à Mirefleurs, etc.). Il est à présumer que les patois où taurus a disparu n'avaient pas réagi contre la chute de l'r. Un autre réactif nous est fourni par le Roussillon : dans ces parlers, où Vu final a persisté sous la forme 0 ou u, taurus (revenu peut-être du sud) n'a pas cédé la place à un dérivé.

Car ce sont deus dérivés qui ont fourni les premiers substituts lexicologiques. Le plus important est taurellus, ou plutôt torel au nord, taurel au sud, car il n'est pas prouvé que ce mot soit de formation latine. Etait-ce un diminutif à l'origine ? Nous ne le savons point par l'histoire : dès le xiii'-" siècle nous trouvons torel, taurel avec le sens « taureau » dans les textes français et provençaus ^ .

1. Au Mont-Dore torô (où j'entciis plutôt l'accent sur la finale) est « taureau » repris récemment au français.

2. Cf. Dictionnaire général^ v^' taureau, et t. 1, p. 64, où des exemples probants montrent que le suffixe -el a perdu de bonne heure sa valeur de diminutif.

ESSAIS DR r,l':0(]RAin': MNCUiSTIQUI-

Serions-nous seulement en présence d'un dérivé, qui s'est créé du jour où IV finale de tor, taur, a commencé à s'ébranler ? Je ne le crois pas. D'abord le mot paraît bien antérieur à l'ébranlement de /' final ; il subsiste en divers endroits avec le sens de « jeune taureau »(7i2, 718, et dans Mistral); et enfin nous avons l'analogie des mots hrau, hourret et « veau » que nous verrons bientôt. C'est donc bien le « jeune taureau » qui est devenu le taureau.

L'aire /o;r/s'étent sur presque tout le nord delà France. Au sud taurel touchait jadis au taur pyrénéen. L'inspection de la carte prouve que la substitution du mot à TAURUS s'est propagée du nord au sud en contournant le Massif Central à l'est et à l'ouest, taurel = taureau occupait jadis les « surfaces vertes (où il a disparu récemment au profit de « bœuf », « veau ») et l'ouest de l'aire rose {bran) comme le montrent les îlots qui subsistent aus points 656-7-9 Mais dans la région des Causses et du Rouergue, taur subsistait encore et n'a laissé la place qu'à hrau, plus tard, puisqu'on trouve encor tanirl au sens « jeune taureau » aus points 712 et 718. A 727, taurel — taureau n'est donc pas le débris d'une ancienne aire, mais représente une formation ou une importation plus récente.

L'est du Massif Central avait son diminutif spécial, taurô au lieu de taurel. Le suffixe -one > -ô > -?/ est fréquemment affecté à cet usage, dans la région, pour les

I. Sous la forme ta'Urêl, latirèu, qui atteste Timportation de ce terme, venu de la rive droite de la Garonne (nous sommes dans la région où -ellu devient -</). La forme indigène *ta-urei ne parait pas avoir vécu en Gascogne : la confusion des suffixes -ellu et -ittu donnait au mot le sens de « petit taureau n et non plus « jeune taureau ». Cf. Gilliéron, Uaire ClaveJlus, pp. 4-10.

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diminutifs d'animaus. (Nous verrons plus loin auchô, oison — à aire plus vaste — en face de Vaucat garor^diss; fèdu, de fêdo, plus localisé; Vinzelles a tsâvâlu, de « cheval » [enfantin], etc.) Ce terme a passé au sens de taureau adulte dans la zone teinte en ocre, comme taurel au nord. La limite actuelle des lipes taurel et taurà passe, au sud-est du Puy-de-Dôme., entre Saint-Etiennesur-Usson et Sauviat d'une part, Le Vernet-la-Varenne et Ambert de l'autre. A l'ouest, taurâ est sous-jacent dans une partie de l'aire bourret que nous verrons plus loin : à Vinzelles et aus environs, tfiiu s'est conservé au sens figuré de « lourdaud ».

Le développement de brau a créé une aire nouvelle qui s'est interposée entre les précédentes. A l'origine brau a désigné, par une métafore bien claire (le sauvage, le farouche), le jeune taureau', sens qu'il a encore conservé dans de nombreus patois de la région pyrénéenne et subpyrénéenne où le mot paraît s'êtreformé^. Le mot s'est propagé vers le nord et est arrivé à désigner l'adulte, suivant la tendance générale signalée au début : rien d'étonnant, par suite, si l'évolution brau >- taureau adulte, s'est produite à la fois dans une aire homogène et sporadiquemicnt. Dans la zone violette (N. Ardèche), c'est un dérivé {brava : suff. ati ?) qui s'est spontanément développé, en disjoignant les aires taurô et taurel.

La même évolution a atteint un autre diminutif, /^owrr^if, qui a été parfois le succédané du précédent. Du jour où brau est devenu le taureau adulte, il a fallu un autre mot pour le jeune : ce put être bravet lorsque la valeur pri-

1. Même fait en ancien espagnol (Meyer-Lùbke, Rom. etyni. U œrterbuch, 945).

2. Dans les Landes, brau désigne un veau (?) de deus à quatre ans (Rolland, Faune populaire, V, 6-7).

maire du mot hrau subsistait. Là où elle était perdue, — et spécialement loin du point d'origine, dans des patois où l'adjectif indigène brau avait été refiiit en brave sur le modèle du féminin, — on eut recours à un autre terme. bourret est une création du Cantal et du Rouergue, pays d'élevage où on a besoin d'appellations nombreuses : à Lavigerie, par exemple, bourret est le taureau d'un an', doubloun, de deus ans. Le sens originaire nous est donné par Mistral : bourret est un adjectif signifiant « brun, à museau tacheté ». Reste à savoir pourquoi il s'est appliqué plutôt au jeune taureau. Celui-ci a-t-il le mufle plus foncé que l'adulte ? Ou les jeunes taureaus à museau brun étaient-ils plus prisés ?

Descendu par la vallée de l'Alagnon, bourret arrive à son tour à nommer le taureau adulte dans toute la région issoirienne. Là il est atteint par le fénomène de dédiminutivisation, si bien analisé par M. Gilliéron - : bourret, taureau adulte, ne peut plus garder son suffixe f/; il se transforme généralement en /?wr et peut perdre son r; parfois il a gardé Vè qui représente, dans la plupart de ces patois, la finale et. On a ainsi buré à Issoire, bmè à Sugères, Saint-Etienne-sur-Usson (concurremment avec tmre) % Vinzelles et environs (hésitation entre /7?/r^^et ^?/r), Nonette (concurremment a\'Qctœuri{), Madriat (concurremment avec d^ar^, bimo à Saint-Germain-Lembron, bur à Léotoing (Haute-Loire), biM à Auzon (id. ; en concurrence avec tôtiru^. On voit combien cette aire est enchevêtrée avec ses voisines. Le mot est d'ailleurs en progrès et gagne sur ses rivaus,

1. Dans le Puy-de-Dôme, il désigne le « jeune taureau » à Murols et à Ambert.

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