Cf. le Dictionnaire général
ESSAIS DK GÉOGKAIll- I.INGUISTIQUr-
Pourquoi ce mot a-t-il disparu de presque tout le Midi dans son sens primitif et pourquoi n'en subsiste-t-il que des dérivés ? Il était isolé dans la lanj^ue; il présentait aussi une quasi homonimie assez gênante avecGALLUs, du jour où la chute de la voyelle finale a peut-étresupprimé une cause de différenciation et a, en tout cas, facilité par la suite une confusion de deus liquides linguo-dentales, singulièrement moins nettes à la finale (gnl, gar) que lorsqu'elles étaient redoublées entre deus voyelles dans gallu d'une part, *garru ou *garke de l'autre. Fait remarquable — pour laisser de côté l'est du Rhône — la gêne n'a été ressentie que dans la région où / finale est restée linguodentale tandis qu'au nord, où, peu après la chute de la voyelle atone, / devenait vélaire, puis tendait a se vocaliser en n, le mot a été conservé, du moins pendant longtens. Ainsi le Cantal, la Corrèze centrale et méridionale et les régions situées au sud-ouest n'ont aucun vestige de gar Qar\ tandis que les régions au nord en conservent de nombreus représentants. Seul le sud-ouest a sauvé le mot en lui adjoignant un suffixe : voilà pourquoi on ne trouve que des dérivés dans le Midi.
Il n'est qu'un seul point sur lequel « jars » ait progressé, c'est dans la région de Bordeaux. Toutes les formes, au sud de la limite de la conservation de k, c, devant a latin, trahissent par leur fisionomie fonétique une origine saintongeaise-poitevine, non seulement par l'initiale, mais encore par la finale additionnelle /, k 548, 653; jart 549, 650; jark 662, jar 635, ~<7;' 626, d^ar 6 18). Le mot est revenu du nord, très pro-
I. En général cette / est demeurée ; en Gascogne elle a passé à d> t, et dans le nord du Cantal à r > r.L'homonimie était parfaite là où GALLUS devenait diar comme là où il aboutissait à t/^^r, d^ne par amuïssement de la liquide tînale (nord du Cantal et de la Haute-LoireV
REVUE DE FILOLOGIE FRANÇAISE
bablement avec l'importation des oies saintongeaises et poitevines, et il a remonté quelque peu la Dordogne \
Envisageons maintenant la catégorie la plus importante des substituts lexicologiques, celle qui s'est formée d'après aiica. La substitution n'est pas due seulement aus défauts du mot vaincu, mais aus qualités du mot vainqueur, auca ayant été adopté par la Gaule romane pour désigner l'oie — plus encore l'espèce que la la femelle — il était fatal que cette racine servirait à créer un mot pour le mâle (terme moins fréquent), en le rattachant au nom générique. Ainsi fut formé d'après auca.
L'extension de aiic fut plus vaste à l'origine qu'à l'heure présente. Les deus aires roses (séparées par un dérivé plus récent et par des d^ar importés de Saintonge) n'en formaient jadis qu'une seule, qui recouvrait toute l'aire actuelle aucat jusqu'au Lioran, qui s'enfonça comme un coin dans l'aire garot, girot jusqu'au point 684, et s'étendait en Gironde comme le témoigne aukat au 641. Au contraire ok (513) est une importation récente venue du sud : comparer les formes fonétiques ao..., de la Dordogne (/a, par agglutination de l'article au 612).
Cette aire fut coupée par le développement sémantique de aucat, qui signifiait uniquement « oison )) au moyen âge ^ Le nom du jeune est arrivé à désigner le mâle adulte, d'après le processus connu. L'aire aucat = jars, s'étendait jusqu'aus points 684 et 641 (où le mot sub-
1 . L'aire « jars » est homogène entre le nord des Charentes et le Bordelais. Si le mot manque en trois points de V Atlas, c'est à cause de sa rareté, dans un pays où il y a peu d'oies. Aus environs de 5 28, on dit /;ar (Communication de M. Iscmbert, de Jonzac).
2. Le diminutif avec suffixe -ONE (atico, aiichô) estpropreau nord et à l'est du domaine provençal ainsi qu'au Roussillon(cf. les exemples de Raynouard, H. Levy et Mistral).
ÊSSAIS DE GÉOGRAl'IE LINGUlSTiaCH I 3
siste avec le môme sens), et probablement' sur toute la Gironde, où « jars » est venu postérieurement le remplacer.
Quelques créations parallèles ont été tentées çà et là. aukarel (659), entre auk et aukat, n'a pas eu de succès. On ne saurait en dire autant de aukas, qu'on ne trouve plus qu'au 776 (Aude), mais qu'on ne peut séparer de iikae (719, Cantal). La présence de cette dernière forme dans une région où c (-|- a latin) est devenu Uy, ne peut s'expliquer que par l'importation d'un aukas venu du sud : il faut donc supposerl'existence, à l'est des précédentes, d'une ancienne zone aukas qui devait recouvrir une grande partie des Cévennes et du bas Languedoc pour atteindre Saint-Flour. Le mot a disparu par la suite, l'élevage des oies étant sans doute plus ou moins tombé en désuétude dans l'intervalle.
L'exemple de la Dordogne (où la forme primitive devait être aiich) nous prouve que la réfection du masculin d'après auca a dépassé la région où le k s'est conservé. Jusqu'où s'étendit ce fénomène dans le Massif Central ? Il ne dépassa pas la Corrèze, le Cantal et la Haute-Loire, car, au nord, nous voyons que d:(ar a longtemps résisté. Mistral nous cite comme forézien une forme aiich, qui ne peut se localiser que tout au sud de la Loire.
Dans le nord du Massif Central, les fénomènes sont singulièrement complexes. Le plus ancien est la dislocation de d'^ar, qui a laissé çà et là des résidus au sens de « jars » : d'^a, à Saint-Germain-Lembron ;djari à Ambert d;{^Lir à Grandrif et Saillant (dans le voisinage). On a vu que le mot, — despécifié et n'ayant plus que le sens de
1. Mot fourni par M. Michalias. VAthis a relevé dègù , importation récente, et non encore généralisée.
REVUË DE FILOLOGIE FRANÇAISE
« mâle )) — était arrivé à désigner le taureau dans deus petites régions voisines des deus précédentes.
La segonde couche est certainement ^w^^û^a- — oyar, nouvelle formation du nom de mâle d'après le nom de l'espèce, et qui doit, sans aucun doute^ sa finale à i:(^r. La limite entre les û'^o.soyar tt autsar (Puy-de-Dôme — Loire) est conforme à la fonétique. C'est donc une création originale et spontanée. Nous allons voir si les deus aires jaunes se rejoignaient par-dessus le nord du Cantal et du Puy-de- Dôme; oyar s'étendait sûrement sur une partie de l'Allier (on le trouve encore au point 802 concurremment avec kokai-).
Sur deus points de la région, le nom du petit s'est substitué à celui du mâle : aoteyu dans la Haute- Vienne (6oé) % iitsîi à Vinzelles et aus environs. Ici le mot signifie à la fois (( jars » et « oison » : il y a d'ailleurs peu d'oies; quand on veut préciser pour le jeune, on fait précéder le mot de l'adjectif « petit ». Dans toute cette contrée (de la Haute-Vienne à la Haute-Loire), l'oison est désigné par le tipe auchô, tandis que la région de la Garonne disait aucat ^.
Un dérivé méridional de auca, tout armé de son suffixe, a fait irruption par le Cantal et s'est étendu par l'est du Puy-de-Dôme et l'ouest de la Creuse jusque dans l'Allier. Quel est ce dérivé? La carte nous indique que c'est mikat,
1. Rolland {Faune populaire, VI, 152) donne aussi aoiilsou = jars dans la Corrèze (à côté de aoulsar), d'aprùs G. de Lépinay.
2. Cf. l'exemple aucal (de Foix) du Suppl. provenu. Wartcrhuch de de M. Emil Levy. Rolland (Faune pop., VI, i <) 2) donne ooutchou ~ oison pour la Creuse (et aoulsou = jars, en Corrèze). Pour <( oison », j'ai relevé dans le Puy-de-Dôme : oîllSU (Les Martres ; Grandrif, Saillant), œutSU (SâWèdQs), ut su (région de Vinzelles), out SU (M-ddnâi, Auzon), œutsu, Vodable ; outsêto (Lcotoing, Haute-Loire), où « jars » se dit outsar.
ESSAIS DJ-: Gl'OC.kAllH UNGUISTIQUI' 1 )
remontant du Lot : arrivé dans le Cantal central, le mot pert son / final d'après les règles de la Ibnétique locale. Mais cette finale a tonique est isolée ici comme nom d'animal. On ne la trouve qu'au point 717 qui n'a pas donné du mot pour « jars », et qui a fait passer auka(J) (>> nukà par agglutination de l'article indéfini) au sens de « bélier »: despécification analogue à celle qui, plus au nord, a amené par endroits « jars» à « taureau ».
Ailleurs l'analogie entre en jeu. 714 a aukal. Mais c'est aukar qui prévaut : on le trouve dès le versant nord du Puy Mary (Lavigerie): comme pour autsar^ l'r est dû à l'ancien d^ar. Il n'est pas vraisemblable en effet que le mot se soit substitué à un autsar préexistant : ce mot, fortifié par autso (oie) et m^/.w (oison), n'aurait pas cédé la place à une forme étrangère qui désorganisait la famille. Autre raison : les patois de la région aukar sont essentiellement conservateurs; c'est là — on l'a vu et on le verra encore par la suite — qu'on trouve les plus vieus mots. J'en conclus que d::^ar a dû résister longtens dans cette région, et que les deus aires jaunes autsar se sont formées indépendamment, pour les mêmes causes, comme les deus aires autsu. Fait capital: c'est dans le nord du Cantal qu'avait lieu l'homonimie parfaite entre d:^al ^ d^ar et d^ar = jars : cela a tué ceci. — Vers le Bourbonnais, aukar pert son r par endroits et se croise avec le coq dès qu'il atteint le voisinage delà région kok (Jzokà : 601, 800, 801, 803 ; kokar 802) ; jar subsiste concurremment à 901, comme oyar à 802 : vestiges des deus aires qui se partageaient l'Allier, avant d'être recouvertes partiellement par une troisième.
Enfin par places ont surgi des substituts locaus. C'est parfois le nom du jeune, devenu le nom de l'adulte avec addition de suffixe (cf. pirà, jars, 409, et pir, oison, 509, 513, 5 14); parfois un nom de màle despécifié {^abrè, jars
lé REVUE DE ElLÔLOGIE FRANÇAISE
724, 735; gabrë, taureau, 758'). j'O^ (665-75-67) est peut-être une altération du girot voisin.
dàgê est une création de la Basse-Limagne, qui a remonté l'Allier jusqu'aus environs d'Auzon en coupant l'aire autsar. Je crois que c'est un mot assèz récent, formé d'après « dague » français ou daga méridional. La famille a divers résidus dans le Puy-de-Dôme : dàgâ (roseau) à Aydat ; dâgà, frapper, détériorer, à Ambert ^. Pour la filiation sémantique, je relève dans le vocabulaire mourmé de Th. Buffet 5 : dagne, verge (tiré du patois), ttdagneu, mâle, — qui me paraissent d'évidentescoquilles tipografiques pour dague, dagueu. La métatore, qui est transparente, a pu se produire ailleurs. Je rapproche aussi daguet (cerf ou daim de deus ans) en rappelant que dagiier, en langage de vénerie, signifie « saillir la femelle ».
Voici le relevé des termes que j'ai recueillis, en dehors de cens que j'ai déjà cités :
tipe autsar : Haute-Loire : œutsàr (Saint-Ilpize), oîitsàr (Auzon, Léotoing) ; — Puy-de-Dôme : ôutsàr (Madriat, Saint-Etienne-sur-Usson [mot rare]) ; otfà (Sauviat).
tipe aukar : ôukàr (Besse), œukàr (Vodable), koka (Buxières-sous-Montaigut) .
ûpQ dague: Haute-Loire: dàgê (Auzon, concurremment avec oulsàr) ; — Puy-de-Dôme : dàgê (Issoire, Coudes, Sallèdes, Les Martres-de-Veyre, Malintrat, Gerzat,Bulhon).
1. Cf. dans le Trésor l'article gabre assez confus, où le mot signifie entre autres « dindon » et « canard ». Le sens « taureau » paraît postérieur. Mistral y joint les formes garahre, galahre: la première (dont la segonde est une dissimilation) pourrait se rattacher à garr- (jars).