The Academy, 1881, 5 novembre
être, dans notre âge, le seul poète créateur d'âmes.
Ce n'est pas ici le lieu d'étudier l'œuvre de Browning ; je ne le connais pas assez d'ailleurs pour aborder cette tâche difficile. Je veux seulement rappeler, ou plutôt faire connaître, — car je ne vois pas que personne Fait fait, — un service de poète que Browning a rendu à la France.
C'était à la fin de février 1871, à l'heure sinistre. Paris avait capitulé, la France était écrasée, et un uhlan refaisait la carte.
M. Gladstone, alors au pouvoir, n'avait pas jugé à propos de lancer le Hands off! Sans s'associer aux récriminations toutes sentimentales auxquelles une partie de la presse se livra alors contre notre ancienne alliée de Crimée, il est permis de regretter, au point de vue européen, que les hommes qui gouvernaient alors l'Angleterre n'aient pas interposé sa main puissante entre le vainqueur et le vaincu, pour pacifier l'avenir. Si les dernières années de notre siècle sont inquiètes comme un mauvais rêve; si, à qui se penche sur l'avenir, des bruits sinistres montent du fond du vingtième siècle, la neutralité trop prudente du cabinet whig de 1871 en est, pour une part, responsable devant l'histoire.
Mais si le sens politique des gouvernants fut trouble ou timide, le cœur de la nation fut grand
Il y avait des misères immenses à soulager et à prévenir, la famine à enrayer : toute la partie noble de la nation, et ce fut la masse, se porta d'un irrésistible mouvement de sympathie au secours de ces misères. Tandis que, dans un coin obscur de la presse, le professeur Goldwm Smith lançait au vaincu la ruade de la fable, en trois jours, plus de trois millions furent souscrits.
Robert Browning aimait la France. Bien qu'il ne pût approuver l'agression de 1870 et le coup de folie de Napoléon, il ne confondait pas la France avec le pauvre aventurier qui s'était emparé d'elle pour un temps et il croyait en elle. Une des plus belles revendications de la noblesse politique de la France, même tombée en empire, contre les accusations superficielles de décadence et de dégradation, est celle qu'a écrite Elisabeth Browning 1 ; Robert Browning eût pu la signer.
Le comité de souscription demanda son obole au poète. Browning répondit en envoyant au Cornhill Magazine un poème d'une centaine de vers, intitulé Hervé Riei. L'éditeur, M. George Smith, paya le poème cent livres, que Browning versa au comité :
J'ai secoué sur vous mes seuls trésors, des vers, disait le pauvre Hégésippe. Mais ce n'est point pour i. AuroraLeigh, début du chapitre vu
les cent livres que la France est débitrice à Browning: c'est pour Hervé Riel.
Remontons de deux siècles, à un autre grand désastre français, à celui qui ouvre la période sombre de Louis XIV ; nous sommes à la Hogue :
HERVÉ RIEL
« Sur la mer et à la Hogue, en Fan seize cent quatre-vingt-douze, Anglais luttèrent contre Français. Pleure, ô France ! Car le 31 de mai, en débandade sur l'azur, — comme une bande de marsouins effarés que poursuit un banc de requins, — vinrent s'entasser vaisseaux sur vaisseaux, à Saint-Malo sur la Rance, avec la flotte anglaise en vue.
« C'était l'escadre qui s'enfuyait, avec le vainqueur en pleine chasse; le premier, et en tête de la déroute, avec son grand vaisseau, Damfreville f. Serrés sur lui, grands et petits fuyaient ; en tout, vingt-deux beaux vaisseaux. Ils font signal à la place : « Au secours ! ou nous perdons à la course. « Des guides! Le port! Prenez-nous vite! Ou, plus