‹ Essais de littérature anglaiseChapitre 120 sur 122 · Cité dans la notice de Mllc Clarisse Bader · texte numérisé non relu

Cité dans la notice de Mllc Clarisse Bader

lation de Paris, les lignes suivantes: « Les quelques jours que nous étions à Paris, comme il était beau! quelles maisons! quelles rues! quelle magnifique armée! Mais maintenant comme il est tombé! C'était la première parmi les cités, maintenant que de misère elle renferme! Dès que la guerre commença, tout mon cœur était avec les Français, quoique je fusse sûre de leur défaite. Un soir que la guerre continuait et que les Français avaient subi bien des pertes, j'entendis papa dire quelque chose à maman concernant l'empereur. Je descendis comme l'éclair et j'appris que les Français avaient capitulé. L'empereur et toute son armée s'étaient rendus à Sedan. Je me rappelle comme je remontai l'escalier et racontai cela à Aru, moitié suffoquant, moitié pleurant. » Elle reste cependant « inébranlable Française », malgré la défaite de ses amis et malgré même son éducation chrétienne qui lui fait craindre de voir dans la chute de la France une punition de son irréligion *. « Est-ce parce que beaucoup étaient profondément plongés dans le péché et ne croyaient plus en Dieu? Mais cependant il y en avait et il y en a parmi eux des milliers qui craignent

i. Ajoutez que l'opinion indienne au moment delà guerre était tout en faveur de l'Allemagne. « L'opinion des hautes castes, nous dit M. Barth, était travaillée par les missions protestantes, dont un grand nombre sont allemandes, et par les professeurs dont les universités d'Allemagne fournissent celles de l'Inde. Nos missionnaires catholiques n'agissent que sur les classes inférieures. »

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Dieu. 0 France, France, que tu es abaissée ! Puisset-il advenir qu'après cette humiliation tu serves et adores Dieu mieux que tu ne Tas fait dans ces temps!... Pauvre, pauvre France, combien mon cœur saigne pour toi! » Elle avait longtemps espéré et jusqu'au bout. Voici un poème posthume, publié récemment, et qui est sans doute un de ses premiers essais poétiques; il porte la date de 1870 et nous reporte probablement à l'époque de Coulmiers ou de Ghampigny, et de ces éclairs d'espérance qui vinrent par instants illuminer l'horizon :

« Morte ! oh non ! Elle ne peut pas mourir. Ce n'est qu'une faiblesse de la perte de sang. Le lévite anglais passe sans s'arrêter : au secours, Samaritain ! Personne n'est là ; qui m'étanchera ce flot de sang qui coule?...

« Tête de la colonne humaine, resteras-tu ainsi éternellement évanouie? Pensée, Liberté, Vérité, sinistrement éteintes, d'où l'espoir se relèvera-t-il pour nous, tous plongés de nouveau dans la nuit?

« Non, elle remue. Il y a un feu dans son regard. Garde! Prenez garde à ce tronçon d'épée! Quoi, pour la malechance d'une heure, osez-vous railler la France et vous amasser autour d'elle, horde triomphante d'Attila?

« La voyez-vous, debout, debout à l'instant, forte de nouveau pour la bataille. Brillante éclate l'étoile qui de son front éclaire le monde. Inclinez-vous,

nations ! Laissez-la de nouveau vous guider dans la route ! »

Les deux sœurs se plongeaient dans notre poésie avec passion, surtout dans la poésie contemporaine; elles traduisaient de tous nos poètes, grands et petits. Il y eut là quelques années de bonheur, dans une fièvre d'étude, de poésie, de rêves, de projets, bercée de musique. Elles étaient toutes deux bonnes pianistes et avaient, dit le pauvre père, « une voix douce et claire de contralto, que je crois encore entendre par instants ». Leur grande ambition était de publier une nouvelle française, dont Toru écrirait le texte et Aru dessinerait les illustrations. Toru seule put remplir sa tâche : Aru, déjà la mort dans le sein, traduisait la Jeune Captive, de Ghénier : « Je ne veux pas mourir encore, » et s'éteignait à vingt ans, en juillet 1874. Toru restait seule, avec ses souvenirs, ses rêves, ses ardeurs dévorantes, et l'angoisse calme et résignée de la mort qui venait la prendre, elle aussi. A son retour en Inde, elle s'était mise au sanscrit, et au sortir de Hugo et de Lamartine s'enfonçait dans les Pouranas ou le Ramayana. Elle publiait, dans le Bengal Magazine, deux études sur Leconte de Lisle et Soulary et deux légendes en vers du Vischnou Pourana. En 1876, elle fit paraître un recueil de traductions de poètes français (A Sheaf gleaned in French Fields) qui passa inaperçu. En 1877, la Calcutta fieview publiait d'elle dos traductions du comte de Grammont et de Sainte-

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Beuve; le .numéro suivant donnait la suite et annonçait la mort de l'auteur : elle s'était éteinte à son tour dans les bras de son père, le 30 août, à vingt et un ans.

La vie avait passé si vite pour elle que la renommée n'avait pas eu le temps de la visiter de son vivant : elle vint après la mort, en France d'abord, puis en Angleterre. Dans les dernières années de sa vie, elle s'était liée par correspondance avec MUe Clarisse Bader, dont elle avait voulu traduire la Femme dans Vlnde. Mlle Bader reçut de M. Dutt communication du Journal de Mademoiselle d'Arvers et Je publia à Paris en 1879, avec une étude touchante sur la vie et l'œuvre de son amie. Une seconde édition de sa Gerbe française, publiée en 1878 avec une préface par son père, fut bientôt épuisée, et Fan dernier a paru un volume de Ballades indiennes, dernières Beliquiœ et qui sont le fleuron poétique de cette couronne si vite brisée.

Je ne dirai que quelques mots de Mademoiselle d'Arvers, qui a surtout un intérêt de curiosité. Comme œuvre d'une Hindoue de dix-huit ans, qui n'avait que quelques années de français et n'avait été en France que six mois, c'est un tour de force littéraire sans exemple. Le Vathek de Beckford peut seul se comparer^ mais de loin, car pour un gentle-

man de la fin du dix-huitième siècle, le français était presque une seconde langue maternelle. Pour le fond, c'est un roman de jeune pensionnaire, qui a lu Octave Feuillet, qui connaît la vie du monde par les livres et ses tragédies parles faits divers de la troisième page des journaux, mais qui a déjà le pressentiment de bien des choses. Le sujet, si je ne me trompe, est inspiré par un drame de famille, un fratricide par jalousie, qui fît, il y a quelques années, beaucoup de bruit en Bretagne. L'héroïne, aimée d'un jeune officier, Louis Lefèvre, pour qui elle n'a que l'affection d'un frère, aime ardemment le comte Dunois de Plouarven à qui elle est fiancée et dont elle se croit aimée ; mais le comte en aime une autre et, dans un accès de folie, tue son frère Gaston qui traverse son amour. Brisée par ce coup, elle trouve un refuge dans l'amour de Lefèvre et meurt en devenant mère. Il ne faut pas chercher dans le roman une analyse des caractères bien profonde, ni bien puissante; c'était un sujet tragique et écrasant qui demandait un Balzac ou une George Eliot. Mais il y a des étincelles et des divinations de poète. Ainsi, quand Lefèvre revient offrir son amour et son cœur à la pauvre désespérée :

« Mon Dieu! murmura-t-il, que je vous aime ! Et il m'attira sur son cœur. Un vague sentiment de bonheur m'envahit comme j'appuyai ma tête lourde sur ce cœur aimant. C'était le même sentiment de bonheur qui s'était emparé de moi quand un jour,

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étant près de me noyer, mon père s'était jeté à l'eau, et, me prenant dans ses bras, m'avait serrée sur son sein. » La mère du comte est devenue folle de douleur, un de ses fils mort, l'autre au bagne, des spectres dans ses rêves : « Je suis devenue bien peureuse, dit-elle, depuis que Dunois m'a quittée. Gaston vient quelquefois me voir. Je fais de si mauvais songes la nuit, que j'ai peur, et alors je l'appelle et il vient ».

Mais la qualité qui frappe avant tout, dans cette œuvre d'enfant, est celle que l'on attendrait le moins d'une enfant , et surtout d'une Hindoue : la sobriété, cette qualité que l'Inde n'a jamais connue. Point de développements; elle ne fait qu'indiquer ; qualité maîtresse à laquelle se reconnaissent les esprits vraiment forts.

La Gerbe française, comme œuvre d'art, est peut-être la plus intéressante de ses œuvres. « C'est, dit un critique anglais, M. Gosse, l'éditeur des Ballades indiennes, un mélange étonnant de force et de faiblesse, de génie surmontant de grands obstacles et de talent sucombant à l'ignorance et l'inexpérience. Le vers anglais est quelquefois exquis; d autres fois, les règles de la prosodie sont absolument oubliées, et il est évident que la poétesse hindoue se chantait à elle-même une musique qui n était pas en accord avec l'oreille anglaise ». Pour le lecteur français, ce livre ofïre un charme particu-

lier et est plus vivant et plus vibrant qu'il ne peut l'être pour un lecteur anglais. Ce n'est pas sans cause qu'il ne contient rien ou presque rien de la poésie du dix-septième ou dix-huitième siècle, qui pourtant aurait aisément fourni bien des choses supérieures à quelques-uns des morceaux choisis par miss Dutt : c'est parce qu'elle était réellement, et avant tout, une Française de notre siècle, une Française de nos jours, dont le cœur et l'imagination battaient de tout ce qui nous agite à cette heure. Il y a une émotion à retrouver sous ces rimes anglo-indiennes tous ces noms familiers et toutes ces paroles dont les plus anciennes sont à peine entrées dans le passé et font encore partie de nous-mêmes, de Victor Hugo à Goppée, de Lamartine à Sully Prudhomme, de Leconte de Lisle à Theuriet, de Musset à Baudelaire et tant d'autres. C'est un étrange écho que celui des forts de Paris nous revenant de Calcutta :

How grand they are, Thèse great watch-dogs, that in the darkness bay !

Comme c'est beau ces forts qui dans cette ombre aboient 1 !

Un autre charme de cette oeuvre, c'est que l'Inde perce au travers. C'est une belle chose qu'une critique qui a respiré la fleur de plusieurs pays, qui vibre de plusieurs âmes à la fois, et qui à chaque

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