‹ Essais de littérature anglaiseChapitre 16 sur 122 · Hamlet, Troïlus et Cressida · texte numérisé non relu

Hamlet, Troïlus et Cressida

beth, Cressida et Cléopâtre. Un souffle de folie court à travers toutes ces visions, folie furieuse ou folie voilée, celle du roi Lear, celle de lady Macbeth, de Hamlet, de Macbeth, d'Othello, de Timon, d'Antoine ; le clown des pièces de jeunesse, le bouffon amusaut et grotesque, fait place au fou amer et douloureux, qui, dans le roi Lear, reste le seul et dernier représentant de la raison humaine naufragée. Ce que le crime ou la folie n'a pas saisi tombe sous un vent glacial d'ironie ; ce que la gaminerie moderne a fait de l'épopée d'Ilion, Shakespeare Ta fait il y a trois siècles avec une profondeur d'ironie et de désenchantement qui ne laisse plus rien à flétrir. Çà et là, une figure idéale, Ophélie, Desdémona, Gordélia, qui passe et qui meurt. Tous les héros ont à lutter contre une force trop haute pour eux ; partout les accès et les prostrations d'une volonté infirme, trop faible contre le monde, contre le malheur, contre la tentation, contre le mal qui lui vient des hommes, qui lui vient des choses ou qu'elle crée elle-même *. Affaissée ou exaltée, brisée ou bronzée, elle s'abandonne, et elle s'enfonce dans l'impuissance du découragement ou dans celle de la rage : le découragement de Hamlet, qui, au bord de l'action, recule et voit sa volonté se décolorer et pâlir aux teintes maladives de la pensée; la rage de Timon, qui jette au front de la société tout entière son cri de dégoût

1. Hamlet, Othello, Macbeth, Lear, Antoine, Angelo, Troïlus, Timon.

SHAKESPEARE

et de malédiction : « Tout est oblique, rien de droit dans nos natures maudites, rien que scélératesse franche : soyez donc toutes abhorrées, fêtes, sociétés, hordes des hommes !

Therefore be abhorr'd Ail feasts, societies, and throngs of men ! »

Acte III (1608-1613). Le soleil ne devait point se coucher dans Forage. La lutte cesse dans la pensée du poète, et son regard tombe plus serein sur le monde. Déjà, dans Antoine et Cléopâtre, quelque chose vient comme l'apaisement : des passions violentes et point de haine. Les deux héros sont tellement livrés à l'inconscient de l'instinct, si bien en proie sans défense à tous les vents du hasard moral, que l'irresponsabilité du destin les protège et un vague sentiment de pitié s'éveille et les enveloppe. Le poète pour la première fois se dégage de ses créations et domine du dehors ce monde qu'il met au monde. Antoine et Cléopâtre est aussi triste et plus vide encore pour le cœur qu'aucune des pièces de la période sombre ; car ici il n'y a point de Cordélia; et l'on sent pourtant un calme nouveau, précurseur d'une période moins tourmentée. C'est celle de Cymbeline, du Conte d'Hiver*, de la Tempête1.

Cymbeline et le Conte d'Hiver, c'est encore l'éternel sujet d'Othello, mais Desdémona triomphe. Nous

1 . Et des fragments shakespeariens de Henri VIII et de Périclès.

revenons au temps de Much Ado, mais par quel chemin et combien changé! Plus rien des folies de jeunesse, des extravagances amusantes, du marivaudage de Béatrice et de Benedick, des passions à fleur de cœur; l'être tout entier a été saisi et frissonne. Dans la Tempête, c'est As Y ou Like It qui revient; mais quelle distance entre le bon duc delà forêt des Ardennes, qui oublie les injustices du monde à la chasse et dans les chansons, et le duc de l'île enchantée, le grand magicien détrôné^ consolé parla science qui lui donnera l'empire de la nature et l'empire des âmes ! La fantaisie revient^ dorer le crépuscule du poète, comme elle a doré son aurore ; mais ce n'est plus la fantaisie de jeune homme qui s'amuse des tours d'Obéron et de l'attelage minuscule de la reine Mab : c'est la fantaisie d'une imagination d'homme, qui a donné asile sous ses ailes à toutes' les fatigues de la pensée, et qui ne se repose dans son ciel idéal qu'après avoir fait le tour du monde et de la conscience. Ce n'est plus le rêve d'une nuit d'été, c'est le rêve des temps et de l'humanité1. L'angoisse de la destinée humaine qui hante Hamlet, et éclate en accents d'horreur dans les cris de Macbeth, a fait place à une tristesse douce, à une certitude résignée et tranquille, d'où s'épanchent sur le monde et l'homme des flots d'indulgence et

1. La Tempête, sous la main d'artiste de M. Renan, a fourni un cadre tout fait au drame de la pensée contemporaine {fialiban).

SHAKESPEARE

de pitié : « Nous sommes de la matière dont sont faits les rêves, et nos petites vies sont les îles du sommeil :

We are such stuff As dreams are ruade on, and our little life Is rounded with a sleep. »

Telle fut dans ses traits généraux la marche du génie de Shakespeare : de la fougue à l'angoisse, et de l'angoisse à l'apaisement : enivrement, désespérance, sérénité; d'abord la terre, puis l'enfer, puis un coin du ciel; des éclats de joie, le De profundis, puis un grand coup d'aile, in exeelsis. Peu de poètes qui aient autant changé et en traits aussi visibles. La forme a changé autant que le fond, le style autant que la pensée : non seulement dans son moule extérieur et sensible, — la coupe du vers, — mais dans son essence intime, dans le mouvement où il pousse la pensée. Il y a aussi loin du style de Bornéo ou de Richard III à celui de Cymbeline ou de Macbeth que du vers ou des caractères des uns au vers ou aux caractères des autres. Là-bas, la pensée, si ardente que là passion éclate, se développe au long, se poursuit dans ses dernières ramifications, épuise ses métaphores, assiste à elle-même : la langue, si audacieuse qu'elle soit, est correcte, classique, claire1; ici, la pensée déborde, elle brise le cadre étroit de la phrase; le mouvement des mots est

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