MACBETH SUR LA SCÈNE ANGLAISE
La révolution puritaine avait fermé le théâtre : la Restauration le rouvrit; mais ce n'était pas pour Shakespeare : le goût était ailleurs, à la tragédie prétendue française et à la comédie ordurière. Il n'y avait plus d'écrivain ni de public de taille à comprendre la langue et l'âme de Shakespeare. Telle était pourtant la puissance dramatique de Macbeth, même sur les petites imaginations du temps, qu'il surnagea du naufrage ; mais il avait fallu d'abord le mettre au niveau du siècle1. En 1665, un aventurier de lettres, sir William Davenant, qui avait toutes
1 . C'était le temps où DrydeD refaisait la Tempête. L'exemplaire du premier in-folio, à la Bibliothèque nationale, qui contient quelques notes manuscrites très anciennes en regard de la liste des pièces, porte, en regard de la Tempête: Bettcr in Dryden; le Rêve dune nuit d'été Si mérité un bon point: Pretty good; les Joyeuses commères, le Marchand de Venise, Comme il vous plaira: Good.
MACBETH
les prétentions, et entre autres celle d'être fils de Shakespeare, imagina par piétié filiale de faire revivre Macbeth, en le corrigeant et le perfectionnant1. Il ajouta de son cru une scène entre lady Macbeth et son mari2 : elle lui prouve par raison démonstrative qu'il ferait bien d'abdiquer et qu'il a eu grand tort de suivre ses conseils, car un mari doit avoir plus de sens que sa femme ; d'ailleurs, pour n'être pas en reste avec lui, elle est favorisée d'une apparition du spectre de Duncan. Le style est soigneusement revu et corrigé, juste de la façon dont au même moment les solitaires de Port-Royal corrigeaient et ornaient Pascal, et nulle lecture ne vaut le Shakespeare de Davenant pour faire comprendre le vrai, par contraste 3.
1. Publié en 1674 sous le titre: Macbeth, a tragedy with ail the altérations, amendnients, additions and new songs, as it's now acted at the Duke Théâtre. M. Furness l'a réimprimé dans son édition de Macbeth.
2. La transformation de Macbeth en opéra n'est pas du fait de Davenant : les chants de Middleton y avaient été ajoutés de très bonne heure, avant 1623 (voir plus bas, page 132) ; mais Davenant en ajouta de nouveaux, avec musique par Locke, compositeur ordinaire du roi Charles II, et avec danses de furies.
3. Voici, par exemple, ce que devient le monologue de Macbeth, If it were doue... (I, 7; cf. plus bas, page 116, note 1.)
If it were done when done, then it were well It were done quickly ; if his death might be Without Ihe death of nature in myself And killing m y ovvn rest, it would suffice; But deeds of tliis complexion still return
110 ESSAI 3 DE L T T i\ R A T U R S ANGLAISE
Ce Macbeth-ih tint la scène près d'un siècle (1665- 1774). Le Tattler cite Macbeth d'après le texte de Davenant en croyant donner du Macbeth. Vint enfin Garrick, le comédien de génie qui retrouva Shakespeare. Il restaura Macbeth, mais n'osa le donner dans toute sa grandeur première; il rejeta des scènes qu'il jugeait inutiles, en élagua d'autres, et comme il excellait dans les agonies et que le parterre vertueux voulait voir le scélérat périr sur la scène, il ajouta de son style un monologue de Macbeth mourant, que Davenant n eût pas désavoué *. Malgré toutes ces conces-
To plague the doer and destroy his pcace. Yet let me think ; he's here in double trust, First, as I am his kinsraan, and his subject, Strong both against the deed ; then as his host, Who should against his murderer shut the door, Not bear the sword rayself. Besides this Duncan Has borne his faculties so meek, has been So clear in his great office, that his virtues, Like angels, plead against so black a deed. Vaulting ambition! th~u o'erleapst thyself To fall upon another.
Et dans la scène du banquet, III, 4, 75 :
Tis not the first of murders : blood was shed
Ere humane law decreed it was a sin ;
Aye and since murthers too have been commilted
Too terrible for the ear. The time has been
That when the brains wcre out, the man would die,
And therc lie still ; but now thcy rise again
And ihrust us from our seats.