LE TEXTE DE MACBETH. — CORRUPTIONS, - INTERPOLATIONS, RYTHME
On n'a pas d'édition de Macbeth antérieure à celle . de l'in-folio (1623). Ce texte, imprimé plus de sept ans après la mort de Shakespeare, ne nous donne point son œuvre telle qu'elle est sortie de sa main. Il en diffère en deux points : d'abord par les fautes de texte proprement dites; en second lieu, par l'interpolation de passages qui ne sont pas de la plume de Shakespeare. De ces deux sortes de corruptions, la première n'est pas propre à Macbeth: toutes ses pièces, même celles qui ont été imprimées de son vivant, ont souffert de la négligence des imprimeurs, et aucune n'offre un texte absolument correct; la seconde est particulière à Macbeth.
Les fautes de texte, proprement dites, portent sur
la ponctuation, sur les mots isolés, sur la division des vers1.
La ponctuation est souvent mise au hasard : le sens en général permet de la rétablir sans peine. Un certain nombre de mots corrompus 2 se laissent
1. Voici deux spécimens du texte de l'in-folio: Actus Primus. Scena secunda (I, 2, 26) :
Cap. As whence the Sunne 'gins his refleotion,
Shipwracking Stormes, and direfull Thunders : So from that Spring, whence comfort seeni'd to corne, Discomfort swels : Marke King of Scotland, marke, No sooner Iustice had, with Valour arm'd, Compell'd thèse skipping Kernes to trust their heeles, But the Norweyan Lord, surueying vantage, With furbusht Armes, and new supplyes of men, Began a fresh assault.
King. Dismay'd not this our Captaines, Macbeth and Banquoh?
Cap. Yes, as Sparrowes, Eagles; Or the Hare, the Lyon...
Autre spécimen (I, 7, 1 sq.) :
Macb. If it were done, when tis done, then 'twer well It were done quickly : If th'Assassination Could trammel vp the Conséquence, and catch With his surcease, Successe : that but this blow Might be the be ail, and the end ail. Heere, But heere, vpon this Banke and Schoole of time, Wec'ld iumpe the life to corne. But in thèse Cases.. We still haue iudgement heere.
Les principales particularités d'orthographe sont: initiales majuscules pour les substantifs ; italiques pour les noms propres; v médial écrit u; u initial écrit v; emploi fréquent de Ve muet à la fin des mots, qu'il soit étymologique ou non.
2. Sans parler des fautes d'impression proprement dites, comme Gallowgrosses pour Gallowglasses (I, 2, 14); horrald pour herald {herrald dans les in-folios suivants (I, 3, 103).
MACBETH
rétablir avec une certitude parfaite; par exemple, il est certain qu'il faut lire martlet au lieu de barlet % 6, 4}-
Il est presque certain qu'il faut lire damned quarrel, au lieu de damned quarry (I, 2, 15); as thick as hail Camepost, au lieu de as thick as taie Can post (I, 3, 98); shoaly au lieu de school (l, 7, 6); do more, au lieu de no more (1,7, 47) ; strides, au lieu de sides (II, 1, 57); which way they move, au lieu de which may they move (II, 1, 58); tune au lieu de time (IV, 3, 237).
Il est vraisemblable qu'il faut lire are not, pour or not (I, 4, 1) ; masonry, pour mansonry (I, 6, 5) ; scotch 'd, pour scorcKd (III, 2, 25); deserve pour discern (IV, 3, 16); il est possible qu'il faille lire in deed, au lieu de indeed (III, 4, 145).
Dans nombre de cas où le texte semble corrompu, il est probable qu'il n'est qu'obscur et que nous devons accuser notre maladresse de commentateur plutôt que l'incurie des premiers éditeurs *,
Les lacunes de mots sont rares, mais toujours difficiles à combler. Elles sont indiquées par le besoin du sens2 plus sûrement que par le besoin du rythme.
1. Tel semble le cas pour their king, généralement corrigé en the king (111, 6, 38); rebellious read, corrigé en rébellion' s head (IV, l, 97); afeard, corrigé en affeered (IV, 3, 36) ; my way of life, corrigé en my may of life (V, 3, 22.)
Vers suspect : V, 3, 21 .
2. I, 2, 27; peut-être 11, 3, 5. Le rythme laisse supposer une lacuue, I, 6, 6.
Les éditeurs, surtout les anciens, se sont beaucoup servis du rythme pour reconnaître les corruptions de texte et les corriger. Ceci les a souvent conduits à refaire Shakespeare en croyant le retrouver, parce qu'ils ont prêté à son mètre les lois ordinaires du mètre classique. Or, le rythme de Shakespeare n'est pas celui de Pope, et la plupart des corrections fondées sur l'examen du mètre seul, ayant pour objet de remplacer un vers faux selon la prosodie moderne par un vers juste selon cette prosodie, ont pour effet réel de remplacer un vers juste selon Shakespeare par un vers faux selon Shakespeare. Le vers de Shakespeare a en effet des libertés, ou mieux, des droits, que le vers classique ne connaît plus et ne reconnaît pas, mais qui n'en sont pas moins réels. Indiquons rapidement les traits principaux de ce rythme1.
1° Le vers normal du drame shakespearien est identique au vers classique: cinq iambes, c'est-àdire une succession de cinq pieds, composés chacun d'une syllabe non accentuée ou atone et d'une syllabe accentuée ou tonique:
If you | can look | into | the seeds | of time (I, 3, 59). Upon | the next | treeshalt | thou haiig j alive (V, 5, 39).
1 . Pour le rythme et d'une façon générale pour la grammaire de Shakespeare, consulter : E. A. Abott, A Shakespearian Grammar.
2° Une syllabe atone peut s'ajouter à la suite du vers, sans l'altérer, puisque le nombre des accents reste invariable:
For thein | the gra-| cious Dun- 1 can have 1 1 niurd- 1 ered (III, \ , 6). First as | I ain | his kins- | man and | his sub- | ject (I, 7, 13)
3° A ces deux types se ramènent un grand nombre de vers qui ne semblent s'en écarter que parce que le nombre de syllabes prononcées est imparfaitement marqué par l'orthographe, qui ne rend pas certaines contractions ni certaines expansions.
I. Contractions. 1° Le pronom se contracte avec les différentes personnes de / «m, / have, 1 had, I will ; ainsi l'on écrit : I am, thou art, he is, etc. ; I have, thou hast, etc. ; I had, etc., / will, et l'on prononce : I'm, thoiïrt, he's, Fve, thoust, Vd, Fil, etc.
2° Certains mots saxons dissyllabiques se prononcent en une syllabe ; ainsi l'on écrit : even, ever, evil, devil ; over, toward, among, business, et l'on prononce: ev'en,e'r, ev7l, devH; o'er, tow'rd, 'mong, business. La plupart de ces prononciations sont encore reconnues dans la poésie classique , mais elles sont l'exception et font licence. DansShakespeare elles sont aussi normales que la prononciation pleine,
3° Dans tous les polysyllabes d'origine latine une voyelle située entre deux consonnes dont Tune est une liquide (l, m, n, r,) ou une sifflante [s, c,j) peut tomber et réduire ainsi le mot d'une syllabe. L'on
écrit: feverous (II, 3, 42), flatterlng (III, 2, 37 |, credulous (IV, 3, 122), absolute (I, 4, 14 ; IV, 3, 40) ; eminence (III, 2, 35) ; multitudinous (II, 2,67) ; diment (IY, 3, 66); ministers (I, 5, 47) ; mortified (Y,
2, 5) ; medicine(IV, 3, 216), et l'on prononce : cmf- /ows, abs'lute, em'nence, multitud'nous, imped'ment, mins'ters, morffied, médecine (écrit ainsi V, 2, 27)1.
4° L'e de l'article est muet tontes les fois que le besoin du vers l'exige.
5° Dans tout participe présent d'une racine terminée par une voyelle, la désinence ing peut se fondre en une syllabe avec la voyelle radicale : being, doing sont monosyllabiques ; wooingly semble dissyllabique (I, 6, 6) ; prophesying est trissyllabique (II, 3, 38)2.
IL Expansions. — Inversement, l'écriture ne marque qu'une syllabe dans captain, prononcé capitainÇl, 2,36); entrance, prononcé enterance (I, 5,
1. Prononcer ainsi : offcers (I, 7, 71) ; chamb'r (76) ; nour'sher (II, 2, 44); lim'ted (II, 3, 32); unmarirly (98); treas'nous (115); murd'rous (124); trav'ling (II, 4, 7); Anfny (III, 1, 56); unlirCal (62); instrment (80); prédominant (86); remdy (III, 2,13); maïsty (III, 4, 2); infirm'ty (87); spVzï (IV, 1, 112; V, 3, 4); antis'patest (écrit anticipatest) (IV, 1, 144); intempérance (IV,
3, 68); ver'ty, tempérance (94); warr'nted (139); mirac'lous (149); discov'ry (V, 4, 6); confdent (8); spéculative (19); au lieu de officers, etc. — terrible 1 (I, 2, 53); invisible (III, 2, 53) ; syllable (V, 5,21), etc., se prononcent comme ils sont écrits et non tenibel, etc. — L'in-folio écrit souvent selon la prononciation rythmique: murd'ring (I, 5, 47); whisp'rings (V, 1, 65).