‹ Essais de littérature anglaiseChapitre 74 sur 122 · III · texte numérisé non relu

III

Le Chevalier de Châtelain (Londres 1862) est avant tout ennemi du style guindé :

MACBETH

Quelques vers bien nés, qui, çà et là, « rendent le vers de Shakespeare tout entier », ne suffisent* point ï effacer l'impression de souffrance que produit le spectacle de la pensée du maître, tour à tour délayée et décolorée, ou étranglée et mutilée, dans les hémistiches d'une versification facile et traînante, ou obscure et pénible.

Deschamps, plus libre, a mieux réussi, et ses

Le beau souvent est laid, et le vilain est beau : Tout est permis parbleu, tout est permis en guerre, Sus I vite travers m s cette sale atmosphère.

Ah ! mieux vaudrait pour nous que fût interrompu

Le cours de l'univers, et tout lien rompu

Entre l'homme et le ciel, que vivre et toujours vivre

De terreurs ballottés, bercés comme un homme ivre,

Dans des nuits sans sommeil, mais non pas sans émois,

Plutôt que d'éprouver tous les maux à la fois.

Ah ! mieux vaudrait pour nous des morts la sépulture,

Que de remords criants l'incessante torture.

Nous l'avons envoyé ce Duncan au tombeau,

Qu'y fait-il ? Il y dort ainsi qu'un doux agneau.

Citons enfin l'opéra de Rouget de Lisle (musique de Chélard ; Opéra, 29 juin 1827) : c'est une idylle ; et l'opéra de Verdi (Florence,, 1847), transporté au Lyrique en 1865, sans grand succès. Le rôle des sorcières et le fantastique du décor ont créé l'illusion que Macbeth est un sujet d'opéra (Voltaire, Commentaire sur Corneille, Médée, IV, 2) : Macbeth est avant tout un sujet dramatique, parce que l'intérêt principal est dans le développement d'un caractère. Macbeth a mieux inspiré les peintres : il a valu à l'art trois grandes œuvres : en Angleterre, le Banquet de Macbeth de Maclise (1840); en Allemagne, la Lady Macbeth de Kaulbach; en France, celle de Delacroix (1851). Kaulbach et Delacroix prennent lady Macbeth dans la scène de somnambulisme.

libertés sont parfois plus littérales qu'une traduction servile1. Mais lui, non plus que Lacroix, ne peut arriver à rendre la force continue et l'éclat de la passion, et c'est cela, et non tel trait isolé, qui fait Shakespeare.

Shakespeare, comme tout poète, et plus que tout poète, ne peut être traduit dans une langue et dans un rythme de structure autre que la langue et le rythme où il a écrit; chez les peuples de langue romane, le traduire en vers est une idée qui ne tombera jamais que par erreur dans l'esprit d'un poète vraiment original 2.

Malgré son imperfection, la traduction de Lacroix, adaptée au théâtre et jouéeàl'Odéon (février 1863), fut un des grands succès de l'époque : Shakespeare eut cent représentations à la file, ce qui, probablement, ne lui était jamais arrivé en Angleterre. Rachel, la grande tragédienne, avait failli y jouer lady Macbeth. Le souvenir de Mrs. Siddons la hantait. Gomme on lui disait que l'actrice anglaise avait tout épuisé, surtout dans la scène de somnambulisme : « Oh ! mais, j'ai une idée, moi, répondit Hermione,

1 . A quel dépôt sacré faut-il donc que Von croie Si la tombe se rouvre et revomit sa proie ?

2. Une traduction en vers peut réussir au théâtre, parce que l'action sauve le style et que le spectateur, qui connaît déjà la pièce par une traduction plus fidèle, substitue inconsciemment l'original à la copie. Mais à la lecture, tout s'évanouit : rapitur res, persona manet.

je lécherais ma main l. » Conception d'une audace ultra-shakespearienne, qui faisait reculer lady Macbeth par delà l'inconscient du rêve dans l'inconscient de l'instinct animal, jetait le Dante2 dans Shakespeare et condamnait l'artiste au sublime sous peine de grotesque. Le poète, je pense, eût accepté d'être ainsi traduit, et Rachel prouvait, par un cri de génie, que l'on peut comprendre à la fois Racine et Shakespeare.

1. Lady Gharlemont, Iransactions of the New Shakspere Society, il, 197.

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