‹ Essais de littérature anglaiseChapitre 83 sur 122 · Childe Harold, IV, lxxv, note · texte numérisé non relu

Childe Harold, IV, lxxv, note

LORD BYRON

il fut loin d'être un écolier modèle : le caprice fut son seul maître et les exercices violents auxquels il s'adonnait avec fureur furent sa grande étude. Néanmoins ce temps ne fut pas perdu pour lui, travaillant peu, mais lisant beaucoup et rêvant. Vers cette époque se passa un incident dont le souvenir domine toute la carrière poétique de Byron.

Il avait pour voisine à Newstead une cousine nommée Mary Chaworth, petite-fille de l'homme qui avait été tué en duel par son grand-oncle. Il la rencontra dans les vacances et crut l'aimer (il avait alors seize ans); la jeune fille, qui avait deux ans de plus que lui, le traita en enfant, et l'année suivante, 1805, elle épousa un Mr. Musters. La souffrance première semble ne pas avoir été bien profonde; mais plus tard Byron s'imagina poétiquement que cet incident avait changé le cours de sa destinée, qu'il était né pour Mary et que, la perdant, le but de sa vie était manqué, que c'était là la source fatale de toutes ses fautes et de tous ses malheurs. Ce souvenir traverse toutes ses œuvres1.

En 1804, il quitta le collège pour l'université : il passa deux ans à Trinity Collège, Cambridge, à boxer, nager, tirer, faire mille folies avec ses amis ; il dévorait les poètes et les historiens, anciens et modernes ; parmi les Français, il étudiait en parti-

1 . Voir Stanzas to a Lady on leaving England; The Dveam; Don Juan, V, iv.

culier La Rochefoucauld, Rousseau et Voltaire : enfin, il rimait.

En 1807, il publia un recueil de ces vers sous le titre de Hours of Idleness. Il n'y avait rien dans ces essais, sauf çà et là quelques vers perdus, qui annonçât un poète. Descriptions de la vie de collège, traductions et imitations, rien ne sortait en bien ni en mal d'une médiocrité honnête : c'était un effort d'écolier habile. Heureusement, il y avait alors une revue redoutable, la Revue dÉdimbourg, organe du parti libéral et qui était trop heureuse d'avoir un lord à écraser. Un jeune écrivain, Henri Brougham, plus tard célèbre sous le nom de lord Brougham, se chargea de la chose et le fit avec une lourdeur d'insolence rare même dans le style du temps1. Byron raconte qu'à la lecture de cet article il songea d'abord à provoquer l'auteur en duel, puis il vida plusieurs bouteilles de Champagne, se mit au bureau, écrivit quarante vers, — le début d'une satire, — et se sentit considérablement soulagé. Byron, avec une force de caractère dont il n'aurait pas semblé capable, ne s'empressa pas de lancer sa vengeance, mais la couva avec amour, étudiant avec soin le style de Pope, le grand maître en fait de satire et dans l'art d'enfermer dans un vers tout ce qu'il peut

1 . Lord Brougliam avait un talent merveilleux pour deviner le génie à rebours ; c'est lui qui écrasa Young et la théorie des interférences sous un feu roulant d'épigrarnnies : il fallut que Fresnel l'inventât à nouveau.

LORD BYRON

contenir de poison. Retiré à Newstead, il travaillait à loisir au milieu des plaisirs de toute sorte, élargissant insensiblement le cadre de son poème, où il faisait entrer à la fin toute la littérature de son temps, de sorte que cette satire, destinée à punir les insolences de la critique, devenait en fin de compte la critique la plus mordante, la plus impertinente et souvent la plus inique, de tous les poètes du temps, petits et grands. Nul ne trouva grâce devant le jeune et impitoyable justicier : whigs et torys, poètes de droite et de gauche, les plus grands noms de l'époque, Southey, Wordsworth, Coleridge, Walter Scott, tous les précurseurs du romantisme, sortaient saignants de ces mains d'autant plus redoutables que souvent elles frappaient juste et au défaut delà cuirasse. Peu importait aufondàByron de frapper juste, la grande chose était de frapper fort : au cours de ]a composition ou de l'impression, les incidents du jour amenaient sous sa plume ou effaçaient tel nom nouveau, aiguisaient le compliment en épigramme ou tournaient l'épigramme en compliment1. Quelques-uns de ceux qu'il attaquait avec

i. Gell, auteur d'un itinéraire en Grèce, est dans le manuscrit le fat Gell {coxcornb Gell)', dans la première éditioD, le classique Gell {classic Gell); dans les éditions postérieures, classic est à son tour réduit à l'équivoque rapid. Son tuteur, lord Carlisle, à qui il avait dédié les Heures de loisir, est déchiré dans les English Bards. Byron répara plus tard noblement ses torts envers lui en chantant la mort héroïque de son iils (Childe Hcwold, III, xxix, sq.).

le plus de furie devaient devenir plus tard ses plus dévoués amis ; Moore, par exemple1, et Scolt, qui sera plus tard l'Arioste du Nord2, pour les mêmes poèmes qu'il crible ici d'épigrammes.

Les English Bards parurent en 1809, le 16 mars; même sans le talent de l'auteur, sans la vigueur et la pureté du vers, la seule malignité du public eût suffi à faire les frais du succès. En quelques jours la première édition fut enlevée. On comprit qu'un poète venait de prendre sa place au soleil. Mais Byron avait résolu de s'exiler et le succès de sa satire ne suffit pas à le retenir. Trois jours auparavant, devenu majeur, il avait pris sa place à la Chambre des lords. Les souvenirs fâcheux de sa famille, la réputation peu favorable que lui-même s'était faite par ses imprudences de jeunesse, avaient arrêté toutes les sympathies : pas une main ne s'était tendue vers lui ; son tuteur, lord Carliste, n'avait point jugé à propos de se trouver là pour l'accueillir, et il prit sa place comme au milieu d'étrangers ou d'ennemis. Depuis longtemps il n'attendait que sa majorité et la libre disposition de ses biens pour quitter l'Angleterre : il partit.

Le 2 juillet, il s'embarqua de Falmouth, en compagnie d'un ami de Cambridge, Hobhouse, qui se fit

1 . Et Lord Holland, à qui il consacrait encore une strophe mordante dans le manuscrit de Childe Harold ; par bonheur, ils devinrent intimes à temps, avant l'impression.

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