Coleridge
speare ne peut se soustraire aux lois générales de l'esprit humain ; que son génie , comme les plus grands, a eu ses époques et ses phases, sa jeunesse avant sa maturité ; que durant le quart de siècle qu'il a occupé la scène (de 1588 à 1612?) il a changé, comme tout homme change, qu'il a changé comme homme et changé comme artiste, changé dans sa pensée et changé dans son style, et que ce n'est point la même âme qui a vu, ni la même main qui a tracé les traits de Roméo et ceux de Hamlet, les tableaux de Windsor et ceux de l'Ile déserte l.
1 . L'école de la Révélation est représentée en Allemagne par Schlegel, en Angleterre par Goleridge, en France par Victor Hugo. L'école critique ou historique, toute récente, est d'origine anglaise ; elle est représentée par MM. Furnivall et Dowden, et par le groupe de la New Shakspere Society, fondée en 1874 par M. Furnivall. Gervinus, en Allemagne, a le premier divisé en périodes marquées le développement du génie de Shakespeare; mais il lui a manqué un instrument puissant, l'étude des procédés de style, qui fournit à la critique nouvelle des indications matérielles qui suppléent dans une large mesure à l'absence de renseignements chronologiques directs. La critique shakespearienne en France a été en général plus littéraire qu'historique, mais sans tomber dans les excès des écoles de Schlegel et de Coleridge (Villemain, La Littérature française au xvme siècle, ch. IX et XLIV; Mézières, Shakespeare). M. Taine a consacré à Shakespeare et à l'analyse philosophique de son génie quelquesunes des pages les plus puissantes de sa Littérature anglaise. Le livre de M. Guizot {Etude sur Shakespeare, 1821) est en avance sur son temps; Shakespeare est pour la première fois expliqué par son siècle : c'est la critique historique appli quée au milieu où s'est formé son génie, sinon au développement même de ce génie.
SHAKESPEARE
L'intérêt vrai de l'histoire de Shakespeare est dans l'histoire de son génie. Pour faire cette histoire, la première chose est d'établir la succession de ses pièces, tâche difficile, car ici encore les dates précises et les faits certains manquent. Les œuvres de Shakespeare n'ont été réunies qu'après sa mort, en 1623, par ses camarades John Heminge et Henry Condeil et dans un ordre artificiel 1 : de son vivant, un certain nombre seulement de pièces isolées avait paru, soit par ses soins, soit par contrefaçon2, les imprimeurs se procurant des copies de son manuscrit ou faisant prendre copie de la pièae à l'audition par un reporter.
Pour se conduire dans le classement historique des pièces, on a deux ordres de renseignements: des renseignements de fait et des renseignements de forme. Les premiers renseignements sont fournis par des faits datés : 1° date de la première édition de telle pièce; 2° témoignage direct ou indirect des contemporains mentionnant telle pièce ou y faisant
1. Ils les classent, d'après la nature des sujets, en Comédies (the Tenipest, the Two Gentlemen ofVerona, etc.), Historiés (the Life and Death of King John, the Life and Death of Richard the Second, etc.). Tragédies (the Tragedy af Goriolanus, Titus Andronicus, etc.). Ainsi est mise en tête la dernière en date des œuvres de Shakespeare.
2. Les auteurs, ou plutôt les entrepreneurs auxquels appartenaient ces pièces, étaient peu pressés de publier, le livre faisant concurrence à la scène.
allusion ; 3° allusion dans telle pièce à tel fait historique. Les seconds sont les renseignements fournis par les changements qui se sont produits dans les procédés de style de Shakespeare, en particulier dans les procédés métriques.