‹ Essais de littérature et de moraleChapitre 17 sur 23 · C. D IIAULEVILLE ET FAB. D EGLANTINE · texte numérisé non relu

C. D IIAULEVILLE ET FAB. D EGLANTINE

on accueille quelqu'un qu'on se sent disposé à aimer. Ce fui un succès d'un nouveau genre.

Il fallait qu'il y eût dans ce caractère un attrait singulier : car Collin d'Harleville ne flatte pas les préjugés du temps, il ne déclame pas contre l'inégalité des conditions. Au contraire, s'il y a des gens qui servent et des gens qui sont servis, tout est bien, et il justifie le monde tel qu'il est :

Je suis émerveillé de cette providence Qui fit naître le riche auprès de l'indigent. L'un a besoin de bras, l'autre a besoin d'argent Ainsi, tout est si bien arrangé dans la vie Que la moitié du monde est par l'autre servie.

Ici entre Picard, vieux portier, qui a entendu le derniers mots de son maître :

PICARD

Bien arrangé pour vous ; mais moi, j'en ai soutrcrt Pourquoi ne suis-je pas de la moitié qu'on sert ?

PLINVILLE.

Parce que tu n'es pas de la moitié qui paie.

PICARD

Et pourquoi, par hasard, ne faut-il pas que j'aie De quoi payer?

o PLINVILLE.

Eh 1 mais pouvons-nous être tou3 Riches ?

PICARD

Je pouvais, moi, l'être aussi bien que vous.

PLINVILLE.

Tu ne Tes pas, enfin.

PIC An 0.

Voilà ce qui me fâclie I Je remplis dans ce monde une pénible tâchej Et depuis cinquante ans. . .

PLINVILLE.

Tu devrais, en ce cas, Être fait au service.

PICARD

Eh! l'on ne s'y fait pas.

Lorsque je veux rester, vous voulez que je sorte. Veux-je sortir, il faut que je garde la porte. Vous êtes maître, enfin ; et moi, je suis valet.

Certes, quand Figaro se plaint de l'inégalité des conditions, il est plus adroit que Picard : Je suis le plus habile, dit-il, c'est à moi d'être le maître ; — et, réclamant le premier rang pour qui a le plus d'esprit, ses plaintes paraissent raisonnables. Le pauvre Picard est moins ingénieux; il se contente de dire : Pourquoi ne suis-je pas riche comme PlinvilJe? Le bon sens répond avec Plinville : parce qu'il faut ici-bas des pauvres et des riches ; le mieux, c'est qu'ils s'entr'aident. Voilà donc l'inégalité des conditions justifiée en plein théâtre. C'était cependant un an avant rassemblée des étais généraux; c'était à une époque où bien des gens déclamaient à l'envi contre l'inégalité.

Il semblait que la destinée théâtrale de Fabre fût de toujours tomber, tandis que son rival réussissait. Cette rivalité malheureuse devait exciter sa colère. Mais il n'y avait rien jusqu'ici qui désignât particulièrement à sa haine Collin d'Harleville : il ne pouvait le haïr que comme un auteur plus heureux que lui. Bientôt ils se trouvèrent plus vivement opposés

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