C. d'iIARLEVILLE et FAB. d'ÉGLAMINE
l'un à l'autre. Fabre donna au théûlre une pièce intitulée : le Présomptueux ou l'Heureux imaginaire^ en cinq actes et en vers. La pièce, plus malheureuse que les Gens de lettres et Augusta, ne fut pas même écoutée. Il s'était répandu dans le public que l'auteur avait emprunté son sujet à une pièce de Collin d'Harlevillequi devait bientôt être jouée : les Châteaux en Espagne. Le parterre turbulent, pour mieux venger Collin d'Harleville de ce plagiat supposé, fit baisser la toile avant la fin de V Heureux imaginaire, et réclama à grands cris l'Inconstant, pièce de Collin. Collin d'Harleville pria instamment les comédiens de ne pas céder à ces clameurs, et on finit par jouer Nanine. Mais Fabre ne tint pas compte à son rival de sa modération. Peu lui importait que V Inconstant n'eût pas été joué au lieu de sa pièce : son nom sifflé avait été rapproché du nom applaudi de Collin d'Harleville; l'un avait été désigné à la risée, et l'autre aux acclamations. C'était une injure qu'il ne pouvait guère pardonner.
Bientôt le succès des Châteaux en Espagne vint encore aigrir son ressentiment. L'intrigue de ce nouvel ouvrage était faible et commune, comme celle des autres pièces de Collin ; mais il y avait dans son style, souvent incorrect, une telle facilité et un laisser-aller si heureux, que le public s'abandonnait de bon cœur au charme de sa manière. Ce n'étaient point des caractères bien prononcés que ])eignait Collin d'Harleville : c'était une tournure d'esprit et de sentiments particulière. Tels étaient l'Optimiste et l'Inconstant, tel est l'homme aux Châteaux en Espagne. Dorlange est heureux, non pas
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comme l'optimiste, par une résignation douce et facile : il est heureux de ses illusions; il ne vit plus dans le monde tel qu'il est ; il s'en est fait un à part où il voyagea son aise; c'est un rêveur éveillé, mais qui sait qu'il rêve ; et c'est cette conscience même de ses songes qui fait son bonheur. Au reste, prêt à faire part aux autres de ce bonheur, s'ils le veulent, et disposé à se moquer doucement de lui-même, Dorlange intéresse par sa bonté. C'est un trait caractéristique du théâtre de Gollin d'Harleville : il ne fait pas naître le rire du ridicule ou du contraste des passions ; ce n'est pas un rire bouffon comme dans Regnard, ou amer comme dans Molière peignant Tartufe : c'est un rire doux et bienveillant, tel que l'excite la peinture de caractères aimables. Il nous fait aimer ses personnages, tant il est loin de les ridiculiser. Ce n'est plus le même but que les autres poètes comiques. Qui voudrait, par exemple, être ou l'avare, ou le joueur, ou Tartufe? qui même, excepté Montausier, voudrait être le misanthrope? Dans Collin d'Harleville, c'est tout le contraire :q ui ne voudrait être son optimiste ou son homme aux Châteaux en Espagne ?
Malgré la faiblesse de l'intrigue, la pièce eut beaucoup de succès. Si le parterre eût sifflé, l'auteur eût pu dire aux Français de cette époque :
Mutato nomine, de te Fabula narratur.
C'était en 89, c'était l'année des projets, et la France tout entière semblait, à ce moment, possédée, comme Dorlange, de la manie de rêver. Rêves