ELOGE DE LE SAGE
Le Sage, né en 1668, mourut en 1747, et, dans celte vie de quatre-vingts ans, il assista à la lîn du siècle de Louis XIV et au commencement du siècle de Louis XV; siècles si différents, quoique si proches : l'un, tout brillant de la majesté des arts et des prestiges de l'imagination; où la France, comme enivrée au milieu des pompes de la victoire et des prodiges du luxe royal, semblait ne plus connaître d'autre langage que la poésie et d'autre éloquence que celle de l'inspiration; où la littérature, sous les auspices de nos grands hommes, s'élançait de son berceau déjà toute formée; siècle d'enthousiasme où tout paraissait grand comme ce roi qui, jeune encore, conunandait à la nature comme à l'Europe, et qui, entouré de poètes et d'architectes, de guerriers et de magistrats, voyait s'élever à son ordre Athalie ou Versailles, et se délassait de ses victoires en fondant ses lois; — l'autre, moins majestueux et
* Cet Éloge a remporté l'accessit au concours de l'Académie française en 1822. M. Saint-Marc Girardin avait alors 21 ans.
moins auguste, où l'esprit d'examen remplaça l'enthousiasme, où l'homme, impatient du joug, discuta ses admirations littéraires comme ses croyances religieuses, et, s'appuyant sur le doute pour arriver à une réalité désenchantée, sembla oublier qu'il y a dans l'empire des arts une sorte de duperie pleine de charmes, qu'il faut respecter par intrrôt pour nos plaisirs. Le Sage vécut dans une de ces rpoques où l'esprit qui doit dominer le siècle ne paraît encore que par de timides essais, et où la littérature indécise s'agite entre l'imitation respectueuse du passé et le désir de son indépendance à venir. Mais ce n'est point chez lui qu'il faut chercher les traces du mélange des idées anciennes et des idées nouvelles; ce n'est point dans ses ouvrages qu'on peut voir les deux littératures se rapprocher et s'unir, quoique distinctes encore. Le Sage appartient au siècle de Louis XIY, et, quoique contemporain de Fonlenelle et de Voltaire, à peine cependant trouverait-on dans ses écrits quelques traces de cet esprit philosophique qui caractérisa la littérature sous Louis XV. Si, dans la- dernière partie de Gil Blas, il a peint la cour d'Espagne, c'est plutôt en satirique qu'en philosophe. C'est un moraliste pénétrant, c'est un frondeur spirituel, qui trace avec vérité le tableau des intrigues des cours, qui dévoile avec finesse les abus, mais sans jamais s'arrêter à nous montrer leur influence sur le sort des peuples. 11 décrit les préjugés et les erreurs, moins pour les détruire enles dénonçant, que pour peindre l'homme qui s'y laisse entraîner. Ainsi que les écrivains philosophiques, il possède l'esprit d'examen et de critique,
mais il l'applique différemment : il considère toujours l'individu et les passions particulières; les autres examinent l'esprit et les opinions de quelqu'une des grandes classes de la société. Le Sage pourra quelquefois ridiculiser l'ignorance et la fierté castillane de quelque gentilhomme; mais il respecte la noblesse, et, censeur piquant des vices de quelque chanoine, jamais il n'attaque le clergé. Plus tard, l'esprit philosophique ne fit souvent que changer les observations particulières de Gil Blas en principes généraux, et ses saillies satiriques en déclamations irritées.
C'est peut-être, en effet, un des caractères des moralistes du siècle de Louis XIV, de voir toujours l'homme sous un point de vue particulier. Ils nous peignent dans nos relations d'homme à homme ; mais jamais ils ne nous montrent les rapports qui unissent l'individu à la société. Il semble que, depuis que Louis XIV a dit : (i L'État c'est moi, » ils aient admis comme réelle cette personnification et n'aient plus vu autour d'eux que des individus et des passions isolées. Moraliste et satirique, nous retrouvons dans Le Sage cette perspicacité si pénétrante dans tout ce qui a rapport à l'homme, cet aveuglement si sincère dans tout ce qui a rapporta la société politique. Nous suivons Gil Blas à la cour d'Espagne, nous entrons avec lui dans le cabinet des ministres; mais il ne songe pas à nous retracer l'état de la monarchie espagnole sous les successeurs de Philippe II : il ne veut que peindre les mœurs des courtisans. Est-il tout à coup conduit à la tour de Ségovie; jamais, dans l'amertume de ses douleurs,
il ne lui échappe un mot d'élonncnnent ni de plainte sur les formes decelte captivité si brusque et si soudaine. L'esprit philosophique est peint en quelque sorte dans l'homme aux pourquoi dit La Fontaine; Le Sage ne cherche jamais le pourquoi, et son silence n'est pas une discrétion respectueuse ou une réticence épigrammatique : c'est une ignorance sincère et naïve.
Considérons un instant l'élat de la société, la condition des hommes de lettres telle qu'elle était encore vers la fin du règne de Louis XIY, et enfin la vie et les liaisons de Le Sage : peut-être cet examen nous apprendra-t-il pourquoi Le Sage ne ressentit qu'à peine l'influence des idées nouvelles.
Lorsque, jeune et sans autre richesse que son lalent. Le Sage arriva à Paris, Louis XIV était encore dans tout l'éclat de sa puissance : Catinatet Luxembourg avaient succédé à Turenne et à Condé ; Racine, Boileau, La Fontaine, soutenaient la gloire de la littérature. Tout ce qui composait l'esprit du siècle, cette disposition d'une raison discrète sans êlie crédule, qui sait respecter également les mystères du pouvoir et ceux de la religion ; cette déférence naturelle devant une autorité consacrée par la victoire et par les hommages du génie; cette crainte des innovations que venait confirmer le souvenir des égarements de la Fronde, tout enfin imprimait dans les esprits des habitudes de calme et de gravité qui éloignaient la littérature des spéculations hardies du scepticisme. Telles furent les premières impressions de Le Sage ; elles ne s'effacèrent jamais. Lorsque les dégoûts qu'il essuya à la Comédie-Française le
LE SAGE. Il
forcèrent d'abaisser son talent jusqu'aux pièces de la foire, il vécut avec Piron, Fuselier, d'Ornevai, quelques autres encore, et Crébillon lui-môme, qui venait souvent s'asseoir à leur table et égayer parmi eux sa muse sombre et tragique; mais la liberté même et l'indépendance de leur société ne passa pas dans ses ouvrages, non plus que dans ceux de ses compagnons de plaisirs et de travaux. On vit alors dans la littérature une sorte d'école intermédiaire d'écrivains appartenant par le caractère de leurs ouvrages au siècle de Louis XIV, et par l'indépendance de leur vie et de leur esprit au siècle de Louis XV, formée d'hommes ingénieux et pénétrants, quoique amis d'une discrétion souvent timide, peu scrupuleux, quoique opposés aux esprits forts, hardis dans leur conversation, mesurés dans leurs écrits, et qui ne voulaient que jouir des douceurs d'une liberté obscure. Chez eux, la littérature n'était encore que ce qu'elle était sous le règne précédent, une sorte d'embellissement de l'existence et de plaisir de la société : elle n'avait point cette intention sérieuse que lui donnèrent les écrivains qui suivirent.
C'est parmi eux que vécut Le Sage, et les premières impressions de sa jeunesse, ses liaisons avec cette société, ses inimitiés avec Voltaire, cet écrivain qui représentait, pour ainsi dire, l'esprit philosophique, tout dut l'en écarter. Peut-ôlre aussi la condition des auteurs à cette époque n'était-elle point encore favorable à ce nouvel esprit. Il y a aujourd'hui dans la condition des hommes de lettres quelque chose de noble et d'élevé : ils ont encore des protecteurs; maison n'exige plus que leurre-
conn.iissance aille presque jusqu'à la servilité. Entre le génie et le pouvoir, il existe une sorte d'égalité honorable, et l'auteur n'a plus à craindre d'C-tre le seul qui paraisse avoir la conscience du respect que mérite le talent. Lorsque, vers une époque où la licence de la gaieté, plutôt que la hardiesse delà philosophie, semblait prendre plaisir à confondre les rangs, Piron s'écriait : « Monsieur le duc, je passe le premier, s'il faut garder son rang; » alors son audace, pour n'être point une sorte de sacrilège, eut besoin d'être regardée comme une saillie de plaisanterie ; aujourd'hui ce ne serait qu'un oubli des règles de la politesse, et non des lois et des usages de l'état. Peut-être pourrait-on dire que cette émancipation des lettres, commencée par les écrits et la fortune de Voltaire, doit aussi quelque chose au souvenir de notre révolution, que prépara la littérature. C'est en voyant la puissance des lettres qu'on apprit à les respecter, et, lorsqu'on les accusait de l'ébranlement des empires, lorsque la législation s'armait contre elles, il n'était plus permis de les placer au rang des frivolités et des plaisirs. Toutefois, à l'époque où vécut Le Sage, il n'y avait pas encore assez d'indépendance dans la position des gens de lettres pour qu'il y en eût dans leurs ouvrages. Ils n'étaient point, comme les Bardes écossais, dans les liens d'une domesticité plus ou moins honorée ; mais ils vivaient sous le patronage de quelques protecteurs illustres, et les dédicaces de leurs ouvrages étaient souvent une sorte de spéculation. C'était parmi le clergé qu'il fallait alors chercher le mérite de l'indépendance, et ses ministres, investis
d'une magistrature religieuse et membres d'un corps politique puissant par ses lumières et son organisation, étaient les seuls qui pouvaient parler avec toute la hardiesse de la vérité, sans s'asservir aux précautions que nous impose une condition précaire et incertaine.
Le Sage était arrivé à Paris avec toute l'espérance de la jeunesse, mais sans autre ressource que son esprit : il s'en aida. Ses premiers ouvrages eurent peu de succès; mais bientôt Crispin rival de son maître, et surtout le Diable boiteux, distinguèrent son nom de la foule des écrivains. Ce dernier ouvrage eut un succès de vogue, et le duel de deux jeunes seigneurs, qui se disputaient le dernier exemplaire, sembla rappeler ces succès de théâtre où les portiers étouffés attestaient la gloire de l'auteur; mais au moins le Diable boiteux était plus digne de cet empressement que les pièces de Scudéri. Le Sage avait étudié la littérature espagnole, au moment où la France avait abandonné cette étude. Cette langue et cette littérature, qui avaient présidé à l'éducation de nos grands hommes et qu'ils firent oublier; dont le vernis plus brillant que réel avait ébloui notre pauvreté française, lorsque, introduites chez nous à la suite des reines de la maison d'Autriche, elles étaient devenues à la fois une source de plaisirs pour l'esprit et un moyen de faveur à la cour, — étaient alors tombées comme leur patrie ellemême, et la recherche du bel esprit avait appauvri et desséché la littérature, comme l'or du Pérou avait appauvri et desséché la nation. Leurs auteurs étaient négligés, leurs armées vaincues, et de leur I. a
influence sur la France il n'était vcsUi qu'une sorte de décence majestueuse dans la galanlcrif. C'est dans cet état que Le Sage rappela la littérature espagnole dans ses romans, et telle est la rapidité mobile de l'esprit humain, que ce qui n'était qu'un souvenir parut presque une nouveauté. Mais ses romans n'eurent rien d'espagnol que les noms et les lieux de la scène : c'est l'esprit et les mœurs françaises qu'il retrace, et dans cette perpétuelle allusion aux ridicules de sa patrie, dans ce retour d'imagination, il y a quelque chose qui plaît, parce qu'on le devine : on sent que les Pyrénées ne sont qu'une barrière mise entre quelques amours-propres ombrageux et la malice de l'auteur. Ce voyage innocent ne dépayse personne, et, au milieu des vices et des passions espagnols, le lecteur sourit comme à la vue d'un portrait que nous connaissons.
La Bruyère, dans le siècle précédent, avait peint les caractères de l'homme, mais isolés et sans liaison : il fait brusquement passer son lecteur d'un sujet à un autre, et l'on se fatigue peut-être de trébucher ainsi de réflexions en réflexions. Le Sage conçut l'idée de nous donner un guide qui nous dirigeât au m.ilieu de ce labyrinthe des passions humaines, et si, dans le Diable boiteux^ il n'essaya pas de tout ramener à un personnage principal, du moins il inventa un cadre où viennent apparaître tour à tour les tableaux de nos vices. Ici l'unité est dans la forme, mais pas encore dans le personnage; c'est un roman à tiroirs, et si les Fâcheux de Molière, tout remplis de portraits finement tracés, annonçaient la comé-
die de c«nraclères qui allait naîire dans le Misanthrope, le Diable boiteux, où les peintures de nos vices se >^uccèdent avec une rapidité si gaie et si spiriluelle, présageait aussi le ronaan de caractère : Le Sage le créa dans Gil Dlas,
Le roman peut être tantôt le récit d'événements fictifs, tantôt le développement d'une passion, et tantôt enfin la peinture des mœurs sociales. L'antiquité nous a laissé quelques essais dans le roman d'événements et de passions, aucun dans le roman de mœurs. Peut-être l'état de la société s'opposait-il à la naissance de ce genre. En effet, à Athènes où l'on vivait, pour ainsi dire, sur la place publique, quel mérite y aurait-il eu à retracer ce qu'on voyait sans cesse, quelle finesse à révéler ce qu'on ne cachait pas, quelle sagacité à pénétrer ce qu'on ne dérobait pas à la vue? Il a fallu le secret de notre vie domestique pour donner à l'observation de mœurs l'attrait d'un mystère qu'on dévoile. A Rome, il semble qu'un autre obstacle ait empêché la naissance du roman de mœurs, et que la fierté romaine ait protégé les vainqueurs du monde contre ces révélations qui eussent appris aux peuples les petitesses de leurs maîtres. C'était dans nos sociétés modernes, au milieu de la civilisation de nos mœurs perfectionnées jusqu'à la corruption, que devait naître le roman de caractère.
Un jour le Tasse, à l'aspect d'une belle campagne où la nature avait déployé toutes ses richesses, disait à un ami : Vois-tu? voilà mon poëme. Le Sage, à l'aspect de cette société toute diversifiée de vices et de ridicules, put dire : Voilà mon roman. Mais il
fallait mettre en ordre tous ces matériaux confus; il fallait trouver l'art de faire ressortir tous ces divers personnages qui allaient entrer dans son tableau. Le Sage vit le but qu'il fallait atteindre et la route qu'il devait prendre; il possédait à la fois l'esprit qui observe et l'esprit qui invente. Molière, dans ses comédies, avait peut-ôtre trop sacrifié l'intrigue au développement des caractères. Le Sage voulut éviter cet écueil ; il voulut que la peinture des mœurs ne nuisît jamais à l'intérêt de l'action. La tâche était difficile : il fallait que le cadre fût assez large pour admettre tous ces portraits qui devaient paraître successivement. Ce n'était pas ici une action théâtrale où l'intérêt, resserré dans les limites de quelques heures, est plus vif et plus rapide, où il est concentré sur quelques personnages annoncés dès le début : c'est une action longue et diverse où les personnages paraissent et disparaissent tour à tour, où il faut sans cesse multiplier les couleurs, donner à chacun une nuance, passer de l'un à l'autre, sans cependant perdre de vue le principal personnage qui s'avance comme au milieu d'une vaste galerie de portraits, qui tous ont un rapport direct avec lui.
Le Sage a su résoudre ce problème : il a su faire à la fois un roman d'intrigue et de caractère. Voyons d'abord quels sont les ressorts de l'ouvrage. Ils sont simples, mais habilement combinés pour développer les mœurs et les passions. Son héros est pauvre, sans appui, et il sort de son village pour entrer dans le monde avec beaucoup d'espérance, un esprit ordinaire, quelques ducats et une mule vieille et ré-
tive. Eh bien, la nécessite développera ses moyens, et ses luttes nous intéresseront. Ce n'est pas un de ces esprits d'intrigue, un de ces Figaros audacieux, qui, dans l'orgueil de leur friponnerie, ne craignent rien et appellent les aventures. Je l'en aime nn'eux; c'est un homme simple, qui est plus rapproché de nous ; nous pouvons douter de ses succès sans faire injure à ses talents ; il n'est point assez fort pour que les chances du combat ne puissent 6tre quelquefois incertaines, et cette incertitude nous promet du plaisir.
Ainsi que Don Quichotte, Gil Blas est souvent malencontreux; mais ici ses mésaventures sont toujours instructives. Il y a dans Don Quichotte quelque chose de triste à la fois et de bouffon : nous rions des malheurs du bon gentilhomme ; mais pourtant il n'est ridicule que parce que son siècle a changé; il n'expie pas ses torts, mais sa maladie; et, en lui refusant notre pitié, nous n'avons pas l'excuse de lui reprocher ses fautes. Gil Blas est puni tantôt de sa vanité et de sa présomption, tantôt de son imprudent bavardage. Dans Cervantes, le plaisir naît de ce contraste perpétuel de la société telle que l'ont faite les vices et les mœurs des hommes, avec la société telle que la voit le cerveau chevaleresque du héros. Ici, ce qui plaît, c'est cette facilité de Gil Blas à se plier à toutes les influences des circonstances et des hommes. On dirait que Le Sage, dans son projet de retracer dans ce roman tant d'individus divers, ait voulu faire de Gil Blas une sorte de miroir qui pût recevoir tour à tour leurs diverses images. C'est un trait de sagacité de peint! ic ainsi
les caractères par l'impression qu'ils produisent sur les autres.
Les changements de fortune de Gil Blas sont brusques et rapides. Tour à tour pauvre et riche sans transition, secrétaire de ministre et prisonnier, il ne décline pas, il tombe : aussi est-il toujours comique. La lenteur de la chute et de l'élévation nous donne le temps de nous mettre d'accord avec notre état, et le contraste de nos mœurs et de notre condition disparaît et s'eflace. Mais, dans ces brusques révolutions de la fortune, l'homme s'élève ou tombe avec toutes ses opinions et tous ses préjugés antérieurs, et, forcé de prendre soudainement de nouvelles allures, il se trouve gêné, contraint et ridicule. Il peut nous être permis de croire qu'une expérience récente éclairait alors Le Sage, et que le spectacle des caprices du sort, à l'époque de Law, de ces saturnales de la fortune qui confondaient le maître et le valet, où chacun avait l'habit du jour, tout en conservant encore le geste et le ton de la veille; il est permis de croire, disons-le, que cet aspect ne fut pas inutile à Le Sage, et qu'il ne fit que personnifier dans son héros ce qu'il avait vu dans le monde.
Si nous examinons les détails, quelle finesse d'observation, lorsqu'il nous montre Gil Blas qui, dupe dans sa pauvreté, Test encore dans sa richesse, mais qui s'élève alors, pour ainsi dire, des mains des fripons subalternes dans celles des fripons titrés, toujours trompé, mais alors avec plus de cérémonies 1 Quelle leçon profonde dans cette corruption des mœurs de Gil Blas, lorsqu'il devient courtisan,
lui, dont la vertu s'était échappée, blessée, il est vrai, mais encore vivante, de la caverne des voleurs et du foyer des comédiens ! Quelle vérité dans la peinture de toutes ces petites protections qui poussent Gil Blas de la cuisine dans l'antichambre, et de l'antichambre dans le cabinet du ministre ! Quelle sagacité d'avoir su le placer dans la condition de valet ! quel meilleur poste pour découvrir les faiblesses humaines, et qui pourrait dérober ses défauts et ses ridicules à cet examen de tous les jours, à cet espionnage de tous les moments? Aussi quelle inépuisable variété de peintures délicates ! les caractères y sont saisis sous toutes leurs métamorphoses et sous toutes leurs formes, depuis l'auteur grand seigneur jusqu'à l'auteur simple bourgeois, depuis l'archevêque de Grenade et ses homélies, jusqu'au fils du barbier Nunez et ses pièces de théâtre. Quelle diversité de mœurs depuis le chanoine gourmet de Valladolid, qui a peut-être donné l'idée du vieux célibataire, jusqu'au maigre docteur Sangrado, cet apôtre et cet apostat de la saignée et de l'eau, dont la désolante allusion sera à jamais l'effroi des charlatans ! Faut-il peindre quelqu'un de ces caractères désordonnés que la société repousse de son sein, quelqu'un de ces hommes énergiques et cruels que nos romanciers affectionnent maintenant? voyez le caractère de Rolando, le chef des voleurs : n'y trouve-t-on pas cette immoralité orgueilleuse et insouciante qui se venge du mépris qu'elle mérite, par des satires contre les hommes? A côté de cette peinture fière et hardie, quel contraste que celui de ces chevaliers d'industrie, qui
ÎO LE SAGK.
n'ont que la bassesse du vol et l'hypocrisie de la friponnerie! Il sennble que le roman de Le Sage soit un vaste répertoire de nos folies et de nos vices; ce n'est pas seulement la peinture des mœurs françaises, c'est la peinture du cœur humain.
Parlerons-nous maintenant de la morale des ouvrages de Le Sage? Avouons-le, c'est en vain qu'on y chercherait quelque chose de cette morale sublime et élevée qu'on trouve dans les romans de Richardson et dans la dernière partie de VHéloïse. On voit dans Le Sage un homme qui n'a ni assez de passion peur la vertu, ni assez d'indignation contre le vice. Il y a dans ses récits, où paraissent tour à tour l'honnête homme et le fripon, une indifférence sceptique qui nous afilige et nous choque ; quelquefois môme, lorsqu'il peint quelque tour de filouterie adroitement combiné, on se plaint de trouver une sorte de gaieté qui ressemble à de l'approbation. On dirait qu'à ses yeux la vie n'est qu'une partie de jeu, et qu'il n'applaudit qu"à l'adresse; il semble qu'il considère la conduite des particuliers, comme Machiavel la conduite des princes, et ne juge que la question du plus ou moins d'habileté. C'est surtout dans Guzman d'Alfarache que l'on sent ce défaut de pensées élevées. Non que nous prétendions exiger de Le Sage de prêcher toujours la morale et de changer ses romans en sermons ; mais on y regrette un sentiment secret de haine pour le vice et d'amour pour la vertu. Dans Gil Blas, au moins, retrouve-t-on cette intention morale qui soulage la conscience du lecteur : on voit que son principal but est toujours d'amuser et qu'il
craint surtout d'échouer contre ces deux écueils des moralistes, l'ennui et la perfection du héros; mais, du moins, tout y est combiné pour produire un intérêt dont nous n'ayons pas à rougir. Gil Blas est simple dans sa morale comme dans ses aventures; ses principes et sa destinée ne sont jamais des exceptions. Ce n'est pas un de ces modèles de vertu dont la sublimité nous décourage et nous désespère : il va terre à terre avec nous, il tombe, il se relève; mais, sans vouloir nous imposer l'imitation, il nous montre tantôt ce qu'il faut faire, tantôt ce qu'il faut éviter. Il trébuche quelquefois ; mais jamais il ne s'enfonce tout à fait dans le vice, et il y a en lui une bonhomie naturelle qui revient à la verUi sans effort et sans passion. 11 répand sur tout une teinte de naïveté toujours aimable, soit qu'il demande plaisamment à Dieu de ne cas charger sa conscience des coups d'escopette qu'il tire sur la voiture des voyageurs et des saignées qu'il ordonne chez Sangrado, soit qu'il tombe tour à tour des mains des voleurs dans celles des alguazils, et delà caverne dans la prison. Enfin, il sait aussi nor offrir quelquefois de profondes leçons de morale; et, lorsque Gil Blas revient à Oviedo voir mourir un père qu'il a oublié dans l'insolence de sa prospérité, n'y a-t-il pas une observation de mœurs judicieuse dans ce luxe déplacé des funérailles du pauvre écuyer, et une leçon frappante dans cette indignation tumultueuse des habitants d'Oviedo, qui voient prodiguer aux obsèques du père plus qu'il n'aurait fallu pour adoucir sa vie? Peut-être cependant, Le Sage songe-t-il plus encore à peindre ici
le parvenu qu'à nous faire haïr le mauvais fils; la leçon morale n'est qu'accessoire, et il finit son chapitre en nous disant : u Avis aux gens du com- « mun qui, après s'6tre enrichis hors de leur pays, « veillent y retourner pour faire les gens d'imporc( lance. »
Le Sage était dans la force de l'âge et du talent lorsqu'il fit Gil Blas, et c'est dans ce roman qu'il faut chercher son génie. Plus tard, ses ouvrages commencent déjà à se ressentir de la froideur de la vieillesse, et le Bachelier de Salamanque, où la multiplicité des aventures remplace la fécondité des observations, annonce le déclin de l'auteur. Nous retrouvons encore pourtant sa sagacité accoutumée à mettre son héros dans des situations où il puisse découvrir facilement les ridicules de l'humanité. Si naguère, dans le Diable boiteux, Asmodée enlève brusquement les toits des maisons de Madrid pour découvrir les passions de leurs propriétaires, ici, comme dans Gil Blas, le moyen est plus naturel et plus efficace, et le préceptorat n'est pas moins bien choisi que la domesticité pour révéler à notre curiosité les secrets des ridicules et des vices domestiques. Je ne sais quel dieu de la mythologie souhaitait que l'homme eût au cœur une fenêtre qui laissât apercevoir ses plus secrètes pensées. Il semble que Le Sage dans ses ouvrages ait voulu réaliser cette allégorie; mais ici son bachelier quitte trop tôt son rôle d'observateur pour prendre celui d'un héros de roman, poursuivant jusqu'en Amérique son épouse enlevée. Ce ne sont plus des portraits fins et ingénieux de nos défauts; ce sont des aven-
tures bizarres, des reconnaissances, des déguisements et tous ces ressorts usés des romans espagnols. La lecture de cet ouvrage nous rappelle involontairement le souvenir des dernières homélies de l'archevêque de Grenade ; et, si la prédilection de Le Sage pour ce roman n'est pas une de ces anecdotes inventées à plaisir, si, comme le prélat espagnol, il chérissait les derniers fruits de son talent, c'est ici son expérience personnelle qui prouverait l'exactitude de ses observations, et il serait lui-même le témoignage vivant de la fidélité de ses portraits : tant il est vrai que le génie, pas plus que la beauté, ne veut se convaincre qu'il vieillit.
Le Sage, dans ses romans, avait dû négliger l'intérêt des grands événements et des passions violentes. 11 voulait peindre l'homme de la société, et au milieu des grandes catastrophes ou des grands sentiments, c'est l'homme de la nature qui reparaît. Hors du cercle ordinaire de la vie, les ridicules s'effacent : aussi, voit -on Le Sage, tout en voulant animer ses personnages, leur dispenser la vie avec une sorte de réserve; et l'on sent qu'il craint sans cesse d'elfacer cette empreinte des habitudes sociales qu'il veut reproduire dans ses portraits. Un auteur moderne, Walter Scott, dans ses romans a suivi une route différente. Comme Le Sage, il peint l'humanité, et ses peintures sont aussi variées que fidèles; mais il nous montre l'homme au milieu du tumulte des événements et des passions; il affranchit ses héros de toutes les conventions de la société, et il aime à représenter l'humanité dans toute lindépendance de ses passions et de ses vertus.
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Osons comparer ici rapidement le talent de ces deux grands romanciers.
Waller Scott travaille avec son imagination, Le Sage avec son esprit. L'un, scrupuleux observateur de la vérité historique, recueille les préjugés nationaux, les opinions de l'époque et les superstitions populaires; chez lui, les passions générales des hommes sont subordonnées à toutes ces circonstances des temps et des lieux. Chez l'autre, ce n'est point le Français ou l'Ecossais, l'homme du seizième ou dudix-septième siècle que nous voyons dépeint : c'estl'avare, c'est l'ambitieux. Tous deux excellent à peindre des personnages d'une condition inférieure et à leur prêter une sorte de dignité littéraire, mais dans l'un, c'est la finesse de l'esprit, dans l'autre, c'est l'énergie des passions qui les élèvent à nos yeux au-dessus de leur état. Le Sage sacrifie souvent la conscience de ses héros à la gaieté d'une intrigue : on reconnaît l'auteur comique; Walter Scott donne aux siens quelque chose de fier et d'énergique. On ne s'avise pas, en lisant l'un, de penser à ce que pourraient être ses héros, si, enlevés à leurs petites passions, ils étaient transportés au milieu du tourbillon des révolutions; on sent même qu'ils ne sont pas faits pour ces grandes épreuves. En lisant l'autre, on est embarrassé de savoir comment tous ces hommes qui ont quelque chose d'âpre et de gigantesque comme les rochers de leur Ecosse, pourraient se rapetisser à la vie du ménage. Donnez à AValter Scott l'Espagne pour théâtre d'un roman, ce n'est pas dans Madrid ou dans Séville qu'il choisira son héros et sa scène :
c'est au milieu des montagnes d'où s'élançaient jadis les compagnons de Pelage. Enfin, celui-ci a peint la vie tranquille des monarchies, celui-là l'existence agitée et dramatique des révolutions, et tous deux ont retracé ce qu'ils voyaient : l'un vivait dans le dix-huitième siècle, où l'homme sommeillait dans le repos du luxe et des beaux-arts; l'autre vit au milieu des agitations du dix-neuvième. Tous deux ainsi ont bien connu l'esprit de leur époque. Aujourd'hui, le roman historique répond à l'état de la société; car il nous montre l'homme passionné pour de grands intérêts, occupé à défendre, ou son culte, ou sa liberté, ou sa patrie, et dans le dix-huitième siècle, où l'homme n'était pas encore né à l'existence politique, où les relations du monde étaient tout pour lui, il aimait à retrouver dans le roman de mœurs, cette société qu'il voyait autour de lui. Le Sage servit ses contemporains selon leur goût : dans ses pièces de théâtre, c'est encore la société qu'il re- • trace.
La société présentait alors un spectacle à la fois triste et singulier : un roi vieillissant, qui survivait à sa gloire comme à sa famille, majestueux encore, mais qui n'avait plus que la majesté de la résignation; un peuple malheureux et bientôt mécontent, qu'aigrissaient à la fois ses misères présentes et le souvenir de sa splendeur passée; et, au milieu de cet abaissement général, la scandaleuse puissance des traitants et des maltôtiers. Ce n'était plus, comme autrefois, une opulence obscure et méprisée ; enhardie par nos misères, fière de l'assistance qu'elle donnait à l'Etat, et qu'on était forcé de recevoir et sou-
vent de solliciter, la maltôte régnait inipunément
dans les salons comme à la cour; et l'on voyait \
Louis XIV lui-môme flatter par ses condescendances !
la vanité de Samuel Bernard et le promener dans \
ses jardins de Marly, tandis qu'enivré de ces hon- |
neurs qu'on n'offrait qu'à sa fortune, ce nouveau \
bourgeois gentilhomme rendait pendant quelque |
temps l'abondance au trésor épuisé. C'est à cette ;
époque que Le Sage osa, dans Turcaret^ attaquer '
cette puissance financière qui semblait étonnée elle- \
même des hommages qu'elle recevait. L'entreprise ;
était hardie ; mais, malgré leur crédit, les traitants '
étaient ridicules, et la grossièreté de leurs manières, \ qu'ils cherchaient vainement à déguiser, leur inexpérience du monde, où ils ne paraissaient que pour
servir de jouets aux beaux esprits ou pour prêter !
leur argent, cette présomption inepte que leur in- \
spiraient leur opulence et les flatteries de leurs dé- !
biteurs, ces efforts toujours inutiles pour acquérir \
l'élégance du bon ton, et qui n'aboutissaient qu'à i
une imitation grotesque; tout chez eux prêtait à la \
malice du poëte comique. '
Je ne sais si Turcaret fut dicté par le dépit et si i
Le Sage voulut se venger de quelques traitants i; i
mais l'expiation fut sanglante, et l'auteur dans cette ^
1 Croyant acheter le silence de l'auteur, comme ils avaient .
souvent acheté celui des chambres de justice, ils offrirent à Le '
Sage cent mille francs et voulurent, pour ainsi dire, transiger sur i
leurs ridicules comme ils transigeaient quelquefois sur leurs fri- I
ponneries. Le Sage les refusa, et cette fois, du moins, cette habi- i
letë financière qui estimait tout au prix de l'argent fut trompe'e i
dans ses calculs. i
pièce se montra le digne élève de Molière. Quelle verve comique, en effet, dans la peinture de cet épais financier tout gonflé d'or et de bêtise, dont les vices ne sont pas encore assez élégants pour échapper au ridicule, et qui, trompé par une coquette et un valet, moqué par tous les personnages, livré à l'humiliation d'avoir retrouvé sa famille qu'il fuyait, provoque le rire jusque dans ses malheurs, toujours trop vil pour devenir intéressant, toujours trop niais pour n'être que méprisable. On a reproché à Le Sage de n'avoir peint dans cette pièce que des êtres dégradés : rien n'y repose la vue; on n'y retrouve pas un de ces hommes sur lesquels l'âme aime à s'arrêter avec complaisance. C'est sans doute un défaut de Le Sage de ne regarder la morale que comme un accessoire subalterne; mais, dans la comédie, l'aspect du vice et de la bassesse n'est-il pas assez repoussant par lui-même, sans qu'un personnage vienne proclamer son horreur et nous avertisse de haïr? La vertu humaine est-elle donc si fragile qu'il lui faille toujours un mentor au théâtre comme dans la vie? Peut-être, dans les ouvrages où l'on montre un personnage à la fois vicieux et vertueux, peut-être pour arracher la faiblesse humaine à la séduction de l'exemple, faut-il quelqu'un qui distingue le bien et le mal et fasse entendre les oracles du bon sens et delà sagesse au milieu des illusions de l'imagination. C'était l'office du chœur chez les anciens, c'est chez nous le rôle des Aristes ; mais, dans un ouvrage où la bassesse est peinte franchement, où l'on peut mépriser et haïr sans crainte d'offenser jamais une vertu, ce rôle est inutile.
Bientôt, fatigué des cabales de théûtre et des coteries de la Comédie-Française, l'auteur de Turcaret^ que protégeaient en vain son talent et ses succès, porta ses ouvrages au théâtre de la foire. A côté de la Comédie-Française, qui représentait nos chefsd'œuvre dramatiques, s'était élevé, depuis 1705, un théâtre subalterne, longtemps abandonné aux bouffonneries italiennes et aux plaisirs de la populace. Persécutés par la Comédie -Française, les forains avaient opposé l'adresse à la tyrannie des prétentions de leurs rivaux. On leur avait interdit le dialogue : ils avaient chanté ; on proscrivait la chanson : ils s'étaient réfugiés dans la pantomime; et, dans leurs métamorphoses diverses, ils avaient su trouver l'art de toujours égayer le public. Bientôt leurs pièces, destinées d'abord au peuple, attirèrent jusqu'aux courtisans, et la gaieté licencieuse, la bouffonnerie triviale de leur jeu réveilla la satiété des grands seigneurs. On les vit quitter les plaisirs délicats de la scène française pour chercher des représentations où ils commençaient par rougir et finissaient par s'amuser. C'est vers la dernière année du règne de Louis XIV qu'on vil paraître cet engouement bizarre. Il semblait qu'au milieu des malheurs qui assiégeaient la France, une sorte de vertige entraînât lesesprits vers des distractions grossières, et que le peuple et la cour à l'envi voulussent se débarrasser du poids de leurs pensées et de leurs malheurs, en s'abandonnant aux étourdissements de la joie. Bientôt la mode consacra les jeux de la foire; et lorsque, sous la régence, la nation tout entière était comme possédée d'un immense besoin de plaisirs et de gaieté,
quel spectacle pouvait mieux convenir h ses goûts? Les grands trouvaient dans cette participation aux plaisirs du peuple je ne sais quelle confusion et quelle égalité grotesque qui leur plaisait: c'était pour eux une sorte de déguisement qui les délassait de la gène cérémonieuse de leur rang; et le peuple à son tour, qui voyait ses goûts, pour ainsi dire, ennoblis par l'empressement des grands, trouvaitàlafois, dans les jeux de la foire, l'attrait du plaisir et de la vanité.
Tel fut le théâtre pour lequel travailla Le Sage en abandonnant la scène française ; mais, quoique dans ses œuvres il fût forcé de rapetisser son génie, l'auteur de Turcaret et de Gil Blas s'y retrouve encore. Ce ne sont que des ébauches; cependant le trait du maître s'y distingue. Il n'élève pas son genre audessus des spectateurs; il remplace la trivialité par une gaieté vive encore, mais qui n'est plus grossière. Ce ne sont plus des scènes décousues, des chants dénués d'action : ce sont des tableaux toujours vrais, quelquefois gracieux. L'intrigue excite et suspend la curiosité : il sait mettre en scène la vanité, l'ambition et toutes les passions qu'il a déjà peintes; il les barbouille d'un vernis grotesque. On voit qu'en écrivant il connaissait ceux pour qui il composait; mais souvent l'on est tenté de lever la veste de Gilles pour voir quelque lourd parvenu successeur de Turcaret, ou d'ôter le masque d'Arlequin pour reronnailre quelque courtisan. Veul-il par hasard intéresser ses spectateurs : il peint la douleur, simplement, naturellement, telle qu'il l'a vue dans le peuple ; et lui, qui dans le Diable boiteux nous découvre malicieusement le secret de toutes
les douleurs du monde, ici il croit à ce qu'il décrit, guidé sans doute par cette observation judicieuse que, chez le peuple, il n'y a pas encore assez de raffinement pour corrompre les vertus par l'affectation, ou pour couvrir les vices d'un éclat de frivolité élégante. Enfin Le Sage, avec plusieurs autres auteurs, fut le fondateur d'un de ces genres de littérature que nous pouvons appeler populaire, l'opéra comique ou plutôt le vaudeville, dont les refrains faciles et gais font circuler les épigrammes en leur donnant la musique pour passe-port; le vaudeville, aussi vieux que la gaieté française, joyeux enfant de la vivacité des troubadours provençaux et de la malice des trouvères picards, et qui devint pour nos pères un besoin et bientôt un droit.
Telle fut la carrière littéraire de Le Sage. Il la parcourut avec éclat, mais sans ambition. Toujours modeste, c'est par ses ouvrages seuls qu'il obtint sa réputation, et jamais il ne rechercha les dignités et les titres littéraires. La grâce et la facilité du style de Le Sage ont perpétué et agrandi chaque jour le renom de ses ouvrages. En effet, son expression est, comme sa pensée, simple et sans affectation; rapide et spirituelle, elle se prête avec souplesse à la gaieté dans les récits, à la satire dans les portraits. Toujours exempt de mauvais goût, quoiqu'il fasse souvent parler des Espagnols beaux esprits. Le Sage ne cherche pas les saillies, il les rencontre. Enfin, il semble en quelque sorte avoir voulu peindre luimême son style, lorsque le comle d'Olivarès, après avoir lu un mémoire rédigé par Gil Blas, lui dit : c Santillane, ton style est concis et même élégant;
«il n'est qu'un peu trop naturel. » Celte simplicité, qui pouvait déplaire au comte d'OIivarès, a plu et plaira toujours au public, qui, dans un roman, veut que le style, toujours rapide et facile, se prôte à l'impatience de sa curiosité.
Nous avons cherché h apprécier le talent de Le Sage; mais nous ne nous flattons pas d'avoir réussi, et son meilleur éloge sera toujours la lecture de son inimitable Gil Blas. Avant lui, on n'avait pas soupçonné ce que pouvait fournir à l'imagination le roman de mœurs sans le mélange de la passion. Le Sage le montra ; mais Gil Blas est resté sans imitateurs, comme il avait été sans modèle. On dirait qu'en l'étudiant, les écrivains, étonnés de l'originalité de cette composition si profonde dans sa simplicité, et qui ne se soutient qu'à force de gaieté et d'esprit, ont reculé devant les chances d'une imitation aussi hasardeuse. Heureux celui qui, plus habile, pourra saisir le secret du talent de Le Sage ! il est encore caché ; mais il n'attend pour être découvert que quelques efforts de pénétration et de sagacité : c'est luimême qui semble nous l'enseigner dans la fable allégorique qui précède Gil Blas.
Deux écoliers, dit-il, rencontrèrent un tombeau avec cette inscription : « Ici est enfermée l'âme du licencié Garcias. » Le plus jeune se mit à rire et s'éloigna ; son compagnon plus judicieux resta, et, après avoir soulevé la pierre, trouva une bourse de cuir avec cent ducats ; ravi de cette découverte, il reprit le chemin de Salamanque avec l'âme du licencié Garcias.
Le caractère d'un tel génie, c'est la richesse et l'ordonnance. ViLLBVAiN, de l'Eloquence chrétienne dans le ive siècle.
Quelques années après la mort de Bossuet, le clergé de France s'assembla. C'est là que siégeaient ces évéques contemporains de Bossuet, témoins de ses travaux, les uns qu'il avait instruits et éclairés, les autres qu'il avait soutenus et affermis, quelquesuns qu'il avait combattus, tous qu'il avait édifiés par ses vertus et ravis par son génie. C'est là que son éloge aurait dû être prononcé : spectacle imposant que ces prélats réunis pour proclamer les décrets de la foi, et inaugurant cette assemblée solennelle par le panégyrique du dernier Père de l'Église !
Aujourd'hui, après un siècle et plus écoulé, c'est devant l'Académie française que nous venons faire l'éloge de Bossuet; mais sa mémoire ne perdra rien à la différence des temps et des juges. La gloire des grands hommes a plusieurs aspects, et chaque époque peut y trouver son point de vue : sous Louis XIV, l'Église eût vanté l'évéque et le théologien ; aujourd'hui, c'est le politique, l'historien, le philosophe, que nous étudierons ; et nous louerons Bossuet avec la curiosité inquiète et remuante de notre siècle, comme ses contemporains l'auraient loué avec
1 Discours qui a partagé le prix d'éloquence décerné par l'Académie française dans sa séance publique du 2ô août 1827.
la gravite et le calme de leurs esprits. Enfin, dans cette réunion des représentants de notre littérature tout entière, cet homme, qui eut à la fois tant de mérites divers, trouvera des orateurs qu'inspira souvent son éloquence, des critiques qui pénètrent dans le secret de son génie, des hommes d'État qui jugeront sa politique, et de pieux évoques qui rendront témoignage de son zèle pour la foi et de ses travaux contre l'hérésie.
C'est le devoir du prêtre de tout ramener à Dieu ; c'est là aussi, par un admirable accord, le caractère du génie de Bossuet. De là cette harmonie imposante entre ses fonctions et ses idées ; théologie, histoire, politique, j^hilosophie, il n'y a point de science, en quelques lieux écartés que Vait jetée la tempête des opinions humaines, qu'il ne rappelle à Dieu ; il marche d'un pas sûr dans les voies de l'Église, l'œil fixé vers le ciel, poussant devant lui toutes nos pensées et toutes nos doctrines, châtiant l'une, restreignant l'autre, et les amenant devant le trône de Dieu pour en faire le plus bel hommage que l'homme ait pu jamais offrir à son Créateur, celui de la raison humaine éclairée et soumise.
Tel est Bossuet. C'est la religion qui imprime à ses ouvrages un caractère d'unité majestueuse; ses idées se répandent de tous côtés, mais reviennent toujours aboutir à Dieu. C'est Dieu qui préside à tous les mouvements de son esprit, à ces vives et impétueuses saillies de son éloquence, à ces profondes méditations de sa pensée. Disciple respectueux de l'Égïise, prêt à s'humiliera sa voix, c'est l'image de la force obéissante. Son génie s'est
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réglé sans se ralentir, et, contenue par le frein salutaire de la foi, son imagination n'en est que plus belle en devenant plus sûre. De là celle solidité de jugement qui s'allie à l'enthousiasme, et ce sublime qui ne coûte rien à la raison; de là cet esprit qui, pour me servir de ses expressions, trouve sa sé?'énité dans sa hauteur; de là aussi ce bon sens dans le génie, marque distinclive de Bossuel et du siècle de Louis XIV.
Examinons d'abord l'état de la France et de ri'^giise au moment où parut Bossuel; cherchons ensuite à démftler la nature de son génie dans la controverse, dans la politique, dans la philosophie et dans l'histoire ; enfin éludions son admirable éloquence.
Bossuet raconte que, jeune encore, il vit le cardinal de Richelieu entrer à Paris dans une chambre de bois, portée par dix-huit gardes qui se relayaient de dislance en dislance. Malade cl moribond, mais vainqueur de ses rivaux, ce ministre hautain traversa Paris au milieu de l'étonnement du peuple et des muettes imprécations de ses ennemis. La foule sur son passage s'entretenait, les uns de sa puissance, les autres de son génie; peu songeaient à Dieu et à ses coups inattendus, si ce n'est, je l'imagine, ce jeune homme destiné à l'b^glise, cet enfant qui sera Bossuet et qui peui- Otre, à la vue d'une si haute fortune comparée avec la fragilité humaine, méditait déjà sur la vanité des choses de la terre. Bientôt Dieu acheva la leçon : Hichelieu mourut, et Bossuel alla voir ce ministre puissant étendu sur son lit de parade; magnifique r. K
3 8 ÎBOSSUET,
speclacle où le peuple vient satisfaire sa curiosité, où le couiiisan rôve à ses intrigues, et que la piété seule sait comprendre. Ainsi une secrète prédestination amenait Bossuet près de ce cercueil, comme si le ciel voulait déjà instruire son enfance du peu que vaut le monde, comme si l'orateur h qui il fut donné de faire retentir, au milieu des palais, les terribles enseignements de la mort,, devait en quelque sorte commencer son éducation devant le lit funèbre de Richelieu. C'était là une des époques de Bossuet, c'était son premier souvenir.
A quinze ans, il lut la Bible. C'est un événement dans la vie du jeune prêtre que la première lecture de la Bible, c'est une sorte d'initiation solennelle. Voilà donc ce livre qui commence avec le monde et que couronne l'Évangile, ce livre dicté par Dieu et accompli par Dieu! De quelle ardeur dut s'entlammer Bossuet à cette sainte lecture ! livre sacré, qu'il étudiera toute sa vie, qu'il invoquera à toutes les heures, qui sera sa force contre l'hérétique, par qui il humiliera les rois, par qui il consolera les paysans. Livre saint, laisse ce jeune enfant s'abreuver de ta parole, laisse-le puiser aux sources de la foi : bientôt il la répandra du haut de la chaire évangélique. Qui sut mieux sentir l'Écriture tour à tour simple et majestueuse, sublime et naïve? Aussi, comme il s'en est empreint ! c'est là ce qui donne à cet évêque de la cour de Louis XIV cet air d'antiquité, à ce prédicateur de Versailles le langage d'un prophète, h ce contemporain de la Fronde le caractère des temps anciens : pieuse métamorphose, qui le dépouille, pour ainsi dire, de tout ce
qu'il a (le moderne et de passager, et lui communique quelque chose de l'immortalité de la sainte parole.
Alors vivait un de ces hommes dont l'inépuisable charité semble une des preuves vivantes de la vérité du christianisme, saint Vincent de Paul, qui fut le dernier des saints, comme Bossuet le dernier des Pères de l'Église. C'était près de lui que plusieurs jeunes prêtres venaient faire en quelque sorte leur noviciat de vertus et de charité chrétienne ; noble apprentissage, qui, près d'un tel maître, était déjà un honneur. Chaque mardi, sous les yeux de saint Vincent de Paul, se rassemblaient ces pieux disciples : c'est là qu'on traitait des besoins de l'Kglise, quels malheurs il fallait secourir, quels hôpitaux doter, quels princes et quels seigneurs attendrir; et, de ce conseil de bienfaisance, partaient sans cesse des consolations au peuple, des bienfaits aux pauvres, des exhortations aux grands. C'est là que Bossuet s'instruisit des devoirs du sacerdoce.
Examinons quel était à cette époque l'état de la France et de TÉglise.
La Fronde, où rien ne sembla garder son caractère naturel, où la guerre civile ne fut ni cruelle ni haineuse, où la révolte ne descendit jamais jusqu'aux passions populaires, où les manifestes furent des chansons, où les changements de parti ne déshonoraient personne, tant la conscience paraissait peu intéressée au milieu de ces frivoles débats ; la Fronde qui, pour le parlement, fut un procès avec la guerre civile en guise d'incident; pour le coadju-
leur, une sorle d'étude et d'esquisse de conspiralion, et pour Gondé une affaire de dépit ; la Fronde n'était plus qu'un souvenir incommode qu'on se hâtait d'eflacer par une ardente soumission; c'était une dernière expérience qui révéla à chacun le secret de sa force ou de sa faiblesse : à la noblesse, abattue par Richelieu, que désormais elle n'était plus rien dans l'Etat, et les grands seigneurs, de vassaux, se firent courtisans; au parlement, qu'une assemblée de légistes est inhabile à la révolte, et les magistrats, de tribus, redevinrent juges; au peuple, que, dans une sédition sans fanatisme, il n'avait pas encore de rôle, et il revint doucement à l'obéissance; enfin, princes, nobles, magistrats, bourgeois, tous se sentirent ou faibles, ou maladroits, ou inutiles. La royaulé seule se sentit puissante : les temps étaient arrivés où, forte au milieu de l'afTaiblissement de tous, entre une noblesse qui n'était plus qu'un nom, un parlement qui ne savait pas ce qu'il devait être, et un peuple qui n'était rien encore, elle devait se montrer avec toute sa grandeur; et ce mot tant reproché, LEi.at c'est moi, n'était qu'une vérité : Louis XIV jugeait les choses comme elles étaient. Peut-être n'eut-il d'autre tort que d'avouer par ce mot sa toute-puissance, et d'annoncer trop hautement que l'œuvre de Louis XI, de Henri IV et de Richelieu était enfin accomplie.
Ce qu'il y a de remarquable dans la Fronde, c'est que le clergé ne s'en mêla pas : car ce n'est pas au nom de la religion que Retz se fit chef de parti; il briguait plutôt le rôle de Catilina que celui du cardinal de Lorraine. Aussi n'y eut-il rien dans la
Fronde que de frivole et d'incertain ; h chaque instant, l'esprit de suite et d'opiniâtreté manque à celte mutinerie politique. Le clergé avait lait la Ligue : aussi était-ce une révolution. Il laissa la Fronde à ses propres forces : ce ne fut qu'une émeute qui dura quelques années, sans mériter jamais un autre nom.
Sous Louis XIII, ce fut un cardinal qui régna ; mais le clergé ne sortit pas de l'Église pour entrer dans l'État ; et Richelieu, d'évôque devenu ministre, se servit quelquefois des prêtres comme de serviteurs, mais jamais comme de collègues. Jamais prêtre n'eut moins d'esprit de corps que Richelieu ; il s'était, pour ainsi dire, sécularisé par son génie et son ambition.
Sous lui, l'Eglise élait savante et vertueuse; mais elle n'était pas plus libre que le reste de la France. Sa mort vint lever le sceau de terreur et d'obéissance imprimé sur toutes les bouches; tout le monde s'éveilla, chacun avec ses passions et son caractère diflërent. De là la Fronde lur'.udente, tracassièrc, frivole, intrigante : ce fut le réveil des gens de cour; de là le jansénisme et les disputes de la grâce : ce fut le réveil de l'Kglise, grave, sérieuse, telle que Richelieu l'avait faite. Quand elle se sentit plus libre, elle eut des sectaires comme la France eut des factieux; mais le jansénisme n'alla jamais jusqu'à riicrésie, ni la Fronde jusqu'à la révolte ; tant les habitudes de la foi et de la royauté étaient alors profondément empreintes dans les esprits. Singulier rapprochement : la Fronde, emportée tant qu'elle pousse le ministre, s'arrête à temps devant le trône.
Dans le jansénisme, c'est le mênrie caraclère de hardiesse et de soumission : ardent et opiniâtre contre le molinisme, il respecte la foi catholique. Enfin la Fronde déleste la révolution d'Angleterre sans jamais cesser d'être une sédition ^; et le jansénisme, à son tour, lutte contre l'hérésie de la forme sans jamais cesser d'être une secte.
C'est un examen curieux que de rechercher ce que Bossuet a emprunté des écrivains de Port-Royal. Son génie a profité du leur : comme eux, il est attaché à la tradition; comme eux, il s'appuie sans cesse sur les Pères de l'Eglise. A Port-Pioyal, l'austérité de la foi passait des mœurs dans les ouvrages, et les écrits de ces pieux solitaires étaient laborieux et méthodiques comme leurs vertus. L'esprit de Bossuet est aussi sévère et aussi sérieux; mais il est plus naturel et plus libre. Dans la controverse, Bossuet semble l'élève d'Arnauld : il a, comme lui, cette force et cette sûreté de jugement si nécessaires audialeclicien; mais sa manière de raisonner a quelque chose de plus grand et de plus aisé. Arnauld, dans la discussion, est quelquefois trop méthodique; il suit les règles de sa logique, et, législateur consciencieux, ne veut pas sans doute déroger aux lois qu'il a portées; il ne s'abandonne pas assez à la raison simple et naturelle. L'allure de Bossuet est plus franche : c'est celle du bon sens plutôt que de la science. Aigri par ses longs combats et par ses malheurs, Arnauld est amer et emporté ; sa conscience
1 \oycz quelques Mazariuades où la mort de Charles l^^ est dép^.orée.
devient souvent de robslinalion; on sent dans ses ouvrages l'opiniâtreté du Ihéologien et le ressentiment du banni. Bossuet, respcclé à la cour, précepteur du Daupiiin, évoque de Meaux, n'a point dans la discussion cette aigreur qui vient de l'infortune : il est noble et imposant, il parle de baut; c'est la confiance d'un homme sûr du respect des autres ; c'est le pressentiment de l'ardeur de la victoire, plutôt que le désespoir et le courage de la défaite. Arnauld, avant Bossuet, était l'oracle de l'Église; mais Arnauld s'égare où Bossuet reste ferme, et les mystères de la grâce perdent Arnauld, qui veut les pénétrer, tandis que Bossuet, fidèle à la loi de l'Eglise, les adore sans chercher à les éclaircir.
Bizarre destinée que celle d'Arnauld! c'était le grand Arnauld, comme le grand Corneille, et la postérité indiflerente ne se soucie ni de contester ni d'approuver ce jugement. Il combattit toute sa vie, et, pour se reposer, attendait l'éternité. Ses combats, ses victoires, ses défaites sont aujourd'hui oubliés. Ardent et inflexible dans ses opinions tant qu'il ne lutte que contre des théologiens, il sait, quand les puissances de la terre s'élèvent contre lui, se soumettre avec respect. Ce n'est point un de ces prédicateurs de la réforme appelant l'anathème et la malédiction sur la tCte de Louis XIV : ce séditieux prétondu, ce détracteur de la puissance royale, écrit, du fond de son exil, pour les Stuarts exilés; ce sectaire défend les droits du saint-siége; et l'Europe se demande comment ce défenseur des rois et des papes est maudit à Rome et bajini de Paris.
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Chacun de ses malheurs semble une méprise ou une énigme, jusqu'à ce qu'on prononce le nom de ses ennemis.
Qui peut parler aujourd'hui des jésuites sans flalter et sans irriter les passions? puissant institut, qui a du moins cette gloire, que personne n'en prononce le nom avec indifférence; qui s'est fait une destinée indépendante et n'a subi l'influence d'aucun événement ni d'aucun homme; qui mourut sans la Révolution, s'est relevé sans la Restauration ; et qui attendra longtemps le jugement impartial de la postérité, s'il est vrai qu'elle ne prononce que sur ceux qui ne sont plus. A cette époque, les jésuites combattaient encore le jansénisme; ils avaient vaincu à la cour et à Rome; mais, devant le public, ils avaient perdu leur cause. En France, le parti du talent, de la satire et du malheur, devient aisément populaire, et les jansénistes avaient Arna^Jd et Nicole pour se défendre, Pascal pour attaquer, et les religieuses de Port-Royal pour souffrir.
C'est au milieu de ces débats que Bossuet entra dans la carrière. C'est de lui que semble dater l'ère nouvelle de l'Église : elle rejette les arguties théologiques et les distinctions des casuistes; et le caractère de la religion, comme celui de la littérature, sous Louis XIV, est le bon sens et la netteté. Alors la piété est aussi solide que le goût, et la conscience s'éloigne des subtilités de l'école, comme l'imagi- \iation des raffinements du bel esprit.
Bossuet annonça de bonne heure cet esprit deprécision, ennemi des vaines recherches et qui s'attache aux choses telles qu'elles sont, sans se laisser
séduiro par de chimériques projets de reforme. 11 avait pris pour épigraphe de sa thèse de théologie : Timete Deum, honorifîcate regem ; et il fui toute sa vie fidèle h cette maxime. Il craint les novateurs eu religion comme en politique, et s'indigne contre les brouillons de l'Église et de l'État; il veut en quelque sorte contenir le torrent de l'esprit humain entre l'autel et le trône, comme entre deux digues indestructibles : c'est là qu'il lui permet de couler sans franchir ses rives. Jamais l'incertitude n'a tourmenté l'àme de Bossuet comme celle de Pascal; jamais il ne s'est élevé entre le ciel et lui un de ces doutes terribles qui semblent nous dérober un instant la vue de Dieu : aussi sa conviction est calme et imposante, son éloquence auguste et majestueuse. 11 n'a point celte pénétration inquiète qui caractérisera plus tard l'esprit philosophique; il ne creuse pas jusqu'au fond des choses; il les prend telles qu'elles se montrent, l'Église avec cette antiquité qui la réunit à l'origine des temps, le trône avec le despotisme de Louis XIV.
Il y a entre Louis XIV et Bossuet une secrète conformité : c'est la môme sûreté de jugement, c'est un bon sens sévère, plein de force et de dignité. Louis a foi dans la royauté : c'est une sorte de relii-ion dont il se voit le dieu sans étonnement, tant il se trouve dans son naturel ! Bossuet a la même foi au pouvoir. Jamais le monarque n'a douté de sa toute-puissance, ni l'évoque hésité dans sa soumission : l'un est roi comme l'autre est sujet, en conscience; et c'est là ce qui donne nu despotisme de LoiiisXlV celte majesté qui le tempère, comme à
<G BOSSLET.
'obéissance de Bossuet celte dignité qui l'ennoblit. Snnemis des rôvcs chimériques, prompts à discerner .'esprit de secte ou de faction, Louis XIV et Bossuet craignent également la nouveauté : le prélat condamne ce qui s'écarte des règles antiques de la foi, et le prince ce qui s'écarte des habitudes de la monarchie.
Bientôt Louis XIV nomma Bossuet précepteui- du Dauphin. Dans une monarchie, l'éducation du prince est une sorte de ministère; c'est un dépôt sacré dont les peuples quelque jour auront droit de demander compte. Bossuet s'en chargea avec une sorte d'effroi religieux. Cette cour brillante, cet appareil de magnificence, cet enfant nourri dans la grandeur et dont le berceau même n'avait pas manqué de courtisans, que de périls et de travaux! Je désire servir Dieu^ dit-il dans une de ses lettres; mois le monde^ le monde! les mauvais conseils y les mauvais exemples I Sauvez-nous, Seigneur ! sauvez-nous ! J'espère en votre bonté et en votre grâce : vous avez bien préservé les enfants de la fournaise; mais vous envoyâtes mjtrc ange ; et moi, hélas! ciui suis-je? Ainsi, quand Louis XIV et la France s'applaudissaient d'un pareil choix, seul Bossuet se défiait de lui-môme : c'est qu'il voyait un devoir où d'autres n'eussent vu qu'une place.
Ce fut le sort du Dauphin d'être entouré de grands hommes et de rester médiocre. Fils de Louis XIV et père du duc de Bourgogne, son nom semble appartenir à la généalogie plutôt qu'à l'histoire ; élève de Bossuet, il servitd 'occasion à des chefs-d'œuvre donlil ne profita guère. Peut-être, r.pièstoui, fut-ce
un bonheur pour le Dauphin d'élre médiocre et de le sentir : docile sans cflbrt, il resta jusqu'à sa mort le second du royaume, sans 6tre jamais embarrassé de sa royale obscurité.
C'était alors le temps des la Vallière et des Montespan, époque de scandales excusés par une sorte de majesté ou expiés par des repentirs austères. La galanterie et la piété, les plaisirs et la crainte de Dieu se disputaient le cœur du roi, sans que Bossuet pût jamais dése.>pérer de ses efforts, ni madame de Montespan de ses séductions. Quel pénible apprentissage du monde que d'avoir à lutter contre les passions du rui et les intérêts de la cour, sans autre force que celle de la religion ! Le courtisan oppose l'inlrigue à l'intrigue, l'amour à l'amour, mademoiselle de Fontanges à madame de Montespan. Bossuet n'opposait que Dieu et la conscience; il était, il la cour, conmie une sorte de médiateur entre Dieu et le monde; il ne s'approchait des vanités humaines que pour les soulager et les guérir ; il semblait dire, comme dans l'i^Àangile : Venez à moi, vous qui souffrez. Aux courtisans disgraciés il parlait du service de Dieu, plus doux que celui des rois ; aux beautés délaissées, de l'amour du Seigneur, qui ne trompe jamais; et parfois, du milieu de cette cour pleine de piété jusque dans ses désordres, se tournaient vers le ciel quelques âmes délivrées des liens du siècle.
Telle fut la Vallière : ce fut celle des maîtresses de Louis XIV qui donna au monde le moins de scandale par son amour et le plus d'édification par son repentir. C'est Bossuet qui la guidait vers Dieu.
Tantôt il s'afflige de ses hésitations : elle prend encore un peu., dit-il, la volonté d'être vertueuse pour la vertu même^ ; tantôt il espère : elle s'avance à Dieu selon son naturel^ d'une manière douce et lente; il lui enseigne à retrouver son cœur et à retirer deçà et delà les petites parcelles de ses désirs épars de tous côtés 2. Enfin la grâce opère, et alors Bossuet admire l'ardeur de sa pénitente et s'humilie devant elle. Je parle, et elle fait, dit-il ; j'ai les discours, elle a les œuvres ^. C'est lui qui conduit la victime à l'autel, et il ne la quitte que lorsque, enveloppée du voile mystérieux, cachée à elle-même aussi bien quà tout le monde, elle n'est plus connue que de Dieu *.
A la cour, Bossuet vivait entouré de jeunes ecclésiastiques. C'est là qu'au sein du luxe et de la magnificence, tantôt sous les lambris dorés de Versailles, tantôt dans ces bosquets enchanteurs, au bruit de ces jets d'eau qui ne se taisent ni jour ni nuit. il s'entretenait avec déjeunes prêtres de la pauvreté chrétienne et du néant du monde. Ainsi ces belles allées, que le soir peut-être, Louis XIV et sa cour, à la clarté des flambeaux, devaient troubler du bruit de leurs fêtes, calmes et paisibles le matin, voyaient passer de pieux philosophes qui méditaient sur les destinées de l'homme et sur les miséricordes de Dieu. Bossuet correspondait avec Rancé, cet ardent solitaire qui, de mondain voluptueux
1 Lettres.
2 Méditations sur VEvangile,
3 Lettres.
* Sermon pour ta prise d'habit de madame de la Vallière.
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devenu reformateur de cloître, enchérit sur la sévérité de la Trappe, et que ses ennemis ne purent accuser que d'orgueil, seul défaut que laisse supposer le désir de la perfection. De la Trappe à Versailles, du sanctuaire de la pénitence à l'asile des plaisirs, il venait et revenait des lettres : les unes parlaient des dégoûts de la cour et du tracas des passions, les autres racontaient les joies de la pénitence et les douceurs de la cendre et du cilice.
Avouons-le : Bossuet en public suit l'exemple de la cour, et, comme elle, flatte Louis XIV. Ardent ami de la royauté, il la présente aux yeux des peuples toujours vénérable et sacrée ; mais il réserve ses censures évangéliques pour le silence du cabinet. La postérité a pu s'y tromper. Que fait cependant ce prélat adulateur? A un prince jeune et conquérant, il conseille la paix ; à un monarque enivré de sa grandeur, il rappelle la gloire de Henri IV, et le bonhomme n'est pas le seul de ce siècle qui se souvienne (lu bon roi ^
Louis XtV aimait dans Bossuet son esprit de réserve et de soumission : c'était h lui qu'il se confiait dans les affaires de l'Église ; ce fut lui qui dirigea l'assemblée de 1682. 11 fallait reconnaître les bornes du pouvoir spirituel et temporel, tenir la balance entre toutes les prétentions, faire et rendre justice, enfin rester gallicans et catholiques. Le parlement, trop épris de ses maximes, eût peut-être poussé les libertés gallicanes jusqu'au schisme ; le clergé tempéra à propos la hardiesse par la soumission. Bossuet
i Lelh'C (tu roi,
parle net *, car il le faut partout^ et surtout en citaire ; mais il parle avec respect ; il adoucit son langage, // craint de blesser les tendres oreilles des .Romains; mais quelquefois aussi il éJéve la voix au nom de la théologie et de la politique : Quoi ! ditil. Bellarmin tient lieu de tout à Home, et fait seul toute la tradition? Quelle espérance de ramener les . princes du Noi^d et de convertir les rois infidèles^ s'ils ' ne peuvent se faire catholiques sans se donner un maître I
En 1682 2^ l'Église de France avait témoigné de ses libertés; en 4 700, elle témoigna de sa piété et de sa foi, et défendit la pureté de la morale contre les casuistes, et l'exactitude du dogme contre les jansénistes. Bossuet s'était prononcé de bonne heure contre le relâchement des uns, pleins d'une pitié meurtrière, et contre la rigueur des autres, traînant toujours l'enfer après eux. Sa raison s'irritait des subtilités des casuistes, et sa vertu s'indignait de leui's ordures ^ : c'était au nom de la reli-
1 Lettres.
2 Ibid.
3 « On a mis, il y a déjà assez longtemps, entre mes mains, l'ouvrage (le livre de l'abbé de Rancé sur la sainteté et les devoirs de la vie monastique) dont vous me parlez. Monsieur. L'assemblée m'avait chargé de l'examen de la morale, et une occupation si importante, et d'ailleurs si vaste, remplissait tout mon temps. Depuis la séparation de l'assemblée, j'ai commencé cette lecture ; et j'avoue qu'en sortant des relâchements honteux et des ordures des casuites, il me fallait consoler par ces idées célestei de la vie des solitaires et des cénobites. J'espère achever dans peu cette lecture; je le fais avec une sensible consolation. » [Lettre de Bossuet à l'abbé de Rance\ t. XXXVII de ses œuvres, édition de Lebel, p. 2G0.)
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gîon qu'ils autorisaient le vice, et la loi de Dieu devenait moins sincère que les préjugés du inonde. Déplorable égarement ! Ainsi, quand de la morale on veut ûiire un art subtil et calculé, quand elle n'csl plus une révélation du ciel et de la conscience, elle se dégrade par le raffinement et la subtilité; ce n'est plus qu'un labyrinthe de règles et d'exceptions où l'âme s'égare et périt misérablement. Les casuistes firent pour la morale ce que les scolastiques avaient fait pour la philosophie : à force de définitions et de divisions, ils corrompirent tout, comme l'école avait tout embrouillé; seulement ils furent plus dangereux et plus coupables, car ils gâtaient la conscience.
Jusqu'i'i, à la cour et dans les assemblées du clergé, nous avons vu Bossuet partout interprète éclairé de la religion, \oyons-le maintenant combattant pour elle contre la réforme et contre le quiétisme. Quelles luttes et quels athlètes! Claude, Jurieu, Burnet, Fénelon ; et, seul contre tous, Bossuet toujours inébranlable. A celte époque, les controverses avaient succédé aux guerres de religion, et la plume des docteurs remplaçait l'épée des Guise et des Coligni. Richelieu, qui prétendait à toutes les gloires et qui se piquait d'être théologien aussi bien que poëtc, disputa contre la réforme ; mais son meilleur argument fut la prise de la Rochelle. Arnauld et Nicole descendirent dans celte lie» toujours ouverte; Bossuet y parut bienlôt et attira sur lui tous les regards. Qui saura peindre ces tournois théologiques et ces combats qui avaient leur intérêt cl leur gloire? La France et l'Allemagne, l'Ualie et
l'Angleterre, attendaient avec des vœux inquiets la nouvelle d'une conférence entre Bossuet et Claude; on parlait d'une conversion comme d'une victoire ou d'une défaite, et il yavait des consciences gngnées h la foi calholique qui troublaient la Hollande comme aux jours du passage du Rhin.
Aujourd'hui, nous prenons en pitié ces graves discussions, 'insensés qui ignorons qu'il n'y a point de débats où n'entre la liberté ! Au seizième siècle, la liberté, c'est d'examiner la foi et les croyances. Luther et Calvin ne réclament pas les droits du vassal ni du citoyen, mais l'indépendance du sectaire et du docteur. Au dix-huitième siècle, la liberté passe de la théologie dans les lettres: car la littérature était alors le goût et la passion de l'époque. Enfin, aujourd'hui, la liberté est dans la politique. Ainsi, pour déconcerter ses ennemis, c'est dans notre sentiment le plus vif et dans notre passion dominante qu'elle vient tour à tour s'établir, changeant de forme sans jamais changer de nature. De là son intérêt dans toutes les luttes de Thumanilé, et sa part dans tous les martyres.
0 vous qui méprisez si légèrement, creusez au fond de ces discussions théologiques, écartez les mots qui vous trompent, pénétrez jusqu'aux choses : Claude et Bossuet débattaient ce que vous débattez encore !
Chaque époque semble avoir une idée dominante. Dans le siècle de Louis XIV, c'est l'unité : rien ne reste isolé et indépendant, tout se régularise et se subordonne, la littérature sous l'influence de Racine et de Boileau, la philosophie sous les auspices de
Descartes, la politique sous le pouvoir de Louis XIY, Si quelqu'un alors se fût avisé de définir la religion un rapport individuel de l'homme à Dieu, il eût choqué tous les esprits. Catholiques ou reformés, tous croient qu'il doit y avoir un culte commun, et cette idée fait la force de Bossuet et la faiblesse de Claude dans leur controverse. Le catholique n'examine pas, il croit, et l'autorité de l'Eglise est la règle de sa conscience; la réforme môle l'examen et l'aulorité : elle a besoin de l'un contre Uome, et de l'autre contre les sectes indépendantes.
La conférence entre Claude et Bossuet n'est pas seulement une discussion de théologiens : c'est un drame, c'est un combat qui a ses alternatives de crainte et d'espérance. Claude est habile, sa logique est forte et serrée, son langage est précis et élégant; c'est le défenseur d'un parti qui sent déjà l'approche de la persécution, et qui, pour se relever, a besoin d'une victoire. Son rival est l'oracle de l'Église : quelle gloire de le vaincre ! c'est un évéque de cour : quelle joie de l'humilier! Que de vœux s'attachent aux paroles de Claude! il parle : les protestants espèrent et se regardent avec un sourire de confiance. Bossuet répond : les catholiques respirent et s'encouragent. Ce n'est point un dialogue fait à plaisir : dans Platon, Socrate doit avoir raison, et les sophistes jouent le rôle des oncles de comédie, qu'il est de règle de rendre dupes. Ici la guerre est franche : Claude n'est pas chargé de déraisonner, à la gloire de son rival; il porte et reçoit des coups; tantôt il presse son adversaire, tantôt i'i se défend. Bossuet ne dissimule pas ses inquiétudes; il avoue
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qu'il a tremblé, sorte de franchise qui sied aux braves et aux vainqueurs; il prie Dieu, car il s'oçjit du salut d'une âme; il craint de paraître faible, et ce n'est point amour-propre, c'est zèle du Seigneur : il y a là une âme qui sera éternellement heureuse ou malheureuse, selon qu'il aura tort ou raison; et, dans l'ardeur de sa foi, il croit voir le ciel et l'enfer attendre l'issue de la lutte.
Jamais la réforme n'eut d'adversaire plus redoutable. Il sait que, pour dissiper ses ennemis. Dieu n'a qu'à se montrer, et il découvre à tous les yeux la majestueuse simplicité de la religion : VExposition de la foi catholique fut traduite dans toutes les langues, et, se répandant de proche en proche, alla évangéliser les peuples protestants jusqu'au fond de TAllemagne. Il y a, entre ce livre et V Histoire des Variations, une liaison d'idées remarquable. DânsVExposition de la foi, Bossuet présente l'Église toujours une et immuable; dans les Variatioyis, la réforme toujours changeante et indécise. A l'immutabilité de la foi catholique, il oppose les contradictions et les incertitudes de la réforme; ici, la vérité qui est toujours stable, parce que sa nature est de se satisfaire elle-même; là, l'erreur toujours variable et passagère, parce qu'elle ne se contente jamais.
La pensée fondamentale de VHistoire des Variations, c'est que l'instabilité des opinions est le caractère de l'erreur : telle était l'idée dominante du siècle de Bossuet. A cette époque, fatigués des agitations du c^izième siècle, les esprits penchaient vers l'autorité; et la reforme elle-même n'osait pas avouer que, fondée sur la liberté, c'était sa nature
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de changer sans cesse. Aiijonrd'lini, les variations de la liberlé politique nous ont appris à être moins sévères. Nos ancêtres ne croyaient guère à la vérité des doctrines, si elles n'étaient invariables; de nos jours, l'invincible opiniâtreté d'opinions nous semble aussi un des signes dislinctifs de l'erreur. Ainsi, il y a tel siècle où c'est un tort de changer sans cesse, et tel autre où il messied de rester immobile. Le mérite des écrivains dans la polémique, c'est de savoir connaître leur temps, c'est de frapper où les contemporains croient que le coup sera mortel.
Un théologien ordinaire n'eût fait de V Histoire des Variatiom qu'un livre de controverse; mais le génie de Bossuet sait tout animer. Avec quelle énergie il peint Luther ! rien n'est oublié du caractère étrange de ce réformateur, de ce prophète nourri de scolastique, qui fait une révolution avec des arguments de théologie, qui met en thèses ses fureurs^ qui réunit Il l'opiniAIreté du docteur quelque chose de l'ardeur du guerrier, et veut comparaître à Rome avec vingt mille hommes de pied et cinq mille chevaux : alors je me ferai croire^ dit-il. Bossuet semble oublier la controverse : il s'enflamme d'une sorte d'indignation enthousiaste ; c'est un évêque qui maudit un hérésiarque; c'est en même temps un poëte qui chante un de ces hommes extraordinaires que Dieu envoie pour changer la face du monde. Bossuet respecte dans Luther le ministre des vengeances célestes, et il croirait offenser Dieu que de chercher à rabaisser ce génie marqué du sceau de la grandeur et de la colère divine. Ce n'est point un portrait fait à force d'antithèses; c'est Luther avec toutes ses
passions ; il n'est nulle part si grand que dans Bossuet, parce que nulle part il n'est représenté avec plus de vérité. Dans les premiers écrivains de la réforme, Luther est un saint, ce n'est plus un homme; à force de vouloir le rendre admirable, ils le rendent monolone; ce n'est plus ce pédant qui remuait les passions populaires et qui fit tant écrire et tant combattre, ce buveur de bière qui ravageait par la parole et avait foi en sa prière; c'est un ange et un élu du Seigneur. Dans Bossuet, il est tel qu'il fut, plein de génie et de mauvais goût, de fanatisme et de bouffonnerie; c'est un homme tel que Shakespeare aime à en peindre, pétri de contrastes bizarres; et ces contradictions de caractère, qui eussent plu au poëte comme un ressort dramatique, ne déplaisent pas au prélat comme un signe précurseur des variations de la réforme.
C'est là ce qui donne tant d'intérêt à VHistoire des Variations. C'est un drame où revivent tour à tour Mélanchthon, qui pleurait les malheurs de la guerre et voyait des hommes où son siècle ne voyait que des protestants et des catholiques, cette âme tendre et résignée qui s'écriait : a Si je n'avais pas de chagrins, prierais-je Dieu avec tant d'ardeur? «Mélanchthon, que Bossuet semble regretter comme une ouaille chérie; Calvin, qui fit schisme dans l'hérésie, que Rome excommunia et que condamna Luther; Henri YIII, ce roi théologien, qui ne doutait pas plus de son pouvoir que de sa raison, qui changea de cultes comme de maîtresses, et sembb. se jouer de la religion comme du mariage. Avec quel mépris Bossuet raconte la réforme de l'Angleterre,
ses souplcssis de conscience et ses apostasies successives ! c'est le langage d'un évoque qui s'indigne de voir la religion asservie au pouvoir temporel, et qui, à ce /lontcux abaissement, oppose l'indépendance de l'h'glise catholique. Le catholicisme, en eflet, est souvent inquiet sous un maître protestant; mais il n'est jamais esclave sous un roi catholique, et, au besoin, il serait plutôt ambitieux que servile,
Dans les Variations, luthériens, calvinistes, zuingliens, anglicans, tous viennent passer tour à tour devant le tribunal de Bossuet et s'élever en jugement les uns contre les autres, Luther contre Calvin, Calvin contre Luther, l'Allemagne contre la Suisse : eflVoyable confusion, que le génie de Bossuet n'a démêlée que pour la faire ressortir. C'est ainsi qu'il élait beau de vaincre la réforme : paisibles suscès, qui n'étaient dus qu'au génie et dont Louvois ne pouvait rien revendiquer; douces victoires, qui donnaient des joies que la charité chrétienne pouvait excuser; heureux temps enfin, où Bossuet n'avait point 11 secourir de victimes de la persécution, ni à les voir s'étonner d'être secourues par lui !
Quand Bossuet combat la réforme, il s'agit d'une question qui se débat depuis plus d'un siècle, et que comprend le monde. Il n'en est pas de même du quiétisme, sorte d'hérésie née de l'excès de la perfection : c'est une doctrine neuve et mystérieuse. Alors la polémique de Bossuet prend un autre caractère : il explique en même temps qu'il discute; mais il n'a pas, comme son rival, l'art de mettre de la clarté dans les subtilités de la théologie ; il le sent, il s'irrite contre cet ennemi insaisissable, et, d'un
ton (le (lofi, le somme de venir combattre en plaine et de qui I ter ses brouillards.
Jamais génies ne furent si différents ni si égaux que Bossuet et Fénelon. L'esprit de Bossuet ne sort pas des bornes assignées aux idées de son siècle : il s'arrête à ce qui est. Fénelon, avec son esprit à faire peur, va plus loin que ses contemporains ; son caractère est retenu et modéré, mais sa pensée est vive et remuante. Bossuet n'aime que ce qui est établi, et, pour lui plaire, la vérité a besoin d'être ancienne; Fénelon juge les choses sans s'inquiéter si elles sont vieilles ou nouvelles. Bossuet, avec son génie net et solide, s'en tient à la foi catholique et k la royauté de Louis XIV; Fénelon, avec son esprit pénétrant et son âme affectueuse, veut perfectionner la religion et la monarchie : il s'abandonne au mysticisme et propose les états généraux. Bossuet est gallican et défend les libertés de l'Église telles qu'il les a trouvées ; Fénelon est ultramontain, parce qu'il voit l'Église de haut et dans son unité mystique. Dans l'éducation du Dauphin, Bossuet ne s'cçarte pas de la méthode ordinaire des études, et ses leçons d'histoire et de philosophie sont des chefsd'œuvre sans être des innovations; Fénelon, bel esprit chimérique, comme disait Louis XIY, ose, en dépit de la routine, composer pour son élève des fables et un roman.
Bossuet étonna son siècle, quand, à la naissance du quiétisme, il s'écria qu'il y allait de toute la religion. Le mot parut exagéré; il n'était que vrai. C'est encore le vieux débat entre l'autorité et l'examen, entre la soumission et la liberté. Dans la rc-
forme, c'est la raison qui devient juge de la foi et du culte; dans le quiélisme, l'amour pur devienl aussi la seule règle de la religion. La réforme n'a besoin que de la raison pour reconnaître Dieu; le quiétisme, pour l'adorer, n'a besoin que de l'amour. Dans le catholicisme, le culte est placé comme intermédiaire entre Dieu et l'homme ; ici l'amour pur s'élève vers le ciel, sans emprunter l'appui des cérémonies religieuses. La piété vulgaire a besoin de signes et de symboles qui l'entreliennent sans cesse de Dieu; l'amour pur se suffit à lui-même : de là l'inutilité des sacrements, le mépris de l'Eglise et du culte public, autant de religions qu'il y a d'hommes. Voilà les conséquences dangereuses que prévoit la raison sévère de Bossuet. C'est en vain que Fénelon s'abuse : le quiétisme aboutit au déisme.
Bientôt la lutte s'engagea. Op/josés front à front ^ ils redoublent de génie et de talent, Bossuet pour vaincre, et Fénelon pour n'être pas vaincu. A côté d'eux, se trouvait une femme d'une piété ardente et enthousiaste, madame Guyon, qui prétendait au martyre et n'obtint que la Bastille. La dispute fut souvent amère. Bossuet s'emporte dans l'attaque; ■ Fénelon a le tact de l'homme de cour : il sait se défendre sans jamais prendre l'attitude d'un factieux ou d'un sectaire; il garde les bienséances de la politesse. Mais la charité chrétienne exige plus que le monde.
La politique de Bossuet ressemble à sa théologie : elle n'est ni subtile ni chimérique. La théocratie de Moïse et la monarchie de Louis XIY, voilà ses deux types, voilà sur quelle mesure il juge le passé et le
présent. La théocratie et la royauté semblent se contredire; mais, comme il y a entre Moïse et Louis XIV trois mille ans d'intervalle , Bossuet , qui s'allache aux choses plutôt qu'aux théories, admire le sacerdoce à Jérusalem et la monarchie ii Versailles, sans s'inquiéter de leur différence. L'Egypte, avec ses institutions immobiles, avec ses rois qui étaient jugés à leur niort et ses prêtres qui ne l'étaient jamais, parce qu'il n'y a pas de tribunal où se juge la souveraine puissance, l'Egypte est vantée par Bossuet, et la sévère grandeur des pyramides plaît à son génie comme une image du gouvernement. II aime tout ce qui est grave et régulier : à Athènes, l'aréopage; à Rome, le sénat; en France, la royauté absolue et l'épiscopat. Cependant ce goût de l'ordre et de la stabilité n'est point dans Bossuet un système impérieux; il ne cherche pas à y ramener tous les gouvernements, quels qu'ils soient; il respecte co qui est établi, et n'approuve pas plus les novateurs dans les républiques que dans les monarchies. // faut demeurer^ dit-il *, dons l'état auquel un long temps a accoutumé le peuple^ et Dieu prend en sa protection tous les gouvernements légitimes. Il n'est point indifférent entre la démocratie et la royauté; mais il souffre ce que Dieu veut et se résigne à ses desseins. De là son impartialité dans l'histoire, de là cette justice rendue à la Grèce et à l'Italie ; il no leur conteste ni leur gloire ni leur puissance, puisque Dieu a permis leurs exploits et leur liberté. Dans Bossuet, c'est Dieu seul qui avertit et qui
1 Avertissemeïits aux protestants.
menace; le peuple doit se taire ; les princes ont des devoirs sans que les sujets aient des droits. Bossuet ôte aux rois la crainte du peuple ; mais il met à la place la crainte de Dieu. Ainsi la foi du monarque devient une des garanties de la liberté publique, et il fauK^lre impie pour oser ôtre tyran. Que parlezvous de pactes primitifs ou d'assemblées politiques? Voici qui vaut mieux que la force des parlements : c'est le respect de Dieu, c'est la sainteté de la religion gravée dans le cœur des rois. Un peuple obéissant sous un roi pieux, voilà, aux yeux de Bossuet, le modèle des gouvernements : beau rêve qui rappelle celui de Platon, lorsqu'il souhaitait aux peuples des monarques philosophes, comme si, sur le trône, c'était assez du zèle de la philosophie ou de la dévotion, pour n'avoir plus à se défier de soimême ; comme si la piété ou la sagesse humaine, toujours faibles et fragiles, n'avaient pas besoin de trouver, hors de leur conscience, toute pure qu'elle est, des garanties contre les séductions de l'autorité souveraine !
Aujourd'hui, habitués dès l'enfance à tous ces mots sacramentels de constitutions et de représentation nationale, c'est pour nous une étude curieuse que de lire la Politique de V Ecriture sainte. Nous entendons tout à coup retentir à nos oreilles comme les sons d'une langue nouvelle. Laissez-là l'équilibre délicat de vos trois pouvoirs, venez voir la société naissant dans les bosquets d'Éden. Les gouvernements s'établissent : est-ce en vertu de quelque contrai social? Non; c'est Abraham ou Jacob assis le soir devant leur porte et jugeant leur famille. Ainsi, I* G
en suivant celte histoire qui commence avec le monde, Bossuet assiste tour à tour à la naissance de la société, k rétablissement des empires; et celte nation mystérieuse qui, au rebours des peuples, sous Moïse eut une législation avant d'avoir une patrie, ce peuple de Dieu qui passe tour à tour de la théocratie à la royauté, de la captivité de Babylone à la gloire des Machabées, ofîre des modèles de gouvernements divers et des leçons de différentes fortunes. C'est dans ces annales sacrées que Bossuet devait aimer à étudier la politique : homme d'État, il y trouvait une variété capable d'inspirer son génie; évêque, une autorité qui rassurait sa foi.
La Politique de l'Écriture sainte n'est point un commentaire qui suit pas à pas l'histoire du peuple juiT: c'est un ouvrage théorique, une suite de principes et de raisonnements ; et pourtant il n'y a ni sécheresse ni pédantisme. Puissance de la parole de Dieu : en cherchant l'autorité, la politique a trouvé une grâce nouvelle. Ce traité méthodique est plein de l'inspiration de la Genèse, de la fraîcheur des premiers jours du monde, de l'ardeur des cantiques et des prophéties ; k chaque instant, du fond de ces théories arides jaillissent la poésie et l'éloquence, comme ces eaux vives qui sortaient des rochers du désert. Mais jamais l'^îssor de la parole divine n'interrompt la suite du raisonnement; la liberté et la splendeur des citations ne troublent jamais l'ordre et la clarté des principes; et le génie de Bossuet fait marcher de front l'enthousiasme et la niélhode.
Cependant, par un singulier aveuglement, col esprit, tout pénétré de l'Écriture, semble ignorer quelle différence de mœurs et d'idées il y a cnlrc la Genèse et la cour de Versailles, entre le pouvoir des rois juifs, contrarié par l'opposition sévère d( s prophètes, et l'autorité de Louis XIV, qui refusait à la chaire chrétienne le droit de lui faire sa part; entre la simplicité des patriarches et la complication de la politique moderne. Il emprunte à la Bible les leçons de gouvernement qu'il donne à l'héritier du roi de France. Chose bizarre! dans la sincérité de sa foi, il adore la royauté juive, c'est à ses yeux un modèle divin ; mais il sait aussi, dans son zèle pour la monarchie, que le trône de Louis XIV est au-dessus du trône de Juda : alors, par une transaction involontaire, il rapproche le gouvernement du peuple de Dieu de l'idée qu'il s'est faite du pouvoir abst>lu. Jamais il ne perd de vue Louis XIV, et, sous la tente même des patriarches, nous rencontrons avec étonnement la majesté du grand roi.
Dans la Politique de l'Ecriture sainte^ Bossuet expose les principes des gouvernements : c'est le ton d'autorité d'un homme d'État. Dans ses Avertisse^ ments aux protestants, il réfute les sophismes de Jurieu : alors c'est la véhémence du dialecticien. Il change de manière; mais c'est toujours le même esprit d'ordre, le même amour de l'autorité : i! condamne le droit de désobéir comme le droit d'examiner. Dans le doute, quelque timide qu'il soit, il voit poindre l'incrédulité, et, dans la résistance, commencer l'anarchie. Il n'y a point de milieu : il faut croire au nom de l'Eglise, il faut obéir au nom du
roi. La politique de Fénelon est moins roide cl moins impérieuse : épris de ses idées d'amour, c'est par l'amour qu'il unit les peuples et les rois, et il en l'ait le lien de la politique comme delà religion. Ce n'est plus une autorité sévère, qui du monarque descend sur les sujets avec une force irrésistible; c'est un sentiment plus doux, qui du peuple s'élève vers le roi; il s'obtient et ne s'exige pas : c'est une sorte de liberté secrète. Ce n'est plus, comme l'obéissance, un devoir que le prince réclame : c'est un sentiment qu'il risque de ne pas inspirer.
Ainsi, théologie et politique, Bossuet blâme tout ce qui s'écarte des règles établies. Dans la philosophie, c'est encore le même caractère, et il veut contenir cet esprit d'indépendance et de recherche qui en fait la gloire et le danger. Ici, jetons un regard rapide sur l'histoire parallèle de la religion et de la philosophie. Cette digression est nécessaire pour apprécier les travaux de Bossuet.
Avant Jésus-Christ, la philosophie et la religion étaient indépendantes l'une de l'autre : le paganisme ne se souciait guère d'expliquer l'énigme de la destinée humaine ; c'était un soin laissé aux philosophes. Vint le christianisme, qui satisfit la foi par le culte, et la raison par l'explication des mystères de notre destinée. Alors naquit la théologie, sorte de science qui ne pouvait naître qu'à cette époque : car c'est la philosophie unie à la religion. Alors aussi commença une lutte cachée : la part que le christianisme avait faite à la philosophie ne suffisait pas à son inquiétude. De là les hérésies, qui ne sont que
les tentatives de l'esprit philosophique pour empiéter sur la religion. La philosophie n'osait pas encore fonder un empire à part; mais, contenue à grande peine dans le domaine de la foi, elle essayait d'y trouver l'indépendance par l'innovation, et vivait cachée au fond de la théologie qu'elle agitait : jusqu'à Bacon et Descartes tous les philosophes sont théologiens.
Avec Bacon et Descaries commença une ère nouvelle, et c'est à cette époque qu'appartient Bossuet : la philosophie se sépare de la théologie; l'Église, fatiguée des hérésies du xvi" siècle, voit sans regret s'éloigner cet hôte incommode; l'antique alliance est rompue. Cependant la philosophie, comme une colonie qui vient à peine de quitter sa métropole, est encore docile; mais Bossuet, dans cette indépendance respectueuse, voit déjà poindre lia guerre. Malebranche succède à Descartes, et la inélaphysique intervient dans la religion. Un grand combat^ dit Bossuet dansune lettre ^ ^ se prépare contre rKglise sous le nom de la philosophie cartésienne,.. Il s'introduit une liberté de juger qui fait que, sans •égard à la tradition^ on avance témérairement tout ce •^u' on pense.
Ainsi, quoique cartésien comme tous les grands liommes de son siècle, Bossuet cependant s'afflige du schisme de la religion et de la philosophie, et il ■craint cette science inquiète qui autrefois s'émancipait par l'hérésie, tout enfermée qu'elle était dans le sanctuaire, et qui aujourd'hui, livrée à elle-même, va bientôt se perdre dans la hardiesse de ses pen-
-» Édition de Lebel, t XXXI V, lettre 139, p. 372.
sées. Aussi il cherche à la ramener à Dieu : c'est là le but de tous ses ouvrages.
Descai'les avait imprimé à l'existence humaine le sceau de la certitude, et le fameux axiome, Je pense y donc je suis ^ était gravé, comme inefïaçable, dans le sanctuaire de la nouvelle école. C'est de là que part Bossuet pour s'avancer plus loin : il étudie cette faculté de penser que l'homme ne s'est pas donnée et qu'il a dû recevoir de quelque part, ce principe immatériel et impérissable, qui doit être l'émanation de quelque nature immatérielle et impérissable elle-m(^me; et alors il s'écrie : Je pense, donc Dieu est. C'est là le résumé de sa philosophie. La pensée humaine n'est plus seulement le titre authentique de notre existence ; elle devient la preuve vivante de la Divinité, et, à chaque instant, semble promulguer Dieu au fond de notre âme. Ainsi, par lui la philosophie est marquée du sceau divin, et il lui montre que, quelque gi^ande et élevée qu'elle soit, elle n'en est r»:^' moins sous la main de Dieu et sous son autorité suprême *. L'âme a ses révolutions, que Dieu dirige comme celles des empires; et il n'est pas une des pensées qui montent dans le cœur de l'homme, qui ne rentre dans les desseins du Seigneur.
C'est surtout dans les Méditations sur V Evangile qu'il s'élève à la plus haute philosophie et s'y soutient sans efforts; c'est là qu'avec une incroyable sûreté d'esprit, il se sert de la métaphysique pour sonder les mystères de la religion, et de la religion
* Oraison funèbre de la reine d^ Angleterre»
pour contenir la témérité de la métaphysique; sa pensée s'initie aux secrets de la foi, il soulève quelques instants le voile impénétrable, il explique quelques mois du livre inexplicable, et l'homme, plein de saisissement et d'admiration, ne sait plus s'il adore la profondeur des mystères divins ou la profondeur du génie de Bossuet.
Dans la Connaissance de Dieu et de soi-même, ce n'est plus le même ton d'inspiration et de hardiesse : il analyse avec exactitude les éléments de nos connaissances; il examine avec netteté les facultés de noire esprit. Ce n'est point une clarté trompeuse qui se contente d'éclairer la surface sans pénétrer au fond des choses; il ne rétrccil pas la science pour la régulariser, comme ont iiiit les philosophes du dernier siècle; il est simple sans ôlre incomplet. Ce n'est pas non plus cette finesse minutieuse d'observations et ce rigoureux enchaînement d'idées qui, de nos jours, dans la psychologie, fait le mérite des philosophes de l'école écossaise. La marche de Bossuet est plus libre : franchissant les idées intermédiaires, il semble arriver de plein saut aux conclusions. C'est l'allure du bon sens, quand le scepticisme n'a pas encore appris à l'homme à douter de ses notions premières. Aujourd'hui, la raison est défiante ; elle marche pas à pas, passant d'une idée à une autre sans jamais prendre d'essor. De là, dans la psychologie moderne, beaucoup de délicatesse et de pénétration ; de là une rigueur de raisonnement qui satisfait et qui inquiète à la fois, lant on voit qu'il faut de précautions pour ne pas faillir.
Ainsi, dans Bossuet, théologie, politique, phi-
losophic, tout dépend de la foi, et, sous ce rapport, c'est, si j'ose le dire, l'esprit le plus systématique de son siècle, car il subordonne tout à la religion et semble n'aborder une science que pour la soumettre à Dieu. Mais, en même temps, il n'a rien de la sécheresse et de la monotonie des auteurs systématiques, car son vaste génie embrasse h la fois l'ensemble et le détail des choses; il résume les sciences sans les raccourcir, et met l'unité dans la variété. C'est lace qui fait le singulier mérite de son Discours sur l'Histoire universelle : tout est rappelé à une idée dominante, et tout conserve cependant sa physionomie particulière; Egyptiens, Grecs, Romains ont chacun leur attitude, et Dieu intervient sans que l'homme soit effacé; devant Dieu, il n'y a ni temps, ni lieu, ni différence d'époques, de pays, de mœurs et de gouvernements. Cependant, dans V Histoire universelle, ces innombrables accidents de la nature humaine sont marqués avec netteté et rapportés à Dieu sans jamais se confondre. Bossuet résume et analyse en même temps; il voit Dieu qui, du haut du ciel, dirige les choses de la terre; c'est à lui qu'il ramène tout. Mais chaque chose a sa forme : Dieu l'a permis; et Bossuet, avec une religieuse exactitude, conserve aux peuples et aux événements leurs signes et leurs caractères particuliers. Ainsi, attentif à discerner et à suivre les conseils de la divine sagesse, l'historien met de la variété dans ses récits, parce que Dieu a mis de la liberté dans l'homme ; il y met de l'unité, parc 3 qu'à travers les révolutions successives des empirjs, le dessein de la Provi-
(Icncc se poursuit sans être jamais changé ni interrompu.
Quelle admirable revue de tous les peuples ! €omme ils viennent tour à tour devant Bossuet témoigner de leur faiblesse et avouer que Dieu seul est grand! C'est en vain qu'ils veulent s'arrùler et faire halte : il faut marcher, il faut courir. Bossuet pousse les uns sur les autres les siècles et les peuples : Marche, marche ! dit-il à l'Egypte, et le troue majestueux des Pharaons, et ce sacerdoce imposant, et ce peuple grave et sérieux passe et disparaît bientôt; — Marche, marche î dit-il à la Grèce, et ces républiques turbulentes, cette nation (le poètes et d'orateurs, avec tous ses chefs-d'œuvre et tous ses trophées, va se perdre dans le gouffre de la puissance romaine ; — Marche, maixhe ! dit-il à Uome elle-même, et ce peuple invincible, qui sert d'instrumentaux desseins de Dieu, sera à son tour effacé de la terre qu'il n'aura conquise que pour Jésus-Christ; son aigle, qui croyait voler au gré de la politique du sénat, est forcée de reconnaître que s<Dn vol était tracé et qu'elle a suivi le doigt de Dieu plutôt que l'ambition des Sylla et des Pompée. Ainsi Dieu est partout, il change et renouvelle à s )u gré la fl gure du monde, et, à la voix de Bossuet, l'antiquité semble se réveiller du tombeau pour s'entendre révéler ce Dieu inconnu qui présidait à ses destinées, et qui est le seul qu'elle n'ait point adoré.
Le plan de Bossuet ne convient qu'à l'histoire du monde, et Dieu ne peut servir de centre qu'à l'univers : dans l'histoire d'un peuple ou d'une province,
ce serait dégrader la Providence que de la mAler aux minces détails de l'adnninistralion ou aux petits intérêts d'un homme, et il n'y a que les révolutions des empires qui méritent d'être expliquées par les conseils deDieu.
Jusqu'ici nous n'avons point parlé de l'éloquence de Bossuet; arrêtons-nous un instant avant de l'étudier en détail.
Dans Bossuet, tout s'accorde : esprit net et sûr, il rencontre un siècle qui veut paj:'tout de l'unité, et il embrasse un état qui interdit l'examen. Aussi la discrétion et la réserve de pensées est le caractère dominant de son époque et de son génie ; mais cette retenue n'est point une précaution craintive, et elle n'a ni les petitesses ni les embarras de la peur. C'était alors la nature des esprits de s'arrêter à temps, sans songer même à se faire honneur de leur modération, car ils semblaient ne pas sentir qu'ils pouvaient aller plus loin. C'était une de ces époques où l'homme aime la science pour ellemême, oij les méditations n'ont encore d'autre but que le développement de la pensée ; un de ces siècles enfin qui ont tous les genres d'esprit, excepté l'esprit qui fait l'application des idées aux choses. Ce qui prête à la pensée une portée menaçante, c'est l'application qu'elle a : donnez une intention aux spéculations du xvii^ siècle; Pascal sera presque un impie, et Corneille un républicain.
Il n'y a point d'éloquence sans liberté; mais c'est être libre que de croire l'être. Au siècle de Bossuet, les esprits ont de liberté tout ce qu'ils en conçoivent. De là l'éclat de l'éloquence à cette époque;
de là, en même lemps, la force et la sûreté d'idées : car rien ne s'accorde mieux avec le bon sens que cette liberté naïve qui reste sans eflbrt en deçà du danger et de la hardiesse.
C'est aussi le bon sens qui fait l'éloquence de Bossuet. Destinée à émouvoir tous les hommes, elle puise sa force dans les idées communes à tous les esprits et dans les sentiments naturels à tous les cœurs. C'est par là que Bossuet se rapproche de Démosthène : ils ont tous deux un bon sens solide et profond. Démosthène ne foudroie pas ; il raisonne avec le peuple, il se met à sa portée, il dit tout ce que le monde sait : l'ambition de Philippe et l'indolence d'Athènes. Bossuet parle aussi aux chrétiens de leurs pensées et de leurs intérêts de tous les jours, de l'éternité, de l'incertitude de la vie. Ils ne se tourmentent ni l'un ni l'autre à chercher des idées neuves ; ils disent ce qui est, mais ils le disent avec une force de raison qui subjugue les esprits. Démosthène est moins élevé et moins imposant que Bossuet, car il ne parle que des choses d'ici -bas; Bossuet parle de Dieu et de l'immortalité de l'àme. Mais ils sont tous deux sublimes à force de bon sens et de vérité. De là cette admirable simplicité de style; leurs mots ne sont pas plus recherchés que leurs idées ; chez eux tout est naturel. Le secret de leur supériorité, c'est de savoir se servir mieux que tout le monde de la langue et des sentiments de tout le monde.
Bossuet façonne les mots à son gré, il leur communique sa puissance. Mais n'essayez pas de lui dérober ces expressions marquées de son empreinte :
c'est une monnaie qui ne vaut que dans le pays; ailleurs elle n'a plus de litre; ce n'est qu'un mot laissé à sa propre faiblesse. Balzac, avant lui, avait écrit avec noblesse ; mais il s'enivre de ses paroles et déguise souvent la pauvreté des pensées sous la pompe des mots. Dans Bossuet, l'expression atteint l'idée sans jamais la dépasser. C'est surtout dans sa philosophie qu'éclate cette heureuse justesse : ce n'est point un jargon prétentieux mêlé de termes de l'école et de phrases poétiques, où les métaphores se croisent et se brisent à chaque instant, où les mots sont plus grands que les idées et trompent le lecteur, pareils à des armures gigantesques qui cacheraient de faibles pygmées. Ici le mot égale toujours la pensée. Bossuet n'a pas, comme Platon, le privilège de créer des termes nouveaux ; mais il sait se faire obéir de sa langue et la plie à son génie sans la défigurer.
Bossuet imite beaucoup les Pères de l'Église ; son génie s'est agrandi et sa foi s'est fortifiée dans le commerce de ces grands hommes. En effet, quelle source d'éloquence, quelle admirable variété d'esprits ! Dans le christianisme, chaque pays a son orateur ; et l'Afrique elle-même, veuve de gloire depuis Carlhage et Annibal, s'enorgueillit de son Tertullien. Ainsi, de cette religion qui ne connaît plus ni Juifs ni Gentils, qui appelle tous les hommes aux pieds du même Dieu, naît une littérature qui réunit aussi tous les génies et toutes les imaginations diverses. Elle n'a ni patrie ni capitale, elle n'est ni à Rome ni à Athènes, elle ne connaît ni Béotiens ni provinciaux : elle est, comme la foi nouvelle qu'elle proclame, la
patrimoine de tous les peuples. Chrétiens de Marseille ou de Corinlhe, esprits nets et profonds de rOccident, brillantes imaginations de l'Orient, sophistes de l'Egypte, grammairiens de Rome, vous tous enfin, de quelque pays que vous sortiez, venez avec vos idées, vos styles et vos accents divers : la littérature du christianisme ne s'inquiète pas de la pureté de langage, et c'est ici une communion de foi et non de goût. Aussi, dans les Pères de l'Église, il n'y a ni médiocrité servile ni timidité d'écolier. Tandis qu'à genoux devant ses devanciers, ja littérature profane demeure élégante, correcte et stérile, le christianisme, irrégulier et fécond, s'abandonne à la liberté de ses inspirations, et, quand il change la religion du monde, il ne se fait guère scrupule d'en changer la littérature.
Examinons tour à tour les sermons de Bossuet et ses oraisons funèbres : ce sont deux parties distinctes de son éloquence, l'une peu connue et qui mérite notre attention, l'autre trop admirée pour que nous essayions encore de la louer.
Le sermon, depuis Massillon, n'est plus guère qu'un discours sur la morale ; c'est une dissertation académique qui ressemble aux harangues des sophistes de la Grèce. Bossuet s'en plaignait déjà : On n'enseigne plus les mystères^ dit-il, on se tient dans les généralités et dans la morale *. C'est qu'il croyait, avec les Pères de l'Eglise, qu'il faut avant tout prêcher les dogmes. Ainsi pensait Fénelon. Ces deux grands hommes ne faisaient pas de l'éloquence
* Lelires,
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de la chaire un vain jeu de paroles : c'était un ministère sacré. Il ne s'agit pas ici d'une harangue apprêtée qu'écouteront des oreilles curieuses, c'est une éloquence qui juge les hommes, au lieu d'être jugée par eux; et ils en sortent plus coupables s'ils n'en sortent plus vertueux.
Voilà quelle idée Bossuet et Fénelon ont de l'éloquence de la chaire : c'est un exercice de charité et non d'amour-propre, c'est une œuvre de religion et non de littérature. De là l'autorité et la force de leur langage. Dans l'Eglise comme dans les républiques anciennes, l'éloquence n'est pas un stérile amusement, c'est une action : c'est elle qui corrige et qui instruit, c'est elle qui gouverne. Démosthène et Cicéron, Fénelon et Bossuet ne sont pas des hommes de lettres qui vivent dans le loisir et dans la contemplation : ce sont des orateurs, des consuls et des évêques. Cicéron déjoue les projets de Catilina, Bossuet combat la réforme et le quiétisme. Ils parlent et ils font, ils ont les discours et les œuvres.
Avant tout, Bossuet enseigne les dogmes. Ce mélange d'instruction dogmatique et d'éloquence vive et impétueuse donne à ses sermons un caractère particulier : c'est tantôt la marche du dialecticien, tantôt l'essor de l'orateur; son éloquence soudaine et inattendue brille tout à coup au milieu d'une controverse théologique. Quelle confusion apparente jusqu'à ce qu'on trouve le point d'où il faut regarder ! alors quelle force et quelle clarté I Ce n'est point le rigoureux enchaînement de Bourdaloue; il semble s'élancer par bonds hardis et irréguiiers. Ce sont des sermons faits pour être entendus ,
ils ont besoin du geste et de la voix, qui achèvent l'idée. Quel naturel et quelle liberté de génie ! comme il prend hardiment toutes les formes ! Gourons au drame de la Passion : car ce n'est plus un sermon, c'est un drame. Voici Jésus-Christ au prétoire : entendez-vous les cris et les injures des soldats, comme ils se demandent en riant le roseau et la couronne d'épines! Quelle vive imagination ! quel dialogue terrible et familier! Nous frémissons de colère et d'attendrissement. Attendons : le prédicateur a reparu. Voici la division rigoureuse des preuves, voici l'explication savante des mystères de la foi. Ainsi, dans ses sermons, poëte ou théologien, Bossuet prend tous les tons. C'est là peut-être que se découvre mieux qu'ailleurs la nature de son éloquence, admirable mélange d'érudition et de génie. Les Elévations sur les Mystères et les Méditations sur V Evangile sont marquées du môme caractère de profondeur et d'abandon, de science et de simplicité. Tendre et gracieux quand il décrit l'enfance du Sauveur, c'est le langage de l'idylle, c'est une églogue chrétienne pleine de naïveté et de candeur. Tantôt, avec saint Luc et saint Matthieu, il assiste en quelque sorte à la vie de Jésus-Christ et s'en fait le spectateur; il en renouvelle l'intérêt et semble nous conduire par la main à travers les miracles du Sauveur depuis son berceau jusqu'«à sa croix, depuis le trône de sa pauvreté ']u?>(\yC'à\\ trône de son supplice. Tantôt, philosophe platonicien avec saint Jean, il se plonge hardiment dans la divine obscurité des mystères; mais il ne quitte jamais le fil conducteur de la foi, et il marche à côté de l'Écriture d'un pas
ferme et mesuré, sans jamais la devancer ni rester en arrière.
C'est cette profondeur de doctrine qui, de son temps, fit la gloire de Bossuet : il était plus admiré comme théologien que comme orateur, et ses controverses éclipsaient son éloquence. Aujourd'hui nous nous étonnons de cette erreur qui nous semble une injustice; mais Bossuet ne s'en plaignait pas. A cetle époque, la religion passait avant tous les intérêts, et l'honneur de la défendre avant tous les mérites. Plus tard, les controverses dogmatiques perdirent leur crédit. Alors l'admiration se tourna vers les oraisons funèbres, et Bossuet ne fit que changer de gloire. En effet, la théologie peut être plus ou moins goûtée, selon les différents siècles; mais l'incertitude de la vie, la vanité du monde. Dieu, ses promesses de bonheur, ses menaces de justice, voilà la source inépuisable d'une éloquence qui ne doit finir que le jour où il n'y aura plus ni crainte ni espérance dans ce monde.
Dans Bossuet, la mort est une sorte de dogme religieux; c'est une partie du christianisme dont il s'est fait l'apôtre. De quelle voix solennelle il la prêche à la terre! comme il aime à faire retentir ses terribles leçons dans cette cour brillante, dans ce Versailles élevé comme par enchantement, devant ce jeune roi enivré de gloire, d'amour et de flatterie, parmi ces hommes si occupés du monde, qui oublient la mort et que la mort n'oubliera pas ! Quelle tristesse chrétienne dans ses paroles ! Ce n'est point cette vague mélancolie qui nourrit ses chagrins avec une sorte de tendresse et cherche des émotions dans
la douleur : c'est une tristesse grave et sincère qui se tourne vers la religion plutôt que vers la rêverie; c'est le recueillement d'une ame pieuse plutôt que le désœuvrement d'une sensibilité inquiète.
La vérité dans les oraisons funèbres n'est pas la vérité de l'histoire. Bossuet attaque avec force l'orgueil et l'ambition ; mais il ne nomme jamais les coupables : il est libre avec les choses et mesuré avec les personnes. Cependant, quand leur tombe est déjà fermée depuis quelque temps, il parle des grands de la terre comme en parlera l'histoire. Alors il juge en homme d'État : voyez comme il apprécie la Fronde et ces derniers efforts d*une liberté remuante, et ce ministre persécuté et devenu nécessaire par ses malheurs où l'autorité éouvcraine était engagée. Disons-le : dans cette manière libre de juger des hommes, on reconnaît parfois l'hôte de Chantilly, Bossuet visitait souvent ce prince, qui gênait peutêtre la cour de l'éclat de sa gloire née avant Louis XIV, ce frondeur inquiet devenu sujet respectueux, mais qui tenait à Chantilly une sorte de cour indépendwite avec réserve et qui ne fut jamais ni l'esclave ni la rivale de celle de Versailles *. Bossuet, peut-être à son insu, rapportait des entretiens de Condé quelque chose de libre et de hardi qui se mêlait aisément à la franchise de l'orateur chrétien.
La philosophie du xviii'' siècle traite l'oraison funèbre d'éloquence servile, consacrée à la gloire des grands, et qui dédaigne les vertus roturières; justes
* Voyez la Visite de Burnet à Chantilly, dans VHistoire de mon temps.
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reproches, si l'oraison funèbre n'était qu'un panégyrique : mais c'est une grande leçon donnée au nom de la mort, et, quand Bossuet se fait entendre près du cercueil des princes et des rois, c'est pour mieux confondre la vanité humaine en attestant ces titres et ces inscriptions, vaines marques de ce qui n'est pluSy et tout ce magnifique témoignage de notre néant. Les hommes ordinaires ne meurent que pour leur famille, et le monde n'a rien à apprendre auprès de leur tombeau ; mais, quand une jeune princesse se sèche du matin au soir comme V herbe des champs, quand, du milieu des fêtes et des plaisirs, elle tombe tout à coup entre les mains de la mort, c'est alors que l'homme reconnaît la petitesse de l'orgueil humain. Rois, princes, ministres, pleures par Bossuet, dites-nous si c'est vous flatter que de montrer avec quel dédain Dieu vous sacrifie à r instruction des hommes pendant qu'ils tremblent sous vos mains ? Pourquoi envier ces louanges données à leur naissance et à leurs titres, vaine gloire qui nî^mpôche pas qu'ils ne descendent au tombeau pour nous servir d'enseignements? Laissez vanter ces princes anéantis, laissez parer la victime : le sacrifice est prêt. Ainsi, dans le génie de Bossuet, il s'est trouvé une éloquence qui flatte sans déshonneur : car elle n'élève l'homme que pour l'abaisser devant Dieu, et il n'y a pas un de ces éloges donnés à de froides poussières qui ne fasse trembler comme une terrible leçon.
Finissons par un trait qui achève de peindre Bossuet, et cette foi ardente et vive qui fut une partie de son génie.
Bossuet était près de mourir; l'abbé le Dieu, son secrclaire, à genoux près de son lit, le suppliait de penser quelquefois à ses amis qu'il laissait sur la terre et qui étaient si dévoués à sa gloire. A ce mot de gloire, qui venait troubler la pieuse humilité de ses derniers instants, Bossuet, ranimé par une sainte indignation, se souleva à demi et retrouva assez de force pour s'écrier : « Cessez ces discours et demandez pour moi à Dieu pardon de mes péchés ! »
Sublime effroi ! voilà cet homme qui fut grand entre tant de grands hommes, qui convertit Turenne, qui loua Gondé, combattit Fénelon et correspondit avec Leibnilz ! Que craint-il en mourant? c'est qu'on ne s'entretienne de sa gloire plus que de ses péchés, et il se fait un scrupule d'être immortel dans la mémoire des hommes, quand son âme attend encore les jugements de Dieu. Eh bien! tristes témoins de sa mort, laissez mourir, comme un juste obscur, le défenseur de la religion et le dernier Père de l'Église; laissez-le s'abaisser sous la crainte du Seigneur : il n'échappera pas à cette renommée qu'il redoute, et l'admirable humilité de sa mort chrétienne vient, comme malgré lui, couronner la gloire de sa vie. C'est à la postérité, qui ne se fait point de scrupules dans son admiration, c'est à elle de rendre un libre hommage à la mémoire de Bossuet.
Esprit fait pour ordonner plutôtque pour discuter, il aime l'autorité et craint l'indépendance; son génie convenait à son époque, à la monarchie absolue, à l'Église calme et respectée, à la littérature naissante et régulière. Dictateur superbe de l'esprit humain,
il plie son siècle sous le joug : politique, littérature, histoire, philosophie, viennent, au son de sa voix imposante, se renfermer dans le cercle immuable de la foi. Ses contemporains admirent et se soumettent ; mais il en est de la domination du génie comme de l'empire des conquérants, qui se disperse après leur mort : il n'y a que leur gloire qui reste impérissable. Bossuet meurt, et le majestueux faisceau de sa dictature est brisé sans retour, l'esprit humain s'échappe de tous côtés. Déjà la royauté de Louis XIV a perdu le prestige *de ses victoires, déjà le scepticisme perce avec Fontenclle; enfin Voltaire est né, jeune et audacieux conquérant, qui va transporter l'empire à d'autres idées, qui elles-mêmes ne le garderont pas. Tant il est vrai que l'esprit humain, dans son indomptable et éternelle liberté, ne souffre même que pour un temps le despotisme glorieux du génie!
A LA FIN DU XVIIIc SIÈCLE.