‹ Essais de littérature et de moraleChapitre 8 sur 23 · LB GÉNIE DU FEU · texte numérisé non relu

LB GÉNIE DU FEU

Comme ils sont froids, sans passions, sans goû!s! Que leur ignorance est profonde !

On voit que Beaumarchais s'est bien gardé de leur donner des idées innées : ce sont de véritables statues qui attendent, pour penser, que leurs sensations s'éveillent. Jusque-là elle ne vivent qu'à demi. Ces ombres ne manquent pas de s'analyser en chœur, et elles chantent :

En désirant je sens que je jouis ; En jouissant je sens que je désire.

Voilà de la métaphysique du xviii* siècle pure et, avouons'ie, sans mélange de poésie ou d'imagination ; voilà l'explication de l'origine des idées et de Li formation de nos volontés, et tout cela mêlé de physique et d'épigrammes politiques, à l'Opéra, au milieu des chants et des ballets.

DEAUMAKCIIÂIS. 137

Ce qu'il y a de remarquable dans les pièces de Beaumarchais, c'est la complication de l'intrigue. Beaumarchais est, avec Corneille, l'auteur dramatique qui a mis le plus d'invention dans ses plans. Mais Corneille noue une action dramatique beaucoup mieux qu'il ne sait la dénouer; Beaumarchais conduit avec clarté l'intrigue la plus embarrassée. Peutêtre cette netteté d'esprit tenait-elle à l'habilude des affi^ires : quand on voit, dans ses Mémoires, avec quelle clarté il développe les détails les plus compliqués, on sent qu'il ne sera guère difficile à Figaro de brouiller et de débrouiller les intrigues du château d'Aqiias-Frescas.

En S9, Beaumarchais espérait siéger dans l'assemblée des électeurs parisiens réunis à l'Hôtel de Ville et qui prenaient le nom de représentants de la commune. Il ne fut pas nommé. Il publia alors un Mémoire où il se vanta d'avoir préparé et hâté la révolution par Tarare; et, en 1790, il ajouta à son opéra un sixième acte ou le couronnement de Tarare. 11 mit à cette nouvelle addition un avertissement qui est fortement empreint de la couleur du temps et du style de Beaumarchais : « 0 citoyens, « dit-il, souvenez-vous du temps où vos penseurs, a inquiétés, forcés de voiler leurs idées, s'envelop- « paient d'allégories et labouraient péniblement le « champ de la révolution. Après quelques autres a essais je jetai dans la terre, a mes risques et pé- « rils, ce germe d'un chône civique au sol brûlé de « l'Opéra. ))

Résumons-nous sur le caractère et le génie de Beaumarchais. Ce qui le distingue entre tous les

auteurs de la fin du dernier siècle, c'est qu'il a poussé plus que personne les esprits en avant. Il y eut môme dans sa destinée, comme dans ses écrits, quelque chose de novateur. A une époque où les rangs se gardaient encore avec une scrupuleuse exactitude, il sort de la bourgeoisie, arrive à la cour, fait une grande fortune, et, commerçant et courtisan tout ensemble, envoie des armes à l'Amérique insurgée, en même temps qu'il décide le ministère français à favoriser cette révolte. Voilà pour sa destinée. Même sort pour ses écrits : simple faiseur de couplets, forcé de plaider pour défendre ses biens, il agite la France entière avec un procès de quinze louis, et renverse presque une magistrature créée par le pouvoir royal; puis, il fait d'un valet de comédie un personnage politique, et proclame, par la bouche de Figaro, les droits et les prétentions du tiers-état, aussi vivement que Sieyès dans sa brochure du Tiers. En littérature, même goût d'innovations. Lisez sa préface du Mariage : il se plaint de la monotonie de notre théâtre. Et ce n'est pas seulement un novateur en paroles : il dit et il fait, il donne la leçon dans la préface et l'exemple dans la pièce. Beaumarchais sait que l'esprit humain est né pour avancer, et que chacun ici-bas doit chercher à lui faire faire une part de chemin. Aussi il le pousse hardiment en avant. C'est là une gloire ou un crime que ne lui pardonneront guère ceux qui marchent en arrière, ceux qui marchent de côté, et enfin ceux qui ne marchent pas du tout.

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