‹ Essais de littérature françaiseChapitre 14 sur 58 · A Clorinde, lelt XX, liv. III · texte numérisé non relu

A Clorinde, lelt XX, liv. III

Je ne travaille pas à faire aimer le caractère de Balzac, mais, bien que j'éprouve peu de sympathie pour l'homme, j'aime à rendre hommage aux grandes qualités de l'écrivain, et je n'hésite pas même à soutenir, contre l'opinion commune, qu'il est homme de goût. Je passe condamnation sur les habitudes hyperboliques de son langage et la monotonie des formes, quoiqu'on puisse dire à sa décharge que, voulant donner le ton de la haute éloquence, il a dû, comme un coryphée intelligent, le forcer un peu ; mais j'alléguerai, à l'appui de mon assertion, quelques jugements et quelques maximes qui attestent un critique judicieux. On sait que dans la querelle du Cid il se rangea du côté du public et de Corneille contre Scudery et Richelieu, par une lettre qui est un modèle de bon sens et de fine plaisanterie ; voici maintenant comment il apprécie la comédie de son temps, qui n'était rien moins que le tableau de la vie réelle : « Nos comédies ne montrent que des hommes artificiels, des passions empruntées, des actions contraintes, et un monde qui n'est pas le notre. » Il combat avec non moins de bon sens la manie de l'archaïsme et du néologisme, si naturelle aux jeunes écrivains à toutes les époques de transition : « Opposezvous fortement, dit-il, à la vicieuse imitation de ces jeunes docteurs qui travaillent tant qu'ils peuvent au rétablissement delà barbarie; leurs locutions sont ou étrangères ou poétiques. S'il y a dans les mauvais livres un mot pourri de vieillesse ou monstrueux par sa nouveauté, une métaphore plus effrontée que les autres, une expression insolente et téméraire, ils recueillent ces ordures avec soin ets'en parent avec curiosité. » La

leçon va à plus d'une adresse, et ce qui m'inquiète pour l'avenir de ceux qui pourraient la mériter, c'est qu'on ignore aujourd'hui le nom et les œuvres des écrivains que gourmandait Balzac.

Le sentiment des beautés simples et sublimes de la Bible porte Balzac à attaquer les paraphrastes maladroits qui dénaturent le style des prophètes en le chargeant de faux ornements : « Ces ornements les déshonorent, ces faveurs les désobligent. Vous pensez les parer pour la cour et pour les jours de cérémonie, et vous les cachez, comme des mariées de village, sous vos affiquets et vos bijoux. Vous les accablez de la multitude de vos richesses fausses ou véritables; vous voulez leur rendre le visage plus agréable, et vous leur ôtez le cœur. » Quoiqu'on lui -reproche, et avec raison, la pompe continue de son langage, il blâme dans les autres le défaul qu'il n'a pas toujours évité : « Rien, dit-il, n'est si voisin du haut style que le galimatias. » Il relève du péché de noblesse non interrompue les orateurs qui ne savent pas s'abaisser à propos ni mesurer l'élévation des mots à celle des idées, et il les instruit par l'exemple de l'orateur antique : « Périclès n'étoit pas toujours orateur, il ne tonnoit pas devant Le peuple quand il n'étoit question que de nettoyer les rues de la ville, ou de relever un pan de murailles qui étoit tombé, ou de taxer la viande de boucherie '. »

Il me tarde de montrer Balzac dans une de ces rencontres, i]^i'/. rares à la vérité, où la grandeur des idées s'accorde avec la majesté des paroles. Voici un passage que Pascal a remanié, et, dont la chaire chrétienne ;» sou-

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