Le Prince, ch. vin
i-8 BALZAC.
preuves de faconde et de dextérité, rentre dans son majestueux repos, ou reprend sa plume pour écrire au père Garasse une lettre pompeusement affectueuse.
Le défaut de sincérité, de conviction profonde, de dévouement sérieux à des doctrines constantes, nous gâte, par la réflexion, les plus belles pages de Balzac. En voici une où il a mis toute la force de son imagination, et on serait tenté de croire qu'il exhale l'indignation d'une àme héroïque née pour aimer la liberté et pour s'y dévouer. Lucain, aidé de Sénèque et avec des retouches de Tacite, n'aurait pas mieux dit : « Tibère a humilié toutes les âmes, il a dompté tous les courages, il a mis sous ses pieds toutes les tètes; il s'est levé au-dessus de la raison, de la justice et des lois. Il pense avoir ôté à Rome jusqu'à la liberté de la voix et de la respiration : ou les pauvres Romains sont muets, ou ils n'ouvrent la bouche que pour flatter le tyran. Mais un homme possédera-t-il sans trouble la gloire d'être plus craint que les dieux? (On parlait ainsi en ce temps-là.) Goùtera-t-il sans contradiction le fruit de cette victoire inhumaine qu'il a remportée sur les esprits? Jouira-t-il paisiblement des avantages de la cruauté, de la peur et du silence de ses sujets, de la lâcheté et des mensonges de ses courtisans? La vérité, qu'on retient captive, ne sortira-t-elle point par quelque endroit? ne paroitra-elle point en quelque lieu à la honte et à la confusion de Tibère? Oui, certes, et d'une étrange sorte.
« Des extrémités de l'Orient il lui vient une grande lettre, qui délivre la vérité opprimée, qui la venge dr< espions et des délateurs, qui efface les odes et les panégyriques de In flatterie. Cette lettre injurieuse esl écrite
de la main du roi des Parthés, et il n'y a pas moyen de la supprimer. Ce n'es! point un cartel d'ennemi à ennemi: c'est une satire, c'est un pasquin; c'est quelque chose de pis. Ou plutôt ce sont les premières piècesd'un
procès criminel intenté par le genre humain, que les vices de Tibère avoient offensé. Au nom de toute la terre un roi se déclare partie et prend la parole contre un empereur l . » Oui, Balzac, votre cerveau s'est échauffé, votre imagination s'est exaltée, votre style a pris une vigueur et une hardiesse qui étonnent, et on serait tenté de se demander si vous n'aviez pas en réserve une «âme de trempe antique ; mais comme vous avez employé ailleurs la symétrie de vos antithèses et la pompe de vos hyperboles à combattre la pensée libre et les institutions qui assurent la dignité humaine contre les caprices violents du pouvoir absolu, on ne saurait voir dans cette magnifique invective qu'un exercice oratoire sur une matière qui vous communique accidentellement de nobles idées etde généreux sentiments, à moins qu'on n'y découvre quelque allusion posthume à la tyrannie de ce Richelieu qui, de son vivant, ne vous avait jamais consulté sur les affaires d'État.
On peut se demander encore si les défauts de Balzac, comme écrivain et comme penseur, sont des vices de son génie, ou des torts de sa destinée. L'émotion du -intiment, la tendresse du cœur, manquent absolument à ses ouvrages, et c'est pour cela qu'ils attachent peu, quoiqu'ils plaisent souvent. Mais faut-il en accuser la sécheresse naturelle de son cœur, ou cet isolement qui rompit entre le citoyen et l'État, entre l'homme et la