‹ Essais de littérature françaiseChapitre 18 sur 58 · Le Socrate chrétien, discours IV · texte numérisé non relu

Le Socrate chrétien, discours IV

famille, entre le chrétien et l'Eglise, les rapports qui auraient remué l'âme de l'homme, du citoyen et du chrétien. J'incline à croire que cette retraite, qui fut viagèrement un excellent calcul de vanité, eut sur l'âme de Balzac, et par contre-coup sur son talent, une funeste influence. Elle endurcit son cœur en exaltant son amour-propre, elle appauvrit ses idées en iï'loignantde la pratique des hommes et des choses. Cette forte intelligence fut par là réduite à vivre sur le fonds de sa première expérience. Balzac n'a pas tenu toutes les promesses de son début, brillante floraison qui semblait annoncer la plus riche moisson. Les fruits de la maturité n'ont pas eu la vigueur promise. On peut bien dire que si Balzac ne se fût pas retiré prématurément de la vie active, que s'il eût été mêlé aux affaires et aux grands intérêts de la société, que si Richelieu l'eût appelé aux dignités de l'Église ou de l'État, il fûtdevenu un écrivain politique supérieur, ou un orateur éminent; mais on n'oserait l'affirmer. Ce qui est certain, c'est qu'alors au moins il n'aurait pas composé un Prince.de fantaisie, un Ministre chimérique, une Cour imaginaire; il n'aurait pas écrit de dissertations à vide sur le Romain, des lieux communs touchant Fabrice, Auguste et Mécènes; il ne se serait pas non plus amusé à prouver gravement (pie les dons du corps et de l'esprit ne sont ni de la puissance, ni de la juridiction de la fortune: il aurait laissé aux prises les Uranistes et les .Tobelins, sans se porter juge du camp, et moins encore eût-il disserté sur l'attelage de Vénus.

Balzac a beaucoup écrit. 11 ajouta une trentaine <!<> livres de lettres aux quatre premiers qui avaient corn-

mène»'» sa réputation, mais il ne s'éleva pas dans ce genre au-dessus de son coup d'essai, Il faut ajouter à celte vaste correspondance lePrince, composé on l'honneur de Louis XIII, et qui serait une excellente leçon s'il n'était une insigne flatterie; l'Aristippe ou le Mlnislre, qui devait être le complément du Prince, et que" Balzac n'a point publié parce qu'il eut à se plaindre de Mazarin aussi bien que de Richelieu; le Socrate chrétien, sans contredit son plus bel ouvrage, et qui contient le germe de deux chefs-d'œuvre deBossuet, l'Histoire universelle et l'Exposé de la doctrine chrétienne ; le Barbon, satire ou plutôt charge assez ingénieuse, dirigée, non pas contre Montmaur. comme on l'a cru, mais contre l'archevêque de Rouen François de Harlay, ce Lycophron de la théologie et de la chaire évangélique; enfin une foule d'entretiens et de dissertations sur des sujets littéraires et religieux, sans compter un nombre considérable devers latins. La meilleure de ces dissertations, celle qui roule sur YHerodesinfa nticida de Heinsius, fut mal accueillie par ce grand homme, qui répondit avec aigreur. Balzac, qui l'avait bien traité, s'étonna de ce procédé; mais il aurait dû se rappeler que la critique, même la plus bienveillante, effleure toujours l'irritable amour-propre d'un poète.

Cette fécondité a de quoi surprendre dans un écrivain dont le style atteste un travail opiniâtre. Le même prodige s'est renouvelé pourBufîon et J.-J. Rousseau. Balzac avait l'haleine courte, mais il la reprenait souvent. Ses lettres et ses entretiens sont des morceaux de peu d'étendue, mais achevés. C'était la véritable portée de son talent, et il ne va pas au delà, même dans les ou-

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vrages où il parait tendre plu* haut. Le Prince, VArïstippe, le Socrate chrétien, ne sont, que des lettres, des dissertations et des entretiens placés bout à bout, grossièrement cousus plutôt que liés et fondus de manière à former un tout indissoluble. Le style de Balzac est constamment noble et châtie, cependant il admet un grand nombre d'expressions familières ennoblies par la place qu'elles occupent et l'énergie qu'elles donnent au discours. C'est le même artifice auquel Bossuet doit ses plus grands effets d'éloquence, artifice heureux quand on l'emploie discrètement.

Après une étude sérieuse de la vie et des œuvres de Balzac, j'avouerai sans détour que son caractère ne m'inspire aucune sympathie. Jamais homme ne fut plus exclusivement occupé de lui-même : sa vanité trouvait bons tous les moyens de se satisfaire; il se louait sans relâche et se faisait louer à outrance. On trouve à citer, dans sa vie, la fondation du prix d'éloquence que l'Académie décerne annuellement, et son testament, par lequel il lègue tout son bien aux hôpitaux; or, je le dis sans crainte de décourager ni la vertu, ni la vanité, qui ne se laissent pas abattre si facilement, dans ces deux traits si vantés, la part du démon de l'orgueil pourrait bien être la plus forte. Je ne saurais estimer L'adulateur banal de toutes les puissances, le déserteur de toutes les disgrâces, le disciple irrévérencieux et Ta mi infidèle ; mais, si je considère l'écrivain, je dois avouer les immenses services qu'il a rendus à la langue, et reconnaître que Balzac avait quelques-unes des grandes parties de l'orateur, une belle imagination, le sentiment de l'han ie, le goût des idées étendues et éle-

vées. li avait, si l'on peut ainsi parler, les rouages de L'éloquence, mais le grand ressort lui manquait. Ce bel esprit fastueux n'avait point d'entrailles, et c'est, pour cela que, malgré ses rares qualités d'écrivain, il n'a pu être et ne sera jamais que le premier des rhéteurs.

Los destinées de l'hôtel de Rambouillet méritent d'être étudiées. Ce salon de beaux esprits, qui régenta la littérature pendant la première moitié du dix-septième siècle, et qui fut l'arbitre du goût, le sanctuaire de la morale, l'académie du beau langage, après avoir joui longtemps d'une gloire incontestée, a vu décliner ?on autorité sous le règne de Louis XIV, et le dix-huitième siècle n'a plus eu pour lui que le sarcasme ou le dédain : on l'a vu à travers les Précieuses ridicules de Molière, et on a détourné contre lui des traits que le grand comique n'avait dirigés que contre les maladroits imitateurs de son langage et de ses manières. Il est temps de se placer entre l'engouement des contemporains et le dénigrement de la postérité pour apprécier justement les services et les torts de cette réunion célèbre.

M. Rœderer, dans son Hisloire de la société polie en France, (ait remonter l'ouverture du salon de madame de Rambouillet à l'année 1600, sous le règne de Henri IV. L'esprit de cette société, ;i sou origine, fut politique »il moral. Le marquis de Rambouillet, ami du duc d'Épernon, était hostile à Sully, alors au comble de la faveur; Catherine de Vivonne, -;i chaste »■! noble femme, voyait

avec mépris les dérèglements de la cour : ces rancunes politiques et ces scrupules de pudeur les déterminèrent à se tenir sur la réserve, et à faire de leur hôtel un centre d'opposition modérée qui combattrait indirectement les barbarismes et les désordres de la cour par la pureté du langage et des mœurs. L'hôtel de Rambouillet ne tarda pas à devenir le rendez-vous des beaux esprits et des Femmes les plus distinguées. On briguait ardemment l'honneur d'y être admis, car l'admission était un double brevet de culture intellectuelle et de vertu. Une pareille réunion, que Bayle appelait un véritable palais d'honneur, ne pouvait pas manquer d'exercer une grande influence. Les circonstances extérieures en favorisèrent l'accroissement. La sévère économie du roi et rde son

ministre Sully, et, plus tard, l'indifférence littéraire de Louis XIII et des divers ministres qui se succédèrent avant l'avènement de Richelieu, abandonnèrent à l'hôtel de Rambouillet le patronage et la direction des lettres; cette espèce de dictature eut ses avantages et ses inconvénients.

L'hôtel de Rambouillet continua le travail de Malherbe sur la langue française : celui-ci avait donné à notre idiome la force et la noblesse, ses continuateurs l'assouplirent, l'aiguisèrent, et ajoutèrent aux qualités qu'il possédait déjà la finesse et la délicatesse. Il faut encore rapporter à en cercle ingénieux l'art de converser, qui fut une des principales gloires de la France, et d'où découlèrent la politesse, le savoir-vivre et l'urbanité, dont le nom même n'avait pas cours avant Balzac. On ne saurait non plus nier sans injustice les services rendus «à la morale par cette société d'élite :

elle rendit chaste-;, an moins en paroles, les auteurs qu'elle admettait, et plus retenus ceux qu'elle n'avait pas enrôlés. Son influence se fit sentir sur le théâtre, d'où furent bannies les obscénités qui le déshonoraient : l'accueil que l'hôtel Rambouillet fit à VAstrée de d'Urfé contribua beaucoup à cette révolution, et mit en honneur les beaux sentiments dans les livres et dans le commerce de la vie.

Malgré l'excellence de ses intentions, le cercle de la marquise de Rambouillet ne put échapper à la loi qui domine les coteries littéraires. Ces réunions exclusives se font toujours, comme l'a très bien remarqué M. Guizot, des idées et un langage à part; de sorte que ceux qui les fréquentent sont des initiés, et les étrangers des profanes. Ce besoin de se distinguer engendre la manière et l'affectation. L'hôtel de Rambouillet pouvait d'autant moins s'y soustraire, que, dans l'indifférence de la. cour et l'ignorance du peuple, aucun contact extérieur, aucun avertissement du dehors ne pouvait le réprimerdans ses travers. La conséquence forcée de cette situation sera la grande importance des petites choses, le sérieux des bagatelles. Il faudra chaque soir fournir un aliment à l'activité des esprits; ce besoin fera la fortune des billets galants, des rondeaux, des sonnets, des madrigaux, des énigmes; on s'extasiera sur an mot, on se divisera à propos d'un quatrain, on se formera en camps ennemis à l'occasion de deux sonnets. Voiture et Benserade tiendront le monde littéraire en suspens entre Job et Urémie; et la Belle Matineuse de Malleville le disputera longtemps à celle de Voilure; Balzac el Voiture discuteront gravement s'il faut dire

muscardins ou muscadins : on prendra parti pour bu

contre la conjonction car; et la rivalité de deux diseurs de bons mots, également gastronomes, Ménage etMontmaur, ameutera tout le Parnasse, et suscitera une guerre interminable.

Ce n'est pas tout : l'absence d'idées sérieuses et vraies portera les efforts de l'esprit sur les mots, qu'on tourmentera de mille manières, et sur la versification, qu'on surchargera de nouvelles entraves. Le sonnet, malgré la rigueur de ses lois, ses quatrains à rimes uniformes, ses tercets au sens supendu et la proscription de toute répétition de mots, ne suffira plus; le rondeau ajoutera aux difficultés de la rime identique la nécessité de ramener deux fois, à point nommé, les mots de son début; l'acrostiche placera toutes les lettres d'un mot, dans leur ordre de succession, à la tète de ses lignes rimées; certain rimeur bizarre1 prendra le contre- pied de l'acrostiche, et placera tour à tour chacune des syllabes du nom de son héros à la fin de ses vers; enfin, les bouts-rimés donneront la torture au bon sens par la tyrannie de leurs rimes étranges.

Le règne des salons, dans le sommeil des grandes questions religieuses et politiques, devait non seulement donner cours aux petits genres littéraires, tourmenter les phrases, les mots, les syllabes, les lettres mêmes, mais fausser ce qu'il y a de plus naturel au cœur humain, la passion. Les femmes réglaient et dominaient la conversation, elles devaient y introduire le sentiment. Comment ne pas parler d'amour, et comment en parler avec bienséance? On prit un biais pour le

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