De Neufgermain
faire, en tout bien, tout honneur; on sépara le sentiment de son but matériel et grossier ; on prit pour point de départ et pour objet la galanterie ; on l'épura, on la subtilisa, on en tira la quintessence, et l'on en fit sortir ce qu'on peut imaginer de plus fin, de plus délicat et de plus faux; et, comme si ce n'était pas assez de fausseté comme cela, on s'avisa de transporter ce sublimé sentimental dans l'antiquité, et de mettre toute cette belle métaphysique sur le compte et à la charge des héros de l'Italie et de la Perse.
Les femmes qui fréquentaient l'hôtel de Rambouillet prirent le nom de précieuses : c'étaitun titre d'honneur, et comme un diplôme de bel esprit et de pureté morale. Les précieuses se divisaient, suivant l'âge, en jeunes et anciennes ; le nom de vieilles aurait été trop dur pour leur délicatesse ; et, dans l'ordre moral, elles se classaient en galantes ou spirituelles, selon leur vocation pour les délicatesses du sentiment ou les finesses de l'esprit. Les principaux articles de leur code de morale consistaient à fuir la fausseté et la perfidie; à honorer cette sage contrainte qui est le principe et la garantie de la politesse; à demeurer fidèle à l'amitié, et adonner à l'esprit le pas sur les sens. La matière était leur partie adverse, et, ne pouvant la supprimer, elles voulaient du moins l'asservir etl'humilier. Ce mépris des choses sensibles, sanslesréduireau célibat, leurdonnait de l'aversion pour le mariage, dont elles reculaient toujours la conclusion. (iC fut en vertu de cette poétique matrimoniale qucM. de Montausier attendit courageusement que Julie d'Angennes eût dépassé ses trente ans avant de l'épouser : il n'en fallait pas moins pour faire un séjour cou-
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venable sur tous les points de la carte du Tendre : c'est pour cela que Ninon appelait les précieuses les jansénistes de l'amour; mais cette rigueur if était pas de l'hypocrisie. Il faut bien se garder de croire sur parole cette mauvaise langue de Saint-Evremond qui a jeté le doute sur la perfection vertueuse des précieuses, par une antithèse si libre et si discourtoise que je ne veux pas la reproduire. Au reste, Saiut-Evremond en est si satisfait qu'il la répète à satiété.
Les précieuses s'étaient fait une langue de convention propre à dépayser les profanes; Paris n'était plus Paris, mais Athènes; l'île Notre-Dame s'appelait Délos; la place Royale, place Dorique ; Poitiers était Argos ; Tours, Césarée; Lyon, Milet; Aix, Gorinthe ; la France avait fait place à la- Grèce : non seulement les villes, mais les hommes étaient débaptisés, Louis XIV avait échangé son nom contre celui d'Alexandre ; Je grand Gondé devait répondre au nom de Scipion; Richelieu était devenu Sénèque, et Mazarin Gaton. Tous les beaux esprits avaient subi la même métamorphose. Ne parlez plus de Chapelain, c'est Ghrysante qu'il faut dire ; Voiture, c'est Valère; Sarasin, Sésostris ; La Calprenède, Galpurnius; Scudery, Sarraïdès : Scudery et La Calprenède devaient être deux fois plus fiers avec ces noms sonores et pompeux.
Les scrupules des précieuses en matière de langage les portaient à éviter les mots vulgaires, et à les remplacer par de nouvelles métaphores et par des périphrases ; elles faisaient du miroir le conseiller des grâces ; des fauteuils, les commodités de la conversation; du prosaïque bonnet de nuit, le complice innocent du mensonge. Ce
sont là les ridicules de Jour manière; mais souvent elles ont rencontré juste, et leur vocabulaire a enrichi la langue. C'est des précieuses que nous viennent les locutions suivantes : « Cheveux d'un blond hardi, » pour ne pas dire roux; « n'avoir que le masque de la vertu, revêtir ses pensées d'expressions nobles, être sobre dans ses discours, tenir bureau d'esprit-, danser proprement, » et une foule d'autres que l'usage a consacrées. Croirait-on que le mot énergique sJencanailler, auquel Duclos a donné pour contre-partie s 'enduc ailler, soit sorti de la fabrique des précieuses? En somme, le procédé des Précieuses se réduit à substituer la périphrase aux mots vulgaires, et à rajeunir les métaphores usées; or, les grands écrivains ne font pas autre chose, mais ils le l'ont avec goût et mesure. Ce n'est pas là ce que Molière a attaqué. Dans sa critique, l'hôtel de Rambouillet était hors de cause, et il faut l'en croire lorsqu'il nous dit que les plus excellentes choses sont sujettes à être copiées par de mauvais singes qui méritent d'être bernés, et que les véritables précieuses auraient tort de se piquer lorsqu'on joue les ridicules qui les imitent mal. Malgré cette protestation de notre grand comique, l'hôtel de Rambouillet a été compris dans le ridicule qu'il destinait à des parodistes sans esprit et sans goût : et le nom dont s'honoraient les Longueville, les Lafayette, les Sévigné et les Deshoulières, n'est plus aujourd'hui qu'un sobriquet injurieux.
Tâchons de reproduire en quelques traits les habitudes de ee cercle de, beaux esprits, et pénétrons un instant dans le sanctuaire, je veux dire la chambre bleue d'Arthénice (c'était le nom précieux de la marquise de
Rambouillet : Malherbe et Itacan avaient trouvé en commun cet élégant anagramme du prénom de Catherine). Voici les abbés De Belesbat et Du Buisson, qui ne demandent pas mieux que de nous introduire dans la ruelle de cette chaste alcôve : nous sommes alcôvistes, grâce à la complaisance de nos deux introducteurs. Laissons entrer Scudery, Gotin, l'abbé de Pure, La Calprenède, Godeau, Ménage, et même Chapelain, et tâchons de ne pas rire en voyant le chantre de la Pucellc ôtant son vieux chapeau pour montrer sa vieille perruque, et laissant voir sous son manteau râpé son justaucorps de taffetas noir l'ait aux dépens d'un vieux cotillon de saseeur;les maîtres du logis luifont trop bon accueil pour que des intrus osent le railler. L'arrivée de Voiture va donner coursa une gaieté légitime; mais il entre d'un air mystérieux, le front chargé de nuages; el comme on s'inquiète de ce changement d'humeur : « -Mesdames, dit-il à demi-voix, il court de mauvais bruits sur le soleil. » Cette saillie rassure tout le monde, et l'on s'extasie sur cette nouvelle forme d'enjouement. Gotin profite de cette bonne disposition pour lancer une de ses énigmes, et l'assemblée, par déférence, laisse à la belle Julie l'honneur d'en deviner le mot. Puisque Julie s'est mise en scène, il faut s'occuper de la guirlande qu'on tresse en son honneur : « Qui de vous, dit la marquise, apporte aujourd'hui son hommage? M. de Voiture s'est-il enfin résigné à payer son tribut? » Voiture, au lieu de répondre, tombe dans sa rêverie ; car, un peu jaloux de M. de Montausier, il avait juré, à part lui, de n'être pour rien dans la galanterie de son heureux rival. « .Madame, dit alors Desmaretz de Saintii. 4
Sorlin, voici un quatrain sur Ja violette; je désire qu'il ne paraisse pas indigne de figurera coté des stances de M. des Itéaux sur le lis, ou de M. Chapelain sur la couronne impériale; au reste, écoutez :
Modeste en ma eotileui', modeste en mou séjour, Franche d'ambition, je me cache sous l'herbe ; Mais si sur votre iront je puis me voir un jour, La plus humilie des fleurs sera la plus superbe.
On devine les applaudissements que soulève ce madrigal ; au fait, il est fort joli, et Ménage n'hésita pas à lui donner la palme. Lorsque l'extase et les commentaires eurent cessé, une voix grave et lente s'éleva ; la ligure qui parlait avait le teint jaune et des traits virils; ses premières paroles amenèrent un silence général ; or, c'était mademoiselle deScudery, un des oracles de l'assemblée et la plus autorisée de ses casuistes ; elle posa une thèse de psychologie amoureuse : « Examinons, dit-elle, maintenant, quel est le plus malheureux d'un amant jaloux, d'un amant dédaigné, d'un amant séparé de sa maîtresse, ou d'un amant qui a perdu l'objet de sa passion? » La discussion fut longue et approfondie, si approfondie et si longue, que la décision en fut remise au lendemain. Tels étaient à peu près, les entretiens de cette société choisie, et ce procès-verbal d'une séance peut donner une idée des sujets qui se traitaient habituellement entre ces beaux esprits. Tour le ton et le style des interlocuteurs, on peut consulter les lettres de Voiture et les conversations qu'on rencontre si souvent dans la Clélie.
L'hôtel de Rambouillet, qui était, avant tout, un sanctuaire de pureté morale et une académie de beau
Langage, laissait cependant passer la médisance et la chronique scandaleuse. Nous avons vu que l'esprit d'opposition entrait pour beaucoup dans son institution ; car, essayer, sous le règne passablement graveleux du Bramais et sous la régence de sa veuve Marie de Médicis, de mettre en honneur la pureté des mœurs, c'était élever autel contre autel. Les beaux sentiments dont le chaste salon de la marquise de Rambouillet donnait le précepte et l'exemple étaient déjà la satire indirecte de la cour ; mais pense-t-on que cette satire discrète fût la seule qu'on se permit; c'eût été trop de vertu ; le diable a toujours sa petite place de réserve dans les meilleures âmes, et la faiblesse humaine voulait qu'on traçât quelquefois le tableau des désordres que l'on condamnait par la pureté de sa conduite. Je pense toutefois, que ces anecdotes, empruntées à la chronique de la cour et de la ville, se racontaient à voix basse lorsque le vieux marquis prenait à part, dans un coin du salon ou dans l'embrasure d'une fenêtre, Chaudebonne, Voiture, et le nain de Julie, Godeau, qui, malgré son évêché, entendait la plaisanterie. Cette partie secrète des entretiens du salon d'Arthénice nous a été transmise par le caustique et spirituel Tallemant des Réaux ; et Dieu soit loué de ses indiscrétions ! sans cela nous aurions perdu ces bons contes qui nous égarent aux dépens de Henri IV, et qui ternissent un peu son auréole de vert-galant ; nous ne saurions rien des peccadilles de son grave ministre le duc de Sully. L'opposition de l'hôtel de Rambouillet, moins systématique sous Louis XIII, ne laissa pas de suivre son cours: on s'y entretenait de* calante-
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ries de la cour ; on glosait sur le compte de Louis XIII, qui faisait si sottement son métier de roi ; Louis XIII, le moindre de sa race, héritier des vices et des faiblesses de sa mère, et qui ne tenait de son père que l'odeur du gousset, le plus ennuyé des princes et le plus ennuyeux, perfide en amitié, lâche et cruel jusqu'à contrefaire les grimaces des mourants, et regrettant de ne pas voir celle que devait faire à l'heure du supplice M. Le Grand (Cinq-Mars), le complice et, dit-on, le triste instrument de ses plaisirs. On n'épargnait pas non plus le cardinal-ministre, dont le patronage littéraire faisait concurrence, et l'on se permettait de railler sur ses amours avec la belle xMarion, sur ses bévues d'érudit, et sur son admiration pour les vers où Guillaume Golletel se plaisait à peindre dans le bassin des Tuileries : La cm no s'humectant de la bourbe de l'eau L
Les témoignages des contemporains ne manquèrent pas à l'hôtel de Rambouillet, et la considération dont il jouissait ne fut pas détruite pendant la durée du dixseptième siècle. Fléchier, dans l'oraison funèbre de M. de Montausier, multiplie les antithèses, pour peindre ce salon, « où se rendaient tant de personnes de qualité et de mérite qui composaient, une cour choisie, nom-