Voici les vers de Colleté
A même temps je vis sur le bord d'un ruisseau La cane s'humecter il'' La bourbe de l'eau, D'une voix enrouée, et d'un battement d'aile, Animer le canard qui languit auprès d'elle, Pour apaiser le feu qu'ils sentent nuit et jour Dans cette onde plut sale encore que leur amour.
Richelieu, émerveillé de cette poésie, donna à l'auteur soixante pisloles, eri djoutanl que <■ c'était seulemenl pour les six vers qu'il avail trouvés -i beaux, el que le roi n'étail pas asspz riche pour payer le peste. » Le reste étail de même force.
breuse sans confusion, modeste sans contrainte, savante sans orgueil, polie sans affectation. » Jugement qui serait plus près de la vérité si Ton transformait les correctifs en compléments; il vaut mieux, s'en tenir au jugement d'un contemporain, qui constate, sans commentaire, l'importance historique de cette illustre société : « (Vêtait le rendez-vous de tout ce qui était le plus distingué en condition et en mérite : un tribunal avec qui il fallait compter, et dont la décision avait un grand poids dans le monde sur la conduite et sur la réputation des personnes de la cour et du grand monde. » L'héritage de l'hôtel de Rambouillet fut recueilli par les duchesses de Montausier et d'Orléans, et par madame de Maintenon, gardiennes des traditions de la conversation spirituelle et polie, qui se maintinrent au dix-huitième sièele, à la petite cour de la duchesse du Maine, et dans les cercles de mesdames de Tencin et (ïeoffrin. Cet art de converser s'est perdu pendant la crise révolutionnaire ; madame de Staël y substitua un instant seséloquents monologues, interrompus par un coup d'Etat de Napoléon; toutefois, Delille et Suard avaient, dit-on, conservé les secrets de cet art ingénieux qu'ils paraissent avoir emporté dans la tombe. La tribune et les journaux onttué les salons, la conversation a fait place aux discours ; on ne cause plus, on discute, on pérore, oh déclame : mais si nous avons moins de beaux esprits, nous possédons en retour d'éloquents orateurs et de spirituels journalistes. Il faut bien accepter la compensation, et même s'en réjouir, car le règne des salons ne pourrait renaître que sur le tombeau de nos institutions politiques.
Le premier éditeur de Voiture fut son neveu Martin Pinchesne, que nous trouvons une première fois à côté de son oncle sur la route de Turin à Gênes, lorsque celui-ci, pour voyager en sûreté, se fit escorter, au prix de trois pistoles, par les bandits mêmes qui l'auraient dévalisé. « Je voudrois, écrivait alors Voiture à mademoiselle de Rambouillet, que vous eussiez vu la mine de mon neveu et de mon valet, qui croyoient que je les avois menés à la boucherie. » Plus tard, nous revoyons Pinchesne faisant assez triste figure dans les vers de Boileau :
Il n'est point de degrés du médiocre au pire : Boyer est à Pinchesne égal pour le lecteur.
Ici Boyer représente le médiocre, et Pinchesne le pire. Voiture était tombé dans des mains pieuses, il est vrai, mais maladroites. Pinchesne fit de son mieux, et fit mal. « Martin, dit Tallemant des Réaux, a sottement effacé des noms en y mettant des étoiles, au lieu de les garder pour les remettre plus tard. » De plus, il ne donna aucun éclaircissement sur les passages obscurs, et ne suivit pas même exactement Tordre, chronologique dans le classement des lettres. Tallemant, mieux placé
que personne pour biencomprendre, avoue que, malgré
(ont le soin qu'il y met, il y a encore des endroits dont lt* stuis Lui échappe. « Quelque jour, ajoute-t-il, si cela se peul l'aire sans offenser trop de gens, je les publierai avec des notes. » Tallemant n'a rien publié, mais heureusement il a écrit ses notes; il a remplacé, où il Ta pu, les étoiles par les noms qu'on avait effacés, et son travail, longtemps enfoui à la bibliothèque de l'Arsenal, est aujourd'hui tout entier sous nos yeux, grâce aux soins d'un nouvel éditeur, M. A. Ubicini, qui a su employer les matériaux préparés par Tallemant des Réaux et apporter de son propre fonds sa bonne part d'érudition et de goût l.
Voiture avait droit à cette réparation. Son nom est demeuré célèbre, quoique, de nos jours, on lise peu ses écrits, que Boilèau goûtait encore, et qui avaient fait les délices de toute une génération lettrée et polie. Il ne faut pasl'oublier, Voiture a été le plus homme d'esprit dans un temps où l'esprit était tellement en honneur que ceux mêmes qui n'en avaient point se piquaient d'en faire. Ne médisons pas trop de l'esprit, qui est le sel qui nous conserve tant de bons ouvrages. Sans doute il y a mieux que l'esprit, mais c'est un ingrédient qu'il ne faut pas dédaigner. Seul, il ne suffit pas, et si au lieu de le répandre sur un fond solide on l'a prodigué dans des bagatelles, son éclat se ternit vite et finira par s'effacer. Un philosophe éloquent, qui est aussi un critique délicat, Al. Cousin, va vous dire ce qu'il pense de l'esprit :
i. Œuvres de Voiture, loi tics ri poésies, nouvelle édilion. revue en partie sur le manuscrit de Conrart : corrigée el augmentée rie lellres et pièces inédites, avec le eommenlaire de Tallemant des Réaux, des éclaircissements et des notes, par M. A. Ubicini. 2 vol. in-18, Charpentier, 1S55.
»iH VOITURE.
« De toutes nos facultés, l'esprit est celle qui se mette plus dans le commerce de la vie, mais qui laisse aussi le moins de trace. Une saillie, une repartie ne se peuvent guère séparer de la manière dont elles sont dites; les mots spirituels n'ont toute leur grâce que dans la bouche d'un homme d'esprit. Il n'en est pas ainsi des mots partis du cœur et des grandes pensées. Comme ils viennent du fond même de la nature humaine, qui ne change point, ils ont des perspectives infinies, et durent autant que le cœur et la raison. Mais l'esprit se joue à la surface; il brille et s'éteint en un moment '. » L'esprit ne s'éteint pas si vite, et il y a dans Voiture telle gerbe de plaisanteries qui, à deux siècles de distance, jette encore des étincelles. Ce n'est plus un feu d'artifice comme pour les contemporains, mais ce n'est pas non plus le triste résidu que laissent, après leur éclat d'un instant, les fusées, les serpenteaux et les soleils de la pyrotechnie. M. Cousin le sait mieux-que nous, lui qui voit si clair dans le passé, lui qui sait donner tant de relief aux débris que son érudition a recueillis, lui enfin qui, loin de dédaigner Voiture, en parle avec estime. « Voiture, dit M. Cousin, régnait à Phôtel de Rambouillet. Il était la gaieté, la vie, l'âme de la maison. Toujours en train, sa verve inépuisable se mêlait à tout, animaittout... Mais Voiture n'a passMil ornent une facilité pleine d'agrément; il me semble que dans ses pièces un peu plus étudiées, il a des idées, de la philosophie, de la sensibilité, quelquefois même de la passion 2. » Kt qu'on ne croie pas que l'historien de madame de Lon-