‹ Essais de littérature françaiseChapitre 21 sur 58 · Ibid., p · texte numérisé non relu

Ibid., p

gueville parle ainsi par reconnaissance de L'admiration que Voiture a toujours témoignée pour son héroïne, soit lorsqu'il disait de la sœur du grand Oondé, encore enfant :

Do pertes, d'astres et de fleurs;

Bourbon, le ciel lit dos couleurs, El mit dedans tout ce mélange L'esprit d'un ange,

-(•il lorsque, avec plus de grâce et de goût, il écrivait en son honneur cette charmante strophe :

Notre Aurore vermeille

Sommeille ; Qu'on se taise à l'entour Et qu'on ne la réveille Que pour donner le jour.

Non, si M. Cousin ne déprécie pas Voiture, après tant d'autres, c'est qu'il comprend à merveille ce que valent encore les œuvres de Voiture, et surtout combien Voiture est supérieur à ses œuvres. Nous sommes heureux d'avoir l'autorité de M. Cousin pour appuyer une opinion que nous avons déjà exprimée ailleurs, et que nous avons l'intention de développer ici.

Parlons d'abord du caractère de Voiture. Le prince de Condé disait de lui : « Si Voiture étoit de notre condition, on ne pourroit pas le souffrir. » On voit par là ce qu'il exigeait des grands seigneurs parmi lesquels il vivait, et ce qu'il en obtenait. Il avait à maintenir sa dignité dans un monde où tout ce qui n'est pas né ne compte pas. Au fond, s'il fût né prince, il aurait été bon prince, car il avait l'àme hante et le cœur bien placé; mais étant fils dé bourgeois, et porté parmi les

princes par son esprit, il voulait que cette noblesse de nature fût mise de pair avec la noblesse de race. Il n'avait pas la faiblesse de vouloir cacher son origine. « Ceux qui font rimer Voiture avec roture, écrit-il à Costar, me connoissent bien mal, si par là ils pensent me faire dépit. Je vous proteste que je voudrois que tout le monde sût qui je suis. On me blàmcroit moins si je valois peu, et si j'avois du mérite, il seroit plus estimé. A la vérité, la noblesse tient un grand rang dans Tordre des biens de la fortune, et c'est un avantage qui sert à en acquérir beaucoup d'autres. Mais il y a bien des choses plus désirables en la vie, et ce seroit une des dernières que je m'aviserois de souhaiter. Si Ton ne pouvoit être généreux sans être ce que les Latins appellent generosus ; si on ne pouvoit avoir l'esprit beau, rame forte, grande et relevée; si la santé, la réputation et les richesses dépendoient de là, nécessairement, alors il n'y auroit point de consolation pour Horace ni pour moi. Mais il n'en va pas ainsi, grâce à Dieu '. » Ces! parler de bon sens, et comme eût fait Horace lui-même. Les plaisanteries si souvent citées de madame Desloges, sa maîtresse, et de Blot, son ami, prouvent qu'on pouvait, sans l'offenser, faire allusion devant lui aux tonneaux et au vin que vendait son père. Ceux qui les entendent autrement ne connaissent ni Voiture, ni la société de son temps.

Nous ne nierons pas que Voiture ait été joueur, mais il était beau joueur; il perdait sans sourciller l'argenl qu'il risquait en gentilhomme. N'avait-il pas la bourse de ses amis, comme ses amis avaient la sienne, tou-

1. Œuvres '!<• Voiture, t. il. p. 1 '<'.': »'>iiit. (Jbîcini.

jours ouverte? « Thésaurier est fait de vilain, » disent les courtisans de Picrochole dans Rabelais; ce n'est pas le fait de Voiture. Gomme il traite cavalièrement ce métal, que d'autres ménagent avec tant de respect ! avec quel plaisir il offre le sien, avec quelle aisance il demain le criai des autres, assuré qu'il est de renvoyer ce qu'il aura reçu, et peu soucieux de revoir ce qu'il aura donné! En ce genre, je ne sais rien de plus cavalier, de plus naturel, que ce billet écrit à Costar, sans doute le lendemain du jour où, étant allé à l'archevêché pour se faire relever par le coadjuteur du vœu de ne plus jouer, il avait été arrêté dans une salle d'attente par le marquis de Laigues, qui l'avait dégagé d'office et lui avait gagné trois cents pistoles : « Je perdis hier tout mon argent et deux cents pistoles au delà, que j'ai promis de rendre aujourd'hui. Si vous les avez, ne manquez pas de me les envoyer; si vous ne les avez point, empruntez-les. De quelque façon que ce soit, il faut que vous me les prêtiez, et gardez-vous bien de souffrir que quelque autre vous enlève sur la moustache cette belle occasion de me faire plaisir; j'en serois fâché pour l'amour de vous. Comme je vous connois, vous auriez de la peine à vous en consoler bientôt; afin d'éviter ce malheur, vendez plutôt tout ce que vous avez, jusqu'à M. Pauquet , et même jusqu'au petit Nau1. Vous voyez comme l'amour est impérieux; je prends un certain plaisir à en user de la sorte avec vous, et je sens bien que j'en aurois encore un plus grand si vous en usiez ainsi avec moi. Mais vous êtes trop pol-

1. L'abbé Pauquet était le secrétaire de Costar. et le petit Nau son valet de cha

tron l. » En effet, Costar n'était pas brave, et nous en trouvons la preuve dans un autre billet qui n'a pas moins de prix que l'autre et qui s'y lie, comme on va le voir. Costar avait été volé de nuit dans le Cours en revenant de Saint-Gloud; il s'était laissé dépouiller sans mot dire. « Un autre, lui écrit Yoiture, pour défendre sa bourse, auroit hasardé sa personne; vous en avez usé avec bien plus de sagesse, et il paroitque vous vous possédez admirablement. Vous avez voulu réserver voire valeur en une occasion plus importante, et vous n'avez pas eu l'imprudence, pour faire paroitre une de vos vertus, de mettre en danger toutes les autres. » Voici la part de l'homme d'esprit; maintenant voici celle de l'homme de cœur : « Ces honnêtes gens ont-ils eu la courtoisie de vous laisser un peu d'argent? Dans l'appréhension que j'ai qu'ils aient manqué à cette civilité, je vous envoie cent pistoles et vous en garde deux fois autant en cas de besoin 2. » Nous reconnaissons celui qui, dans une occasion analogue, écrivait à Balzac : « Je confesse devoir à M. de Balzac huit cents écus pour l'honneur qu'il m'a fait d'avoir pour agréable que je lui en prêtasse quatre cents. » Heureux temps où des lettrés se trouvaient en mesure d'échanger de pareils procédés!

La fierté et la générosité ne sont pas les seules qualités morales de Voiture. On sait qu'il était fort brave; vif sans être querelleur, il allait au besoin sur le terrain sjiiis s'inquiéter de, i'édit sur les duels qui, disait-on, n'étail pas fait pour lui, ni de tout ce qu'il hasardait en jouant sa vie. Nous ne, le louerons pas de ce reste de

Page 1