Œuvres de Voiture, l. Il, p
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désavoué, tant le tour en est habile et le ton naturel.
Il faut citer : « Monsieur, madame de Alarsilly s'est imaginé que j'avois quelque crédit auprès de vous, et moi, qui suis vain, je ne lui ai pas voulu dire le contraire, r/rst une personne qui est aimée et estimée de toute la cour, et qui dispose de tout le parlement. Si elle a bon succès d'une affaire dont elle vous a choisi pour juge, et qu'elle croie que j'y ai contribué quelque chose, vous ne sauriez croire l'honneur que cela me fera dans le monde, et combien j'en serai plus agréable à tous les honnêtes gens. Je ne vous propose que mes intérêts pour vous gagner: car je sais bien, monsieur, que vous ne pouvez être touché des vôtres. Sans cela je vous promettrois son amitié. C'est un bien par lequel les plus sévères juges se pourroient laisser corrompre, et dont un aussi honnête homme que vous doit être tenté. Vous le pouvez acquérir justement : car elle ne demande de vous que la justice 1. » Kst-il possible de mieux dire et de toucher avec plus d'enjouement une question sérieuse et délicate?
Dans tout ce que nous avons emprunté aux écrits de Voiture pour peindre son caractère, nous n'avons rien trouvé jusqu'à présent qui nous montre le bel esprit dont raffolait l'hôtel de Rambouillet. G'estquedans Voiture il faut distinguer avec soin la personne et le personnage, la nature et le rôle. Quand Voiture se produit
!. Œuvres de Voiture, i. I. p. 395. Ce billet veut être comparé avec i épilrc ix, ii\ . I, d'Horace :
Scplimiu i Claudi, nimirum intclligil uuu», Quanti me Eacias.
Et sans mettre Voiture au rang d'Horace, coinftio a fait Boileau, on comurendru qu'il y o bien de l'Horace dans V oilure.
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sans effort tel qu'il est, il écrit avec une facilité charmante; il a une grâce spontanée, un tour aisé, des traits et un Langage naturels que les juges les plus difficiles peuvent approuver sans réserve. Pour le bien connaître, il Tant l'entendre causer familièrement avec Gostar, par exemple, auquel il ne s'inquiète pas de plaire, qu'il traite sans façon, qu'il aune à railler, sans toutefois le piquer au vif. Gostar est homme desavoir, et comme il ne manque pas d'esprit, il entend la plaisanterie et ne s'en offense pas, ce qui laisse à son ami toute liberté de donner cours à sa verve. Nous savons gré à M. Ubicini d'avoir isolé toute cette partie de la correspondance; ainsi rapprochées, toutes ces lettres produisent plus sûrement leur effet, qui est de faire voir que Voiture n'esl pas toujours apprêté et que son esprit n'eu a que plus d'agrément lorsqu'il est sans apprêt.
Avec le comte d'Avaux, qui a été son condisciple et qui resté son ami, quoiqu'il soit devenu son protecteur, Voiture est moins familier qu'avec Gostar, et il est encore naturel. Ces lettres, d'un ton si noble et d'un tour si aisé, mériteraient aussi de former un groupe distinct, et il conviendrait d'y ajouter celles de d'Avaux lui-même, que Gonrart nous a conservées, et d'où l'intelligent éditeur a tiré quelques éclaircissements. -Mais ces éclaircissements ne suffisent pas toujours, et d'ailleurs l'ami de Voiture mérite d'être lu dans tout ce qu'il écrit. C'est un esprit très judicieux et très élégant; un de ces diplomates qui ont appris à l'école des anciens à penser et à écrire, et que l'histoire bien étudiée a préparés a mieux connaître les hommes et a traiter les affaires avec plus d'habileté. Il y aurait plaisir et profit à suivre dans tous ses détails
la correspondance de ces deux, hommes si distingués, qui manient une si bonne langue avec tant de dextérité,
et qui s'écrivent parce qu'ils ont quelque chose à se dire, fin effet, M. d'Avaux, qui regrette à Munster, où il traite de la paix, la société polie de Paris, dont il était l'ornement, veut en avoir au moins l'image dans les lettres de Voiture, et dans les siennes il peint fidèlement le cercle diplomatique où madame de Longueville, réunie cette l'ois à son mari, a porté les grâces nonchalantes de son esprit et l'éclat incomparable de sa beauté. M. Cousin a fait déjà d'heureux emprunts aux lettres de d'Avaux, et les passages qu'il en cite éveillent le désir d'en connaître davantage. L'occasion était belle de les reproduire intégralement en regard des réponses que leur fait Voiture. Nous aurions vu alors en pleine lumière le mérite des unes et des autres, et nous y aurions trouvé en outre des modèles de savoir-vivre entre le protecteur et l'obligé, d'un côté dans le patronage qui s'oublie, et de l'autre dans la déférence qui se respecte. Ce n'est pas un mince mérite à Voiture que d'avoir pu établir et maintenir, sur ce pied, de tels rapports, (îràcc à lui, nous pénétrons tout le sens de ce vers d'Horace :
Principibus pkieuis.se viris non ultima laus est.
Nous voyons que l'esprit de Voiture, qui ne fait jamais défaut, se diversifie selon Le temps et les personnes, qu'il règle le ton qu'il prend, et qu'il choisil les couleurs qu'il emploie, d'après la matière qu'il traite el sur le caractère (h; ceux auxquels il s'adresse. Le correspondant de Costar n'a pas les mêmes allures qui' le-
Correspondant du comte d'Avaux. Il y a mieux. Un jour, un seul jour. Voiture a eu devant les yeux la postérité; il a songé à elle, il a écrit pour elle, et cette fois encore il a trouvé le ton convenable. On sait que Voiture, longtemps mêlé aux intrigues de Gaston, duc d'Orléans, dont il <;tait le favori, et qui l'avait gagné à sa cause par les agréments de son esprit plus encore que parses Largesses, se laissa aller jusqu'à négocier en Espagne auprès du comte d'Olivarès, au profit du frère de Louis XIII. Mais enfin ses yeux s'ouvrirent, son bon sens l'emporta, il comprit la grandeur, des desseins de Richelieu, et il vit clairement que la destinée de la France était liée à la politique du cardinal. Il osa le dire, et sans récriminer contre ceux qu'il avait longtemps suivis, sans insulter personne, il exposa les raisons de son changement. Cette lettre, écrite pour les contemporains et pour l'avenir, est un document (pie l'histoire conserve; écrite avec autant de force que de mesure, elle révèle un grand sens politique et met en lumière, dans leur étendue et leur simplicité, toutes les conceptions du génie de Richelieu.
Au moment où Voitureécrit, en 1(336, une partie seulement de la tâche que le cardinal s'estimposée est accomplie; au dedans les partis sont vaincus etsoumis, mais au dehors l'abaissement de la maison d'Autriche n'est pas consommé. Est-°e le tort de la prudence du ministre ou du caprice de la fortune? Voiture va nous répondre, el on verra avec quelle solidité de raisonnement et avec quel mouvement d'éloquence : « Il fut chercher jusques sous '<* pôle ce héros qui sembloitêtre destiné à abattre l'Autriche. Il fut l'esprit mêle à ce foudre qui a rempli
L'Allemagne de feu et d'éclairs, et dont le bruit a été entendu par tout le monde. Mais quand cet orage fut dissipé, et que la fortune en eut détourné le coup, s'arrêta-t-il pour cela? ne mit-il pas encore une fois l'empire en plus grand hasard qu'il n'avoit été par les pertes de la bataille de Leipsick, et celle de Lutzen? Son adresse et ses pratiques nous firent voir d'un coup une armée de quarante mille hommes dans le cœur de l'Allemagne, avec un chef1 qui avoit toutes les qualités qu'il faut pour faire un changement dans un Etat. Que si le roi de Suède s'est jeté dans 1(3 péril plus avant que ne devoit un homme de ses desseins et de sa condition, et si le duc de Priedland, pour différer son entreprise, Ta laissé découvrir, pou voit-il charmer la balle qui a tué celui-là au sein de la. victoire, ou rendre celui-ci impénétrable aux coups de pertuisane? Que si, en suite tic tout cela, pour achever de perdre toutes choses, les chefs qui commandoient l'armée de nos alliés devant Norlingue donnèrent la bataille à contre-temps, étoit-il au pouvoir de M. le cardinal, «Haut à deux cents lieues de là, de changer de conseil, et d'arrêter la précipitation de ceux qui, pour un empire, car c'était le prix de celle, victoire, ne voulurent, pas attendre trois jours? Vous voyez doue que pour sauver la maison d'Autriche, et pour détourner ses desseins, il a fallu que la fortune ait fait depuis trois miracles, c'est-à-dire trois grands événements qui vraisemblablement ne dévoient pas arriver : la mort du roi de Suède, celle du duc de Priedland, el lu perte de la bataille de Norlingue*. - ïrou-
1. Wallenstein, duc 'l'1 Friedland, gagné à la cause de Richelieu, h qui al- In.i1 si' déclarer au moment nu il lui nssassin-é.
: i / m ,-r iir Voiture, i I. p. 57^-
vera-t-on aisément une page plus judicieuse etpluséloquente dans nos grands orateurs? Voilà jusqu'où la gravit*'* du suje( et la sincérité de l'idée et du sentimenl pouvaient élever l'esprit et le talent de Voiture.
Nous arrivons maintenant au Voiture de l'hôtel de Rambouillet, et il est bien temps de le voir en scène sur son théâtre préféré. Ici nous le retrouvons encore avec tout son esprit; niais nous aurons à lui demander compte de l'emploi qu'il en a fait. Son but estde plaire à ceux qui l'écoutent, et il est tenu, pour l'atteindre, de se conformer à leur goût : ce goût n'était pas celui du vrai, mais de l'extraordinaire et du raffiné. Il fallait surprendre et éblouir pour être applaudi. Voiture a complètement réussi; il a été le héros du cercle qu'il jfcvait entrepris de charmer; on i'écouiait avec ravissement, on ne l'interrompait que par des exclamations admiratives ou des rires approbateurs; on le lisait avec transport, et sa prose comme ses vers charmait la cour, la ville et même la province; enfin il était l'idole des salons. Son grand secret pour séduire est d'user et d'abuser de l'hyperbole et de l'antithèse; il cherche les rapports les plus éloignés, et peu lui importe qu'ils soient disparates, pourvu qu'ils étonnent et que le rapprochement fasse jaillir une étincelle. Il joue avec les idées et souvent avec les mots; il a des tours d'adresse et des tours de force pour faire entendre ce qui ne peut le dire; il ose beaucoup, et les témérités de son espriten montrent toute la souplesse et l'agilité. Mais, parmi ce iadinage, on démêle la supériorité d'un esprit qui se gcàte sciemment par complaisance, et on voit qu'il ne s'abuse las sur li valeur des traits qui lui attirent les suffrages.
Quel que soit l'inconvénient de reproduire des plaisanteries qui ne valent guère que par la nouveauté, par F à-propos, et surtout par la complicité bienveillante de ceux qui les écoutent, il faut cependant risquer quelques citations. La lettre où Voiture raconte comment il fut berné (le fut-il réellement? M. Sainte-Beuve serait curieux de le savoir, et nous aussi, mais nous n'en savons rien) ; cette lettre, fort goûtée dans le temps, abonde en hyperboles qui veulent être comiques et qui l'étaient alors; elle est adressée à mademoiselle de Bourbon, âgée de onze ans. En voici quelques passages : « Ce que je puis vous dire, mademoiselle, c'est que jamais personne ne fut si haut que moi, et que je ne eroyois pas que la fortune me dût jamais tant élever; à tous coups ils me perdoient de vue et m'envoyoient plus haut que les aigles ne peuvent monter. Je vis les montagnes abaissées au-dessous de moi, je vis les vents et les nuées cheminer dessous mes pieds, je découvris des pays que je n'avois jamais vus et des mers que je n'avois pas imaginées. Il n'y a rien de si divertissant que de voir tant de choses à la fois et de découvrir d'une seule vue la moitié de la terre. » On a le ton de ce badinage, et on peut deviner ce que sur ce canevas peut broder l'enjouement d'un Voiture, et quels doivent être les incidents de ce voyage aérien. En voici le dénoûment : « Le dernier coup qu'ils me jetèrent en l'air, je me trouvai dans une troupe de grues, lesquelles d'abord lurent étonnées de me voir si haut; mais quand elles m'eurent approché, elles me prirent pour un de ces pygmées ' avec lesquels vous savez bien qu'elles ont guerre
1. nu sait combien In (Aille de Voitnre Éfnii exifçnS. Il y nvail cependant
de tout temps, H crurent que je les étois venu épier jusque dans la moyenne région de L'air. Aussitôt elles vinrent fondre sur moi à grands coups de bec, et d'une telle violence que je crus être percé de cent coups de poignard; et une d'elles, qui m'avoit pris par la jambe, me poursuivit si opiniâtrement qu'elle ne me laissa point que je ne fusse dans la couverture *. » Les Précieuses durent s'extasier à la lecture de ce récit burlesque et fantastique, et sans doute le sévère Montausier ne manqua pas de gronder et de dire, selon son habitude : « Mais cela est-il plaisant? mais trouve-t-on cela divertissant? » Aujourd'hui l'avis de Montausier prévaudrait.
Si Voiture montait ainsi sur des tréteaux, et faisait une espèce de parade pour amuser mademoiselle de Bourbon, il s'émancipait bien davantage en écrivant à sa mère, la princesse de Condé. 11 est vrai que celle-ci avait vu la cour de Henri IV et qu'elle avait pu s'aguerrir en entendant les propos du Béarnais et de son entourage. Au reste, Voiture prend bien des précautions et des détours dans cette lettre du clou pour ne pas dire où s'est logé le furoncle qui l'a retenu à. la chambre lorsque ses amies de haut parage l'attendaient à Poissy pour les divertir : « Je vous assure, dit-il, que j'ai une raison fondamentale de ne bouger d'ici sur laquelle je n'ose appuyer, et qu'il n'est pas convenable d'expliquer davantage. » Cependant il s'explique, et voici comment : « J'ai délibéré longtemps en moi-Tïiême si je devois aller,
plus {ifttil quo lui à l'iiôlel de Rambouillet : c'était Godeau, qui n'en fui pas moins éveque de Grasse el do Vonoo.