‹ Essais de littérature françaiseChapitre 27 sur 58 · Œuvres de Voiture, 1. I. p · texte numérisé non relu

Œuvres de Voiture, 1. I. p

Scarron est le poète de la Fronde et le type de la poésie burlesque. Le genre qu'il a mis en vogue est décrié, et Scarron ne Test pas, car son nom a conservé une signification littéraire et une certaine importance historique; or, c'est quelque chose que de laisser dans les souvenirs une trace profonde. Si Scarron n'était qu'un bouffon, on ne parlerait de lui non plus que de d'Assouci, son triste imitateur. S'il s'est placé hors de comparaison, c'est que la bouffonnerie n'était pas le fond, la substance même de son esprit, mais le tour particulier d'un génie qui ne manquait ni de sens, ni de force, ni de délicatesse ; c'est qu'à tout prendre il avait une belle intelligence. Ce poète mérite donc d'être étudié avec soin; seul en France, quoique les imitateurs n'aient pas manqué, il a réussi dans un genre que le goût réprouve, et qui demande bien de l'esprit pour se faire agréer. Le succès, en pareil cas, est plus qu'une présomption favorable.

Scarron appartenait à une famille distinguée qui comptait d'illustres membres dans la robe et dans Mvglise. Son père était conseiller au Parlement de Paris, el possédait vingt mille livres de rentes, dont la meilleure part [devait revenir au jeune Paul, aîné de la fa-

mille et fils unique. La perspective qui s'ouvrait devant son enfance était brillante : la nature l'avait doué de toutes les qualités du corps el de l'esprit, et la fortune • le son père lui promettait un riche patrimoine. Pour réussir facilement dans ce monde, il faut le concours de l'homme et de la condition ; la société est ainsi faite. Si la condition est mauvaise, vous pourrez lutter vainement, même avec de puissantes facultés: si les facultés sont faibles, vous pourrez perdre tous les avantages d'une heureuse condition. Le progrès des institutions modernes tend à atténuer cette inégalité sociale, mais il ne parviendra jamais à l'effacer : tant que la famille subsistera, et son existence est la condition vitale de toute société, ce sera toujours un avantage ou un infini vénient d'être le fils de son père: Les avantages que Scarron tenait de la nature et de la condition lurent détruits en partie par le dérangement de sa fortune et de sa santé, voici comment.

Le conseiller Paul Scarron, qu'on surnommait l'Apôtre, parce qu'il avait toujours saint Paul à la bouche, était, j'emploie ici les expressions de son fils, le meilleur des hommes et non le meilleur des pères. Incapable de supporter le veuvage, il donna <;i ses enfants une belle-mère, et cette bélle-mère fut une marâtre : le jeune Scarron, tout enfant qu'il «'tait, fut assez clairvoyant pour reconnaître que Françoise de Plaix dénaturai et détournait à son profit la fortune paternelle, et assez indiscret -pour s'en plaindre. Son bon apôtre de père, pour avoir la paix du ménage, éloigna le jeune rebelle, qui alla passera Chàrleville sa treizième et sa quatorzième année ; lorsque la tempête lut apaisée, il

revinl sous le toit paternel, où son temps se partagea inégalement entre L'étude e1 le plaisir. On le défrayait assez largement, et dans l'insouciance de sa jeunesse, il ne parut pas songera l'avenir; les plaisirs et les voyages Le menèrent au delà de sa vingt-cinquième année. Mais la maladie l'arrêta tout à roui).

Pour avoir dans le monde une contenance et l'apparence d'un élat, il avait pris le petit collet et le titre d'abbé : titre commode qui n'était qu'un passeport pour les jeunes voluptueux. Le jeune Scarron travailla si bien sous cet habit contre l'esprit de la continence chrétienne qu'il se mit hors d'état de continuer. La Beaumelle, dans ses Mémoires sur madame de Maintenon, mémoires piquants, mais remplis d'allégations douteuses, rattache la maladie de Scarron à une farce de carnaval qui se serait passée au Mans. 11 raconte, sans même avoir pour lui l'autorité de la tradition, que Scarron, allant prendre possession de son canonicat du Mans, se déguisa avec quelques étourdis en sauvage, et que son bizarre accoutrement ayant excité les huées, la fureur même de la populace, il fut obligé de prendre, à s»>n corps détendant, un bain froid dans la Saithe. Ce bain, pris à contre-temps, serait le principe des douleurs et de la difformité de Scarron. Cette anecdote n'est qu'une parodie de l'aventure de Charles VI ; l'eau es! substituée au feu, et l'infirmité à la folie. La chronologie, indépendamment du silence des contemporains, réfute victorieusement ce récit. Scarron était perclus depuis sept ans, lorsqu'en 16451a protection de Lavardin, évêque du Mans, lui Ht obtenir une prébende ou un canonicat. Ce ne sont pas les eaux de la Sarthe, mais

les drogues des charlatans, (jui onl cloué pour vingtdeux nus Scarron sur son fauteuil de misères, d'où

partirent et autour duquel se débitèrent tant de bons mots et de gaillardises. Notre brillant abbé, notre coureur d'aventures fut brusquement arrêté par la goutte, cette cruelle expiation de la débauche. Ses cuisses commencèrent à former avec son corps un angle obtus dont les côtés se rapprochèrent en angle droit qui finit par devenir et demeurer aigu ; de sorte que la ligne droite de son corps fut hrisée et amenée à la forme d'un Z, punition bien sévère, quels qu'aient été la gravité et le nombre des délits. Scarron voulut guérir, il y employa toutes les ressources de l'art ; il fit même, sur la foi d'un charlatan, le voyage du Marais au faubourg Saint- Germain pour prendre un bain de tripes, et il revint au Marais retrouver ses amis, tout aussi perclus qu'auparavant et non moins gaillard. Plus tard il se berça d'une autre chimère, et songea à aller chercher sous le ciel brûlant des tropiques la guérison de ses maux. Ses tentatives et ses projets avortèrent également.

Quel que soit le principe de cette étrange maladie, les conséquences en sont incontestables. C'est de ce jeu cruel et bizarre de la nature qu'est née en France la poésie burlesque. La maladie avait laisse vivre dans ce corps difforme un esprit pénétrant et railleur; pour se venger gaiement et alléger ses souffrances physiques, le spirituel malade essaya de faire, ou plutôt de défigurer, le monde à son image. Ses ennemis naturels furent dès lors la noblesse, la grandeur, la régularité, l'héroïsme. Il transformera tout cela pour l'amener au ridicule. Sa première campagne fut contre l'Olympe ei

les Géants; sa seconde, contre Virgile et son héros : il créa le Typhon et travestit YEnéide. Il fît grimacer les figures héroïques et ramena les belles créations du génie antique aux proportions mesquines de la bourgeoisie et de la populace. Il donna aux dieux et aux héros les mœurs du Marais, le langage de la rue Saint-Denis. Ce travestissement, pratiqué par un esprit naïf dans son affectation, délicat sous sa grossièreté d'emprunt, surprit, charma le public et fitfortune. Le burlesque saisit toutes les imaginations, comme, dans les temps d'épidémie, la grippe prend tout le monde à la gorge. L'apparente facilité de ce genre de raillerie fit plus d'une victime, et le grave Brébeuf, Brébeuf lui-même, cédant à la contagion, s'avisa de travestir misérablement Lucain, qu'il devait plus tard noblement traduire. Scarron «'•prouva quelques remords d'avoir suscité tant et de si piètres imitateurs, mais il doit leur savoir gré d'avoir mis en relief l'originalité de son esprit par leurs insipides contrefaçons.

On serait tenté de croire que le burlesque est né de la Fronde; il n'en est rien : le burlesque est le produit naturel, spontané de l'esprit et de la difformité de Scarron : il rencontra la Fronde, à point nommé, qui lui donna l'essor et la vogue. Le prince de Gondé, qui ne manquait pas de goût, déclara tout d'abord que les barricades et la guerre de Paris devaient être chantées en vers burlesques, et il donna lui-même le signal de la plaisanterie bouffonne en présentant à la cour un petit bossu, tout emplumé, tout chamarré, comme généralissime des troupes de la Fronde. Cette raillerie n'était .^uère charitable de la part du frère du prince de Conti,

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mais elle montre l'esprit du temps et l'ait pressentir qu'une épopée ainsi commencée ne pouvait avoir d'autre Homère que Scarron.

Des historiens amis du paradoxe ont voulu dépouiller la Fronde de son caractère Frivole pour en faire une des grandes crises de la société monarchique. Ils Tout jugée par l'importance des acteurs, sans faire attention a la nature de l'action. Sans doute le personnel de la troupe est fort remarquable : je vois bien tout l'appareil d'une grande représentation, de riches costumes, d'éminents personnages; mais où est le plan du drame, quel en est le but, quel en sera le dénoûment? Avec la meilleure volonté du monde on ne peut voir dans la Fronde qu'une parodie de la Ligue et un programme incompris et inopportun de la Révolution. Les grandes puissances du moyen âge y reparaissent, il est vrai, mais c'est pour donne]' leur démission ; celle des temps modernes s'y montre, mais elle l'ait relâche, et cela pour ne rentrer en scène qu'après un siècle et demi. Voilà bien l'antique féodalité dans les princes et les grands seigneurs, le clergé dans le coadjuteur, les états généraux dans le parlement, la nation armée dans ces bourgeois qui l'ont des barricades, qui montent bravement la garde et qui vont parfois, dans leurs accès guerriers, se faire battre hors des barrières! Mais les princes veulent-ils sérieusement démembrer la France? veulent-ils faire de la Bourgogne, de la Bretagne, de la Normandie, de la (inienne, de la Champagne, <\r> royaumes indépendants? le clergé songe-t-il à ressaisir son pouvoir, à soumettre la couronne à la mitre épiscopale OU à la tiare? le parlement pense-t-il à s'ériger en puissance

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législative el constituante? la nation aspire-t-elle à faire reconnaître sa souveraineté? Mien moins. Tons ces représentants du passé et ces précurseurs de Ta venir veulent forcer une faible femme à renvoyer un ministre qui lui plaît, et pour cause, et qui leur déplaît, non sans raison : s'ils y réussissent, tout sera dit; s'ils y échouent, tout sera dit encore :

Certamina tanta

Pulveris exigui jactu compressa quiescent.

Après une guerre d'intrigues, de chansons, de pamphlets, de malices et de perfidies, tous les acteurs, après avoir changé de rôle plusieurs fois, n'ayant rien à s'envie^ ni à se reprocher en l'ait de versatilité et de ridicule, prendront bravement leur parti : les princes deviendront la décoration et les soutiens du troue; le parlement enregistrera docilement les «'dits de toute nature, il rendra des arrêts et quelquefois des services; le cierge se retirera de la politique pour rentrer dans les lempies, et la nation, sous l'aile de la royauté, se fortifiera par l'industrie et par la science, prenant peu à peu le sentiment de ses devoirs et de ses droits, pour remplir les uns et faire valoir les autres quand son heure sera venue.

Je crois donc qu'il faut laisser à la Fronde sa physionomie traditionnelle ; elle réunit toutes les conditions esthétiques du ridicule, car elle s'est beaucoup agitée pour ne rien produire ; elle ressemble un peu au Matamore des comédies contemporaines, agitant une grande épée (pii ne frappe jamais, prodiguant les paroles et les gestes de menace, et, au demeurant, toujours battu.

Elle prête à rire, parce qu'elle se remue sans but, parce qu'elle s'effraye d'elle-même ; enfin, parce qu'avec l'accoutrement d'une guerre civile et l'attirail d'une révolution, elle n'est qu'une mutinerie. C'est pour cela qu'elle revenait de droit à Scarron.

Lorsque la Fronde éclata, Scarron gardait rancune à Mazarin pour ne l'avoir payé qu'en compliments de la dédicace du Typhon; et, quoiqu'il fût en possession du brevetde malade de la reine, charge qu'il exerçait, dit-il, avec intégrité, car c'était un malade d'honneur, il n'hésita guère à se prononcer contre le favori d'Anne d'Autriche. La Fronde était le parti des gens d'esprit, toujours enclins à l'opposition, et les liaisons de Scarron avec le coadjuteur et madame de Longue ville l'emportèrent facilement sur la reconnaissance qu'il devait à la reine. Dans les pamphlets de la Fronde, on sent partout soit la muse, soit l'inspiration de Scarron. Beaucoup sont de lui, et les autres tiennent de lui. Il échauffait la verve de Blot et de Marigni, ces féconds improvisateurs dont les chansons et les triolets alimentaient sans cesse la malignité publique. Ces plaisanteries ont beaucoup perdu de leur sel, mais le tour heureux des couplets de Blot et des triolets de Marigni fait distinguer les traits qu'ils ont lancés, dans l'immense fatras de ces volumineux recueils qu'on ne peut lire aujourd'hui sans fatigue et sans dégoût. Ces spirituels auxiliaires de Scarron contrastent habituellement avec la manière brutale et grossière de leurs imitateurs, qui, ne se contentant pas d'insulter à la pudeur, outragent à chaque pas le -ont el la langue. Je ne prétends pas louer outre mesure l'urbanité contemporaine; mais la presse satirique

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de nos jours, même dans ses [)lus grands écarts, est chaste, réservée, polie, au prix de la plupart des Mazarinades. Cette réserve relative est un bienfait de la liberté. Lorsque le droit de publier sa pensée s'exerce régulièrement sous le contrôle de la loi, la médisance elle-même s'impose des limites, tandis que dans les écrits clandestins la calomnie n'en reconnaît pas. Les frondeurs abusèrent de la licence même. La vie privée, que nos lois ont murée, n'a pas de mystère pour eux, et ils dévoilent ou inventent, sans scrupule, les scandales les plus honteux. Scarron, poussé par le démon de l'invective, alla aussi loin, plus loin même, que pas un des pamphlétaires; après avoir chanté en vers burlesques les barricades et le triomphe de- Broussel aussi bien que la fuite de la cour à Saint-Germain, il trempa sa plume dans le fiel et dans la boue pour écrire la Mazartnade. Cette fois la frénésie lui enleva l'esprit. 11 faut que ce jour-là la détresse de ses finances ait fait chômer sa gourmandise, et il se sera fâché comme un enfant qu'on a mis au pain sec. Mazarin, qui prenait gaiement les plaisanteries qui ne portaient que sur le ministre et le favori de la reine, perdit patience en lisant cette diatribe, où l'obscénité rivalise avec la violence, où sont réveillés quelques honteux souvenirs de sa jeunesse. C'est ainsi qu'au siècle précédent, de cette nuée de pamphlets qui s'abattirent sur le cardinal de Lorraine après L'affaire d'Amboise, un seul, VÉpître au Tigre de France, le piqua assez vivement pour émouvoir sa bile et troubler le flegme philosophique avec lequel il accueillait tous les outrages.

Les contemporains ne se sont pas mépris sur l'impor-

:i( SCARRON.

tance de Searrondans la littérature de la Fronde. L'expression de ce sentiment se trouve dans un curieux passage d'une lettre adressée aux frondeurs, où les souffrances du poète cul-de-jatte sont présentées comme une expiation de son ingratitude et de sa médisance. Scarron y devient un personnage symbolique : comme il est le coryphée et le premier coupable entre les pamphlétaires, il est transformé en Prpméthée burlesque, enchaîné non sur le Caucase, mais dans un fauteuil ; garrotté non par les anneaux d'une chaîne d'airain, mais par les nœuds d'une goutte assassine. Cette personnification de la Fronde en Scarron appartient à ce Cyrano de Bergerac * dont la forte intelligence, longtemps bal-

I. C'est une étrange destinée q selle de ce Cyrano, qui, pour n'avoir pas

suivi l'espril de son siècle ci pour s'être tenu à distance de loulcs les coteries littéraires, a passe presque inaperçu de ses contemporains, el méconnu de la postérité, quoique pendanl sa courte carrière il ail laissé de nombreux témoignages de son courage el de son esprit. Sa valeur fabuleuse éiaii sans doute un faible titre aux yeux des gens de lettres ses confrères, dans un temps où Chapelain, appelé malicieusement à servir de second dans un duel imaginaire, suspendait au croc sa longue rapière pour ne plus la dépendre de sa vie. Mais ce n'esl pas la le seul motii de cel isolemenl singulier. Cyrano ne voulait pas plus de Mécènes que t\<- preneurs; c'était de plus un espril fort, un philosophe. Il faisait de la science avec Elohaut, e1 de la métaphysique avec Gassendi. C'était, il faul le dire, un franc matérialiste. Son Yoijat/e dans les États de la lune, son Histoire comique du soleil, renferment les idées les plus originales et les [dus hardies sur la physique, la morale el la politi. que. Ce n'esl pas sa faute s'il n'a pas inventé les ballons, mais sa chimère était de voyager dans les airs, el des trois machines qu'il imagine pour ce périlleux voyage, il 5 en a une qui touche de l»ien près ;i la solution du problème. 11 a posé le premier et développé avec espril le fameux principe tout est dans tout, conséquence rigoureuse du système atomislique, qu'il emprunte ,i Démocrite; il ■> aussi entrevu le système de la perfectibilité, en donnant à la jeunesse des États de la lune le pas sur 1rs vieillards. Au reste, da deux romans, il n frayé la route que Swifl el Voltaire on) parcourue depuis. On doit regretter que la mauvaise physique d Épicure ait si fort imagination, car il était né pour le théâtre el surtout pour la comédie : l< Pédant joué, chef-d'œuvre d'un écolier de dix-huil ans. promettait un vrai poète comique. H j a lu cinq ou six caractères bien tracés el des scènes en-

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[ottée entre la folie et le génie, demeura, en fin de lutte, à Ja folie. Kilo est trop curieuse pour que je me refuse le plaisir de la citer: « Peuple séditieux, accoure/ pour voir un spectacle digne de la justice de Dieu; c'est l'épouvantable Scarron qui vous est donné pour exemple de la peine que souffriront aux enfers les ingrats, les traîtres et les calomniateurs de leurs princes. Considérez en lui de quelles verges le ciel châtie la calomnie, la sédition et la médisance. Venez, écrivains burlesques, voir un hôpital tout entier dans le corps de votre Apollon; confessez, en regardant les écrouelles qui le mangent, qu'il n'est pas seulement le malade de la reine, comme il le dit, mais le malade du roi : il meurt chaque jour par quelque membre, et sa langue, reste la dernière, afin que ses cris vous apprennent la douleur qu'il ressent. Vous le voyez, ce n'est point un conte à plaisir : depuis que je vous parle il a peut-être perdu le nez ou le menton. Un tel spectacle ne vous excite-t-il point à pénitence? Admirez, endurcis; admirez les secrets jugements du Très Haut; écoutez d'une oreille de contrition cette parlante momie... Admirez donc admirez combien sont grands et profonds les desseins de la Providence; elle connaissoit l'ingratitude (les

tières que Molière a'aurail pas désavouées, que même il s'est appropriées sans mol dire. Ajoutons ù cela que la tragédie d" Agrippine n'est pas un pur galimatias, comme le veul Tallemant, qui ne L'a pas Un;, mais que le caractère deSéjan \ est vigoureusement dessiné, cl qu'il y a, comme disait le libraire Sercy, de belles impiétés cl de plus des vers admirables. Cent ans avanl Voltaire, la tragédie philosophique étail trouvée. 11 est vrai que Cyrano est mort fou, mais il n'a pas vécu fou, et ce n'est pas merveille que sa raison ait déménaj.'é en essayant de comprendre les alomes el l'infini: il parail d'ailleurs que. pour L'achever, une poutre lui tomba sur la lèle. Je ne voudrais pas mettre nos plus solides cerveaux a celle double épreuve.

(J(i SCAKRON.

Parisiens envois leur roi, qui devoit éclater en mil six cent quarante-neuf; mais, ne souhaitant pas tant de victimes, elle a fait naître quarante ans auparavant un homme assez ingrat pour expier lui seul tous les fléaux qu'une ville entière avoit mérités. Profitez donc, ô peuple, de ce miracle épouvantable ; et si la considération des flammes éternelles est un foible motif pour vous rendre sages et pour vous empêcher de répandre votre iiel sur l'écarlate du tabernacle, qu'au moins chacun de vous se retienne par la peur de devenir un Scarron. » Voilà bien de l'honneur pour Scarron, qui se trouve tout ensemble l'Homère et le Prométhée de la Fronde; il ne soupçonnait pas sans doute que sa sciatique dût lui attirer tant de gloire.

La Fronde vaincue, Scarron essaya de faire sa paix avec Ma/arin triomphant, il s'humilia sans vergogne, comme il s'était emporté sans mesure. Cyrano était bien dupe de le prendre au sérieux. Il y avait de l'injustice à juger la conduite et le caractère de Scarron au point de vue d'une morale rigoureuse : car il faut passer beaucoup de choses à un malade. Scarron, après une enfance négligée et une jeunesse licencieuse, surpris par la maladie au milieu d'une vie de dissipation et de plaisir, ne fut guère qu'un grand enfant; il conserva, le reste de ses jours, toutes les passions de l'enfance, sa gourmandise, sa convoitise et ses emportements '. Peu soucieux de «lignite morale, il quémandait de tous côtés, recevait de toutes mains, sjemportait à tort et à travers, insultait ses bienfaiteurs et demandait humblement pardon.

I . On peu i dire de lui comme L'abbé de La Victoire ;i prunus de Boiaroberl : » il faut toujours le juger Bur lu pied de buil ans. »

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Mais il ne gardai! rancune à personne, s'apaisait comme il s'irritait, et, dans l'occasion, faisait le bien avec empressement et bonne grâce. Balzac, dans des vers latins élégants et pompeux, a fait de Scarron, riant au milieu des souffrances, un héros supérieur aux antiques stoïciens, impassibles dans la douleur. Balzac est aussi loin de la vérité que Cyrano.

Un malheur vient rarement seul. Lorsque la maladie surprit Scarron, la fortune de son père, déjà entamée par les malversations de sa belle-mère, fut plus sérieusement compromise par l'exil du vieux conseiller, qui avait osé résister en plein parlement à l'impérieuse volonté de Richelieu; aussi, au lieu d'un riche héritage, ce bon père ne légua-t-ii à son fils qu'un procès, que celui-ci se donna le plaisir de plaider et qu'il perdit gaiement. Infirme et pauvre, Scarron fut réduit pour vivre à travailler comme un artisan, et fit de son esprit métier et marchandise. Il demeura vingt-deux ans cloué sur son fauteuil, ne conservant que l'usage des doigts, de la langue et de l'estomac. 11 usa et abusa de ce qui lui restait; de ses doigts pour écrire, de sa langue pour médire, de son estomac pour digérer et même s'indigérer : la raillerie et la gourmandise furent les plus puissantes compensations de son long martyre. Son petit salon, tendu de damas jaune, devint un bureau d'esprit et un réfectoire on chacun apportait son écot de victuailles et de saillies. Le coadjuteur, la belle Ninon, Sarasin, Marion de Lorme, Ménage, le comte du Lude et Yillarceaux, venaient s'asseoir auprès du malade, approvisionnés de gaieté et de vivres pour mettre en jeu l'esprit et l'appétit de leur amphitryon. La dépense était ii. 6

considérable dans cette maison toujours ouverte, et où Scarron avait recueilli ses deux sœurs, dépossédées comme lui de la fortune paternelle. Notre poète s'ingéniait à trouver les moyens de maintenir les habitudes de luxe qu'il avait contractées dans des temps [tins heureux. N'ayant d'autre capital que son cerveau, il dut le pressurer pour l'amener à produire des revenus sullîsants; le théâtre était une mine féconde : il lit des comédies et des tragi-comédies ; le burlesque, que le Typhon, son premier ouvrage, avait mis à la mode, se vendait bien : il continua de faire du burlesque ; les romans n'avaient pas cessé d'être en faveur : il composa le Roman comique ; quelques grands seigneurs se donnaient des airs de Mécène : il attaqua leur bourse par des épitres, des odes, des sonnets et des dédicaces, regrettant toutefois la déconfiture du financier Montauron, qui avait si grassement payé les hommages de

Montauroii dont le quart d'écu Se prenait si bien à la glu Du l'ode et de la comédie.

Ces libéralités privées et la probité généreuse de (juillet ', qui, en Libraire de bien, achetait et payait rondement toutes ses œuvres, pourvoyaient en partie aux dépenses de Scarron; je dis en partie, parce que si, comme Panurge, il avait soixante et trois manières de se procurer de l'argent, il en avail autant et plus pour le dépendre. Heureusement, dans les dernières années de sa vie, la munificence du surintendant Fouquet fut

1. Scarrou appelai! celle branche de Bon revenu son marquitat de Quinet,

inépuisable et prévint la détressequi le menaçait. Searpon témoigna sa gratitude à son bienfaiteur dans une pièce remarquable par la délicatesse dos pensées et Pélévation du style '. Elle commence par ces vers :

Muses, ne pleure/, plus l'absence pie Mécène, Qui vous rendoit si doux les rivages de Seine!

et l'on y remarque surtout ceux-ci, auxquels l'inaltérable dévouement de Pellisson, de La Fontaine et de madame de Sévigné, donne un sens prophétique :

Car ce n'est pas sans choix qu'il répand ce qu'il donne : 11 sait, par le mérite, estimer la personne; Et peu, dans le haut rang où sa vertu l'a mis, Ont mieux que lui su faire et choisir des amis.

Puisque nous sommes assuré que Scarron, malgré les apparences, n'est pas destiné à mourir de faim, nous pouvons nous occuper sans arrière-pensée douloureuse de l'examen de ses ouvrages, en commençant par le burlesque, genre de comique dont il est l'inventeur et dont il est resté le modèle. Le burlesque est la transformation des caractères et des sentiments nobles en figures et en passions vulgaires, opérée de telle sorte que la ressemblance subsiste sous le travestissement, et que le rapport soit sensible dans le contraste. Pour en sentir le sel, il faut avoir sous les yeux ou dans l'esprit le modèle qui a été travesti. A ceux qui n'ont pas lu Virgile, YEnéide de Scarron risque fort de n'être qu'une

I. Le surintendanl til accorder à Scarron un privilège qui L'autorisait à organiser on corporation les déchargeurs qui rançonnaient les rouliers et les voyageurs aux barrières do Paris. L'exploitation de ce privilège procura d'abord un revenu do quatre ou cinq mille livres ;ï Scarron, qui le vendil ensuite pour une somme a<-ez considérable. On ne fil un crime de celle concession et de ee trafic ni à Scarron ni à soii bienfaiteur.

..-v.rt

bouffonnerie; pour les connaisseurs, c'est une critique

fine et une plaisante caricature.

L'art de Scarron consiste à prendre dans Je vulgaire les traits analogues à ceux des divinités et des héros du poème. Son procédé diffère de la parodie en ce qu'il conserve à ses personnages leur rang et leur condition en abaissant leur langage et leurs mœurs, et cette opposition est un élément de plus pour le comique. Avec uni peu de bonne volonté et de malice, le pieux et sensible Enée, si souvent en pleurs et en oraisons, devient facilement, sans être méconnaissable, un Nicaise bigot et larmoyant. Jupiter, en querelle avec sa femme, n'est plus qu'un mari brutal, et Junon une ménagère acariâtre ; Gassandre, Ja prophétesse, une diseuse de bonne ou de mauvaise aventure, auteur d'almanachs ; le débonnaire Priam n'est pas malaisé à convertir en bonhomme crédule et curieux : par le môme procédé, le beau Paris n'est plus qu'un jeune premier de comédie, Didon, une veuve ennuyée de l'être, et sa sœur Anne, si complaisante aux amours de la reine <le Carthage, une entremetteuse.

Outre le travestissement des caractères, une des «sources les plus fécondes du comique de Scarron, ce sont les anachronisrnes ou le transport des temps modernes dans l'antiquité. Ainsi lorsque Enée aborde sur le su! africain, il veut avant tout apprendre

Si de ce rivage Lo peuple est civil ou sauvage, Et savoir si les habitants Soni chrétiens <>u mahométans.

Didon ouvre son festin par le Benedicite ; elle rend la

justice sans prendre d'épices; Junon, après avoir rebâti les murailles de Samos, la fait exempter de tailles, et elle y Ponde deux ou trois collèges avec de for I beaux privilèges; quant à la nymphe Deiopée, voici quelquesunes des qualités qu'elle apportera en dot :

Elle entend et parle fort bien L'espagnol et l'italien :

Le Cid du poète Corneille, Elle le récite à merveille, Coud le linge en perfection Et sonne du psaltérion.

Les traits de ce genre sont innombrables, et, venant à l'improviste, causent maintes surprises qui donnent aux nerfs de vives secousses et désopilent la rate.

Scarron mêle souvent la critique à la charge, et ses critiques sont d'un homme de goût. Toutes les fois que son auteur semble en défaut, il relève les invraisemblances avec une malice ingénue et sans paraître y songer. On sait que, dans le premier livre de X Enéide, Virgile introduit Enée et son fidèle Achate dans une galerie de tableaux représentant les malheurs de Troie. Scarron fait sentir en passant l'anachronisme par ces vers :

Il y voit plusieurs grands tableaux, Mais qui n'étoient pas peints à l'huile,

et fait remarquer par ceux-ci l'invraisemblance de la fiction du poète :

Et qui l'auroit jamais pensé, Que, de tout ce qui s'est passé I);ins les a lia ires de Phrygie, On eût nouvelle en la Libye?

ti.

102 SCÀRRON.

On trouve généralement, même en admirant Virgile, qu'Énée et son compagnon demeurent un peu longtemps dans le brouillard qui les enveloppe et les dérobe à la vue de Didon; aussi n'est-on pas surpris d'entendre Achate dire au sieur Enée :

Passerons-nous ici l'année?

Qu'espérons-nous gagner ainsi ?

Nous n'avons plus que faire ici.

La réflexion jetée après la paraphrase de l'exclamation de Salmonée,

Discite justitiam moniti et non temnere <livos.

est du même genre et non moins piquante :

Cette sentence est bonne et belle :

Mais en enfer à quoi sert-elle?

(Test par ces traits de critique ingénieuse, par le rapport constant de la caricature au modèle, par le sel, la vivacité et le naturel de la plaisanterie, que Scarron a désarmé le rigorisme des gens de goût, et qu'il a presque justifié l'engouement de Guéret, qui, dans le Parnasse réformé, le réconcilie avec Virgile, et scelle l'accord des poètes par de longs embraésements.

Quelque aversion qu'on ('prouve pour ce genre de parodie, qui semble un sacrilège envers le génie, il es1 difficile de garder son sérieux lorsque Scarron paraphrase de la manière suivante un seul mol du vers de r Enéide,

llla soin tixos octilos aversa tenebat.

Il s'agil de Minerve el «le l'accueil qu'elle lit aux prières Ses Troyens :

\ cette ambassade honorable

Elle ne fui point favorable :

Ils n'en obtinrent ni regard,

Xi le plus chéUf : « Dieu vous gard! »

Tandis que dura leur prière

Elle leur montra le derrière,

El même se mil à siffler

Au lieu de les ouïr parler ;

ou bien lorsque à propos d'un seul vers de Virgile, Alulta super Priamo rogitans, super Heetore multa,

k poète burlesque tire de sou imagination cette longue série d'interrogations :

Elle lui fait cent questions Sur Priam, sur les actions D'Hector tant que dura le siège Si dame Hélène avoit du liège, De quel fard elle se servoit; Combien de dents Hécube a voit; Si Paris étoit un bel homme; Si cette malheureuse pomme, Par qui ce prince fut perdu, Étoil reinette ou eapendu, etc.

Chapelain n'aurait pas manqué de satisfaire la curiosité le Didon sur ce dernier point, lui qui nous apprend clans sa Pucelle que le fruit dont, ou se sert pour empoisonner Aunes était

Une pomme incarnai.", entre cent la plus belle, Qu'en langage fruitier calleville on appelle.

On trouve encore un exemple de la fécondité hurles-

que de Scarron lorsqu'il est eu verve, si ou veut bien lire au quatrième chant ce que les vers de Virgile,

... Duris genuit te Caucasus horrens Gautibus, Hyrcanaeque admorunt ubera tigres,

suggèrent à Scarron à propos de ce père et de ces nourrices que Didon, dans sa colère, attribue à son perfide amant.

Il faut ajouter, pour compléter ces mérites divers de la manière de Scarron, une observation que j'emprunte à une notice écrite par une femme supérieure dont la mort prématurée a laissé d'amers regels ' : « C'est que nul ne sait mieux apercevoir dans un événement les petites circonstances qui peuvent en faire partie, et que ses peintures, par les détails dont il les compose, auront toujours une sorte de vérité triviale, très propre à | rendre plus sensible et plus piquante l'application qu'il en fait à <h^ objets reievés. » Il serait facile de justifier cette observation judicieuse par de nombreux exemples.

Malgré tout l'esprit de Scarron, ce long travestissement du génie antique ne supporte pas une lecture suivie : car, à l'honneur du cœur humain, de toutes les monotonies, celle de la raillerie est peut-être la plus insipide. Le burlesque veut être pr!s à petite dose. Je donnerais hardiment un brevet de mauvais cœur à celui qui se, vanterait d'avoir lu tout «l'une baleine les huit chants travestis par Scarron, qui lui-même n'a pas eu le

1. Madame Guizot, née Pauline de Menlan, Vies des Poètes français du siècle de Louis XIV. Cette belle étude put So-arron ;i été réimprimée récemment par M. Guizot, dans le volume qui a pour titre : Çoitieille et son temps, un vol. in 8°. Didier 1862.

courage d'aller jusqu'au bout du poème. On se fatigue de rire de ce qu'on devrait admirer, et la surprise de plaisir arrachée à notre malignité cesse bientôt, par le retour et le triomphe des nobles sentiments, qui sont le véritable aliment et le nerf de l'intelligence humaine. C'est surtout de la gaieté passagère et factice que donne le burlesque qu'on peut dire avec l'Kcclésiaste : « Et le rire est trompeur. »

La nécessité de vivre et le besoin de charmer ses souffrances par le travail amenèrent Scarron à composer des pièces de théâtre : les poètes espagnols lui étaient familiers, et il exploita cette mine inépuisable avec succès. Il ne faut pas chercher dans ces pièces la peinture des mœurs ni la vérité des caractères. Ce sont des imbroglios divertissants dans lesquels l'auteur, pour exciter le rire, ne ménage ni le bon sens ni la pudeur. L'extravagance et le cynisme sont les moyens qu'il emploie le plus volontiers. Il a atteint le but qu'il s'était proposé : ses Jodelets et son Don Japhet d'Arménie, empruntés pour le fond à l'Espagnol Francisco de Rojas, eurent le privilège de régner sur la scène jusqu'à l'avènement de Molière. Scarron garda rancune à Po- ^uelin de l'avoir dépossédé, et on s'en aperçoit au legs ■l'il lui fait dans son testament, et que Molière n'a que trop fidèlement recueilli, grâce à Madeleine Béjard. Toutefois Scarron eut son temps, et bien nous a pris que Molière en ait abrégé la durée. L'Héritier ridicule de Scarron eut le singulier honneur d'être représenté trois fois de suite en un jour devant le jeune Louis XIV, lui ne se lassa pas de rire des gaillardises de don Philipin. Il est vrai que cette bouffonnerie grossière a pu

iOfi SCARKON.

être amusante et que plusieurs situations y.sont traitées avec verve. Deux d'entre elles se retrouvent, l'une dans les Précieuses, l'autre dans le Misanthrope. La rapide conquête du cœur d'une belle par le jargon, le costume emprunté et les fausses manières d'un valet pris pour un marquis, annonce les succès de Mascarille auprès de -Madelon, et les adieux successifs et symétriques que subit l'héroïne de Scarron sont la première épreuve de ceux que plus tard recevra Gélimène.

Scarron excelle à peindre la poltronnerie fanfaronne. [I faut voir dans Jodelet duellisteles plaisants scrupules de ce faux brave qui, après avoir été battu, discute gravement l'ouverture plus ou moins complète de la main qui l'a frappé, et fait tous ses efforts pour se persuader qu'il n'a pas reçu un soufflet légal, mais un quasi coup de poing. On voit quelquefois ailleurs des discussions analogues sur la qualité des affronts. Dans Y Héritier ridicule, je trouve un mot. excellent qui exprime le même sentiment. Un valet outragé par son adversaire s'écrie 3 « Si j'étais confessé ! » Merveilleuse défaite au profit de la couardise. Le baron de Pœneste n'est pas plus co-, inique lorsqu'cn allant à un rendez-vous d'honneur il rebrousse chemin parce qu'il se rappelle tout à coup la rigueur des ordonnances; ni le valet des DeuxGendrei qui se contente de dire en semblable rencontre :

Morbleu, si les duels n'étaienl pas défendus!

DonJaphet d'Arménieest resté longtemps au théâtre :

on le jouait encore dans la seconde moitié du dix-huitième siècle; il était soutenu par le jeu des acteurs, lue analyse rapide de quelques scènes de cette pièce

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suffira pour donner une idée du comique de Scarron. Don Japhet est un l'on entente, qui a quitté la cour de Charles-Quint pour se retirer à la campagne, où il tranche du grand seigneur. Devenu amoureux sur ses vieux jours, il aspire à devenir le mari de la fille d'un grand ^' Espagne. On feint d'accueillir ses avances, e1 commencent alors des mystifications dont sa vanité crédule ne manque pas d'être la dupe. Dans la réception pompeusement grotesque qui lui est faite, on lui coupe sans la parole; il subit ensuite la harangue d'un orateur qui tousse et crache à chaque membre de phrase; pour lui faire honneur, on tire à ses oreilles un coup de mousquet quilui déchire le tympan. Voyant ensuite toute- les bouches s'ouvrir et n'entendant plus rien, il croit être devenu sourd, puis tout à coup on lui rend l'ouïe en criant à tue-tête et de manière à l'assourdir réellement. Cependant ses affaires sont en bon train : il a pour la nuit rendez-vous de sa maîtresse; chemin faisant, il est roué de coups et ne dit mot de peur de se trahir et de manquer le doux tète-à-tête qui lui est promis. Enfin il est près du balcon, une échelle de corde lui permet d'y monter, et, lorsqu'il arrive, la fenêtre se referme et ■emprisonne. Toutefois, il attend plein d'espérances; mais l'oncle de la future, son frère et leurs gens, paraissent au pied du balcon et feignent de le prendre pour un voleur, le couchent enjoué et le forcent par des menaces de mort à se dépouiller de ses vêtements, qu'il fctte à terre. Ils quittent la partie lorsque notre amoureux n'a plus d'autre vêtement que sa chemise. Il n'est pa^ au bout de ses tribulations, car, de l'étage supérieur, une duègne, en criant gare l'eau! l'inonde des

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pieds à la tète; de quel liquide? on le devine sans peine, quand on connaît Scarron. Don Japhet, ainsi accommodé, comprend que son entrevue est manquée : il descend donc, et se trouve face à face avec le tuteur de sa maîtresse, qui, surpris de cet étrange équipage, lui propose d'aller se sécher au feu. Pendant qu'il se réchauffe, son rival monte par l'échelle qui est restée attachée au balcon, et va préparer un mariage qui se fera à la barbe de Don Japhet, cruellement désappointé.

Voilà un échantillon des misères qu'on applaudissait avant Molière sur la scène comique. Ces imbroglios coûtaient peu à Scarron, et lui rapportaient beaucoup. Une semaine ou deux lui suffisaient pour mettre sur pied cinq actesde raisonnable étendue, écrits envers faciles, mais négligés. Il n'est pas étonnant que l'oubli en ait fait justice, car

Le temps n'épargne pas ce qu'on a fait sans lui.

Malgré ces défauts on rencontre çà et là dans celte pièce quelques traits d'assez bon comique: c'est de Don Japhet que sont tirés ces vers que La Harpe a cités, et qu'on cite souvent après lui :

Don Zapata Pascal, Ou Pascal Zapata, car il n'importe guère Que Pascal soit devant ou Pascal soit derrière.

Dans une scène où Japhet se fait connaître au bailli de sou village, il parle un langage phœbus que le pauvre villageois n'entend pas. Les efforts qu'il fait pour s'abaisser au tiiveau de son interlocuteur, et l'embarras de ce brave homme, sont assez plaisants :

Entendez-vous, bailli, mon sublime langage?

— Je n'entends pas, monsieur, la langue de la cour.

SCARKON. 109

Japhet essaye de se démétaphoriser, mais l'habitude

l'emporte :

L'Empereur donc, de qui jo suis le parallèle; M'entendez-vous, bailli? — Nenni. — Le parangon?

— Encore moins. — Gomment! altérer mon jargon, Ce seroit déroger à ma noblesse antique.

A mes noces, le grand César rien n'oublia, Et lit le bon parent, même il trépudia : Entendez-vous le mot trépudier, compère?

— Non, par ma foi, monsieur. — C'est danser en vulgaire.

1*1 as loin on rencontre le trait suivant :

Votre nom?

— Je m'appelle Alonzo, Gril, Blas, Perdro, Ramon.

— Tant de nomsde baptême?— Autant. — Mais, mon compère, On vous soupçonnera d'avoir eu plus d'un père.

Dans le même dialogue, Don Japhet se vante des progrès rapides qu'il a faits dans l'esprit de sa maîtresse; il se compare modestement à César :

Je puis très justement dire avec feu César,

Je suis venu, j'ai vu, j'ai vaincu. — Par hasard,

Si ce vieux commandeur vous donnoit de l'épée?

— Alors je ne suis plus César, je suis Pompée.

Lorsque Don Japhet, emprisonné sur le balcon de sa maîtresse, essaye d'apitoyer ceux qui l'ont pris au dépourvu, et qui le couchent en joue, il lui échappe quelques mots heureux :

Si frais battu, messieurs, est-il juste qu'on meure?

les autres s'obstinent à le menacer pour jouir plus longtemps de sa frayeur :

Tirerai-je? — Oui, tirez! — Messieurs, ne tirez pas, Je ne vaux rien tiré.

il. 7

iio SCARRON.

Cette allusion qui sent la chasse et la cuisine, et qui transforme le pauvre Japhet en pièce de gibier, n'est pas une trop méchante bouffonnerie. Les comédies de Scarron abondent en traits de ce genre.

Le bagage littéraire de Scarron serait presque nul pour la postérité s'il n'avait pas écrit le Roman comique et des Nouvelles qu'on lit toujours avec intérêt. Ce sont des modèles d'ingénieuse narration. On sait qu'une des plus belles scènes du Tartuffe est empruntée aux Hypocrites, et que l'héroïne de la Précaution inutile a fourni quelques traits à la naïve figure d'Agnès. Quant au Roman comique, malheureusement inachevé, il vivra longtemps encore par le naturel des pensées, la pureté du style, le ferme dessin des caractères et le comique des situations. Ces premiers livres nous ont fait connaître des physionomies qu'on n'oublie pas : Destin et l'Étoile, ce couple gracieux et digne dans une vile condition, et dont la mystérieuse destinée pique vivement la curiosité ; Ragotin avec ses risibles colères, sa petite taille disgracieuse et ses hautes visions de poète et damant; la Rancune, issu de Panurge en ligne directe, et enfin le grand et flegmatique la Baguenodière. Ce n'est pas un pinceau vulgaire qui a dessiné cette galerie de portraits. On ne se lasse pas de relire les scènes plaisantes auxquelles sont mêlés ces personnages si divers, dont le caractère ne se dément jamais. Cet ouvrage donne seul la mesure du talent de Scarron et montre ce qu'il aurait pu faire si, écrivant à loisir, il eût suivi les inspirations du bon goût au lieu d'obéir aux périlleux caprices de l'humeur et de l'imagination.

L'événement le plus étrange de la vie de Scarron,

SCA.RRON, III

c'est sans contredit son mariage. Il avait quarante-deux ans lorsque le hasard amena dans son voisinage Anne- Françoise d'Aubigné, nouvellement arrivée d'Amérique: sa grâce et sa misère intéressèrent Scarron, qui lui proposa ou une dot pour entrer au couvent, ou sa main. La jeune fille préféra Je mariage. Scarron dut s'en féliciter, car les soins empressés et le dévouement de mademoiselle d'Aubigné adoucirent les souffrances des dernières années de sa vie. La présence d'une femme aimable et spirituelle ranima le zèle des amis du malade et introduisit la décence dans des conversations qui ne cessèrent pas d'être enjouées et piquantes. Cette union bizarrement assortie dura neuf ans sans donner prise à la raillerie ni à^ la médisance, et ce fut un miracle de l'esprit de Scarron et de la vertu de sa femme : la calomnie vint plus tard, lorsque les destinées de la veuve de Scarron éveillèrent l'envie. Ce veuvage commença dans le cours du mois de juin 1660, où Scarron mourut étouffé par un hoquet contre lequel il s'était gaiement promis de faire une satire s'il en réchappait. Sapins vive douleur, en mourant, était de laisser sa veuve dans la misère. On sait comment elle y échappa : la pauvre orpheline, à laquelle un poète burlesque, perclus et goutteux, a \'ait donné par commisération un asile et un nom, s'éleva par degrés jusqu'aux marches du trône et s'y plaça à côté du majestueux Louis XIV, dont elle devint la légitime épouse sous le nom respecté de marquise de Maintenon. Surprenante fortune ! contraste merveilleux! Etcependant, au milieu des pompes de Versailles et du Louvre, dont l'éclat rejaillissait sur elle, et dans les riches appartements témoins de sa grandeur,

confidents de sa puissance, la femme du roi de France, tristement assise à côté de celui dont elle ne pouvait surmonter les solennels ennuis, dut plus d'une fois songer avec regret à cette maison du Marais, modeste abri de sa jeunesse, et au spirituel bouffon qui du moins la faisait rire.

La vie de Pascal, considérée dans son ensemble, a quelque chose de saisissant par son caractère de simplicité, de grandeur et de délabrement. Elle inspire l'admiration et la tristesse : l'admiration, parce qu'elle fut féconde ; la tristesse, parce qu'elle n'a pas tenu toutes ses promesses. En effet, Pascal semble avoir reculé les limites de l'intelligence humaine, mais il n'a pas atteint celles de son génie.

Qu'ai lons-nous rencontrer dans cette étude d'un homme prodigieux? bien des contrastes : une frêle organisation, et une force d'esprit surnaturelle; de l'indépendance dans les choses de la raison, et une soumission absolue dans celles de la foi ; un inviolable respect pour les véritésde la religion, et un invincible mépris, une haine vigoureuse, pour le plus illustre des ordres religieux ; les traits les plus délicats, les plus piquants de la raillerie, et les élans les plus hardis, les éclairs et les coups de foudre de sa grande éloquence ; les plus hautes spéculations de la science, et les plus vulgaires applications d'utilité; pratique. Comment ne pas s'émerveiller à la vue de ces extrêmes, harmonieusement rapprochés dans une seule intelligence, et ne pas s'attrister en songeant que cette intelligence fut prématurément brisée, dans laplénitude de

sa force, au moment même où elle allait se produire fout entière par un ouvrage dont les matériaux «'-pars, incomplets, mutilés, sont encore un monument impérissable?

Biaise Pascal naquit à Glermont en 1623. A trois ans il perdit sa mère ; mais Etienne Pascal, son père, veilla sur ses jeunes années avec une tendresse et une supériorité de raison qui réparèrent pour son jeune fils une perte ordinairement irréparable. Etienne Pascal renonça à la présidence de la cour des Aides de Clermont pour se vouer exclusivement à l'éducation de ses enfants. C'était un homme de forte volonté, de grande intelligence, de mœurs irréprochables. Il quitta l'Auvergne pour venir s'établir à Paris. Sa maison fut un centre d'études et le berceau de notre illustre Académie des sciences. Là se réunissaient le père Mersenne, Roberval, Le Pailleur, et d'autres mathématiciens dont la science aconservé le souvenir, disciples de Galilée, de Torricelli et de Descartes. Le jeune Pascal vivait dans cet asile scientifique comme nus premiers parents dans le paradis terrestre; il lui était défendu de cueillir le fruit de l'arbre de la science. La tentation n'en était que plus vive. Son père se bornait à former ses mœurs et à nourrir sa mémoire; il lui apprenait la vertu par ses exemples, les langues anciennes par ses leçons, et il tenait en réserve l'étude des mathématiques. Toutefois il fut obligé d'accorder à la curiosité (h; son lilsune simple définition de la géométrie, ncsedoutant pas qu'il déposait, dans un terrain capable de le développer, le germe de toute une science.

A quelque temps de là, Etienne Pascal pénétra dans le cabinet où son fils se retirait pendant le temps de ses récréations. L'enfant, occupé à tracer des lignes sur la

muraille, ne vit'pas l'indiscret témoin de ses opérations. Son père, après avoir longtemps suivi ses mouvements en silence et doutant de ce qu'il voyait, voulut enfin l'interroger. « Je cherche, répondit naïvement l'enfant, ce que valent les trois ouvertures de cette figure. » 11 lui montrait un triangle. Le père fut confondu, car son tils cherchait la démonstration de la trente-deuxième proposition d'Euclide. Pressé de questions, il raconta comment il en était venu là et redescendit, par une suite de propositions enchaînées, jusqu'à la définition qui lui avaitservi de point de départ. Je laisse à penser quelle joie inonda le cœur du père ; il ne songea pas à reprocher à son fils ce qu'on pourrait appeler sa splendide désobéissance. Étouffé par son admiration, et comme épouvanté, il courut décharger son cœur dans le cœur d'un ami; le visage inondé de larmes, il raconta à Le Pailleur cette surprenante aventure. Après cet éclat soudain du génie de Pascal, il n'y avait plus moyen de lui refuser l'étude des mathématiques ; on lui livra les livres qu'il devinait par la pensée, et il devint membre associé de la petite Académie paternelle. Il avait alors douze ans, Deux années plus tard, il publiait un traité des sections coniques, que Descartes admira et ne voulut jamais reconnaître pour l'ouvrage d'un enfant.

C'est par ces circonstances, qui tiennent du prodige, que se déclara la vocation scientifique de Pascal. Voyons maintenant comment fut manifestée sa vocation religieuse. Etienne Pascal, en venant à Paris, avait vendu sa charge et il en avait placé le produit en rentes sur l'Hôtel-de-Ville. Les rentiers sont un peu comme les juifs an moyen âge : lorsque les finances de l'État sont

obérées, on les soulage à leurs dépens, ('/est ce que fit Richelieu en 1638. Etienne Pascal se plaignit comme les autres, ses plaintes furent remarquées, et une lettiv de cachet lui assigna la Bastille pour demeure. Officieusement prévenu de cette décision, Pascal se retira en Auvergne, où on le laissa tranquille. Ses trois enfants restèrent à Paris. Quelques mois après cette fuite, Richelieu et sa nièce, la duchesse d'Aiguillon, eurent la fantaisie de faire jouer par des enfants V Amour tyrannique de Georges Scudery. On jeta les yeux sur la plus jeune des deux sœurs de notre Pascal, Jacqueline, qui profita de cette occasion pour demander la grâce de son père par des vers qu'elle avait composés elle-même \ Sa gentillesse séduisit le cardinal ministre ; Pascal le père, amnistié par l'entremise de ses enfants, rentra en faveur, et fut chargé de l'intendance de Rouen. Le curé de Rouville, sermonnaire éloquent, disciple de l'abbé de Saint-Cyran, exerça son influence sur toute la famille de l'intendant et la conquit aux pratiques et aux dogmes de l'austère croyance des jansénistes. Biaise Pascal entra d'une âme fervente dans cette réforme, et communiqua son zèle à tous les siens. Il continua cependant à se livrer avec ardeur à l'étude des sciences mathématiques, dont il agrandit le domaine.

Ce fut pendant son séjour en Normandie qu'il exécuta cette merveilleuse machine arithmétique qui opère sur les nombres avec la précision d'une intelligence exercée et une surprenante rapidité. Son père lui ayanl

1. Jacqueline est la digne Bœur de Pascal. M. Cousin l'a prouvé dans un beau livre. Sa Bœur aînée, Gilberte, madame Périer, fui dans le monde une femme d'une vertu sniido et «l'un rare mérite,

confié l<1 soin de régler les comptes de la province, il voulut se décharger, une fois pour toutes, de ce fastidieux travail sur un agent mécanique. Mais les efforts qu'il fit pour arriver à ce résultat, ses essais répétés avec une infatigable persévérance, son ardeur à conduire vers la perfection Je mécanisme dont il avait conçu le plan, épuisèrent sa faible santé. On ne peut s'empêcher de maudire cette invention étonnante, mais stérile, puisque Pascal y dépensa des forces qu'il aurait pu employer plus utilement, et qu'elle fut l'origine de ses longues souffrances. Les troubles delà Fronde ramenèrent à Paris Pascal et sa famille. Il n'y prit aucune part, si ce n'est pour les blâmer. Une croyait pas qu'on put lutter légitimement contre l'autorité. Les frondeurs tentèrent de le gagner a leur parti par de brillantes promesses, il les repoussa en disant que « dans un Etat constitué en république, comme Venise, c'était un grand mal que de contribuer à y mettre un roi et opprimer la liberté des peuples à qui Dieu l'a donnée ; mais que dans un État où la puissance royale est établie, on ne pouvait violer le respect qu'on lui doit que par une espèce de sacrilège ! ». Pascal avait d'ailleurs l'esprit trop sérieux et trop clairvoyant pour se mêler à une lutte frivole dans sa conduite, probablement stérile, sinon funeste, dans ses résultats. ïi continua donc à cultiver exclusivement la science, et ce fut alors qu'il conçut l'idée de l'expérience du baromètre, qui confirma le soupçon de Galilée et de Torricelli sur la pesanteur de l'air. La nature cessa d'avoir horreur du vide, et il fut démontré, grâce à Pascal, que l'ascension de l'eau dans

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