Vif <lr Pascal, par madame Périer
les pompes et du mercure dans un tube résulte de la pression de l'atmosphère. L'expérience tentée d'après les instructions de Pascal sur la cime du Puy-de-Dôme, fut renouvelée par lui-même à Paris sur la tour de Saint- Jacques-la-Boucherie.
La vocation religieuse de Pascal semblait affermie, mais le soin de sa santé faillit la détourner. Les médecins conseillèrent au malade les distractions du monde. Il y prit goût. Les conversations, le jeu même, le séduisirent, et se trouvant heureux de ce régime nouveau, il allait s'attacher à la vie du siècle par un mariage, lorsque l'aventure du pont de Neuillyle rappela à Dieu par une secousse vigoureuse et imprévue. Pascal se promenait dans une voiture attelée de quatre chevaux; tout à coup l'attelage s'emporta, ic carrosse fut entraîné vers la rivière, deux chevaux y tombèrent; mais, les courroies qui les attachaient s'étant rompues, les voyageurs n'eurent que la peur de la mort. Cet accident produisit sur l'imagination de Pascal une impression terrible. La mort l'avait menacé dans un moment où, tout entier aux plaisirs du siècle, son âme n'était pas en règle avec Dieu. Le gouffre sur les bords duquel il s'était arrêté, comme par miracle, fut pour lui l'image de l'éternité : dès lors il vit toujours devant lui cet abime de l'infini prêt à l'engloutir. Voilà ce que les hommes ont appelé sa vision et presque sa folie. L'abîme sans cesse présenl sous les yeux de Pascal, ce fut la pensée de l'éternité, pensée austère et sublime qui gouverna le reste de sa vie, et régla tousses mouvements, toutes ses actions, par la perspective de la mort toujours menaçante, incertaine, mais inévitable, ci (l'est en vain, dit-il, que les
hommes détournent leur pensée de cette éternité qui les attend, comme s'ils la pouvaient, anéantir en n'y pensant point. Elle subsiste malgré eux, elle s'avance, et la mort, qui la doit ouvrir, les mettra infailliblement dans l'horrible nécessité d'être éternellement anéantis ou malheureux. »
Cette rupture avec le monde ramena Pascal vers les solitaires de Port-Royal, et établit entre Arnauld, Nicole et lui, une étroite liaison. Il avait renoncé d'une manière absolue à l'étude des sciences, pour se livrer exclusivement à la méditation des saintes Écritures : il s'imposait les plus dures privations, et ^retranchait même sur le nécessaire pour répandre le superflu de son bien en aumônes. C'est là ce que Voltaire appelle le dérangement de son cerveau. « Ne vous lassez pas, écrivit-il à Gondorcet, de répéter que depuis l'aventure du pont de Neuilly le cerveau de Pascal était dérangé. » Singulière altération qui produisit les Provinciales et les Pensées, c'est-à-dire ce qu'il y a de plus ingénieux, de plus éloquent et de plus sublime dans notre littérature!
Avant de renoncer à la science, Pascal avait largement payé sa dette. Sans compter cette précoce divination de la géométrie, ces vues nouvelles sur les propriétés des sections coniques, cette machine intelligente qui résout les problèmes de l'arithmétique, et cette triomphante démonstration de la pesanteur de l'air, Pascal était arrivé à la formule du binôme de Newton, que ce grand homme s'appropria en la généralisant, et poussant plus loin les recherches où le premier problème l'avait engagé sur la théorie du jeu, il avait, par son
triangle arithmétique, détrôné le hasard et posé les premiers fondements du calcul des probabilités; de sorte qu'il est véritablement, sur quelques points, le précurseur des Newton et des Laplace. Ce n'est pas tout ; il touchait par ses méthodes au calcul différentiel et intégral ; un pas de plus, et il l'eût fait, l'y conduisait infailliblement, de sorte que s'il eût persévéré dans la science, il aurait prévenu la dispute de Leibnitz et de Newton, et que la gloire que se partagent l'Allemagne et l'Angleterre eût été le légitime orgueil de la France l. Gomme Archimède, Pascal ne dédaignait pas d'abaisser son génie aux applications de la mécanique. Les robustes artisans qui traînent la brouette et le haquet ne se doutent pas que ces utiles suppléments de leurs forces physiques, ces allégements de leurs durs travaux, leur viennent d'un grand philosophe et d'un profond mathématicien qui ne croyait pas faire déroger la science en l'appliquant au soulagement des classes laborieuses. Ajoutons, pour clore cette incomplète énumération des titres scientifiques de Pascal, que, pendant les intolérables souffrances de ses dernières années, il résolut le problème de la Cycloïde ou de la Roulette, sur lequel il défia et vainquit tous les mathématiciens de son temps. A la même époque il conçut et réalisa le projet de ces voitures de transport en commun et à bas prix que notre siècle a renouvelées, et qui sillonnent aujourd'hui en tous sens les rues de la capitale 2.
1. Il parait au reste que cette gloire ne nous manque pas, puisque les savants s'accordent aujourd'hui à reporter sur Fermai l'honneur de cette découverte.
2. On peut consulter sur ce sujet une curieuse brochure, publiée en 1828 par le savant M. de Montmerqu<'\ smi^ le titre de : 1rs Carrosses à cinq sons. ou 1rs Omnibus au dix-septième siècle.
Il me tarde de quitter un sujet que je traite un peu sur la foi d'autrui pour arriver aux: Litres de Pascal comme écrivain et comme philosophe, c'est-à-dire aux Lettres provinciales et aux Pensées.
Voici en peu de mots toute l'affaire des Provinciales. En 1655, un prêtre de Saint-Sulpice refusa l'absolution au duc de Liancourt, sur ce motif qu'il entretenait des liaisons avec M.M. de Port-Royal, et qu'il logeait chez lui un abbé entaché de jansénisme. Surce refus, Antoine Arnauld écrivit deux lettres où il établit les principes de l'Église en matière d'absolution, et où il combat la capricieuse doctrine des jésuites, si indulgents, même à l'égard des pécheurs endurcis, et si sévères à l'encontre des ennemis de leur société. Dans le livre de la Fréquente Communion, publié quelques années auparavant, Arnauld avait combattu le relâchement des jésuites dans l'administration des sacrements et leur facilité d'absoudre, qui semblait un encouragement aux vices de ces pécheurs dévots « dont la vie n'est qu'une perpétuelle révolution de confessions et de crimes ». Ici les rôles étaient changés ; le sévère docteur accusait ses adversaires d'excès de sévérité. Il en appelait comme d'abus à l'Eglise d'une sentence inique portée dans le tribunal de la pénitence. L'abus était flagrant; car le duc de Liancourt professait et pratiquait la religion catholique, el l'affront dont il était l'objet paraissait à tous une voie de fait scandaleuse. Sur cette question spéciale, les lettres d'Arnauld étaient inattaquables ; cependant il fallait avoir raison de ce terrible adversaire, qui avait déjà porté de sensibles coups à la considération de la société, et qui se disposait, en athlète infatigable, à con-
tinuer contre les jésuites la rude guerre que son père avait commencée. Le péril était grave, mais si l'on parvenait à faire condamner le docteur comme hérétique, on ruinait par cette habile manœuvre le principe de sa puissance ; car les attaques d'un hérétique sont les meilleurs brevets d'orthodoxie. Le père Annat le savait bien lorsqu'il disait que pour réfuter les quinze premières Provinciales, il suffisait de répéter quinze fois : « Montalte ! est un hérétique. »
A cette fin, on tira de la seconde des lettres d'Arnauld deux propositions dont le jugement fut déféré à la Sorbonne. ArnauJd avait dit : « Les Pères nous montrent un juste dans la personne de saint Pierre, à qui la grâce, sans laquelle on ne peut rien, a manqué dans une occasion où on ne peut pas dire qu'il n'ait point péché ; » et en outre, « qu'on pouvait douter que les cinq propositions condamnées par le pape fussent dans Jansénius». Voilà tout le procès. M. Arnauld disait pour sa défense que la première proposition attaquée se trouvait textuellement dans saint Augustin et dans saint Jean-(]hr\ sostome, et qu'on ne pouvait le condamner sans envelopper dans la sentence les plus illustres Pères de l'Église grecque et de l'Église latine. Pour la seconde, ii alléguait que les papes ne sont pas juges infaillibles du fait, mais seulement de la doctrine, et que son dissentiment ne portant que sur un fait, il demeurait irréprochable. Ses adversaires prétendaient, au contraire, que sa proposition sur la grâce était identique à la première des cinq propositions condamnées dans Jansénius, et que, dans l'espèce,
1. Les Provinciales parurent tous \r, pseudonyme de Montalte, que Pascal choisit sans doute par allusion .'i la montagneuse Auvergne, sa patrie.
la question de l'ail et la question de droit étaient indivisibles; qu'ainsi bien qu'il condamnât la-doctrine attribuée à Jansénius, la censure portée contre elle retombait sur lui, puisqu'il s'opiniàtrait à ne pas reconnaître que ces maximes damnables fussent réellement dans le livre de l'évêque d'Ypres. La Sorbonne était partagée en deux fractions à peu près égales, non pour la qualité, mais pour la quantité. L'élite des docteurs était pour A. Arnauld ; mais dans les assemblées, la décision est une affaire de nombre ; les accusateurs firent venir un renfort irrégulier de quarante moines des ordres mendiants, qui, pesant en masse d'un seul côté, emportèrent la ha lance. Arnauld fut censuré et rayé de la liste des docteurs en Sorbonne. Soixante et onze de ses confrères s'associèrent volontairement à sa disgrâce.
De pareilles victoires sont désastreuses à l'envi des défaites. Arnauld fut censuré matériellement; mais cette censure, emportée de vive force, viciée par le vote de nombreux intrus, déconsidérée par l'éclatante protestation de plus de soixante docteurs, loin de ruiner le crédit théologique d' Arnauld, ne lit qu'ajouter à son nom le lustre de la persécution. Ce rival qu'on voulait terrasser, on lui donna un piédestal. Ce n'est pas tout, elle suscita à la Société un adversaire inattendu, jusqu'alors étranger aux controverses religieuses, mais qui se trouva tout à coup habile à les comprendre, et qui porta du côté de Port-Royal l'esprit le plus lucide et le mieux trempé qui fût jamais, la raillerie ingénieuse etpiquante, et toutes les ressources de la haute éloquence. Les lettres de Pascal n'ont ni arrêté, ni converti les jésuites, ni aboli sur-lechamp leur pouvoir. Ce triomphe immédiat n'est jamais
m PASCAL.
donné à la parole, même fondée en raison, et quel que soit le génie de l'écrivain, si la puissance qu'elle brave tient encore au sol par de profondes racines ; bien plus, elle l'irrite et la rend un moment plus formidable par la colère ; mais le temps travaille pour elle, et conduit au but qu'elle a marqué. La blessure était faite : l'ordre des jésuites survivra assez longtemps pour fermer les écoles de Port-Royal; pour disperser ses illustres solitaires, et faire de leur vie un long combat; pour employer la maréchaussée contre de pieuses filles qui ne demandent qu'à prier Dieu en silence; enfin, pour renverser de fond en comble leur asile même et en jeter la poussière aux vents; mais la flèche mortelle est attachée à ses flancs : hœret lateri lethalis arundo ; et cette flèche, ce sont les Provinciales l.
Cet admirable pamphlet débute comme une comédie et se termine comme une philippique. Pascal a réuni dans un même cadre tout ce que l'esprit peut inspirer de saillies piquantes, de mordants sarcasmes, d'ingénieuses railleries, de situations plaisantes, et ce que l'éloquence a de véhémence, d'emportements et d'énergie ; tout cela exprimé dans un langage inoui jusqu'alors, et dont personne après lui n'a retrouvé la vigueur, la précision et la transparence. Dans les premières lettres, le correspondant du provincial se donne pour un homme Ingénu, complètement étranger aux débats théologiques, qui se l'ait initier par les habiles des différents partis. Moyennant cet artifice, il surprend et dé-
l. <J:it«' page a été écrite vers \xx\. On ne l'écrirait pas aujourd'hui : on ne l'efface pas non pins. Mais c'est, ou jamais, le cas de se dire et lo moyen de 96 (aire dire :