I.ps «en» f(np vous tuer. =;p portent nsset bien
voile La ruse, dos adversaires de M. Arnauld, dominicains et jésuites, qui se sont coalisés pour le perdre, et qui, malgré la divergence de leurs opinions sur la grâce, se sont entendus pour articuler de concert, sans les définir, les mots magiques du pouvoir prochain et de grâce suffisante que les jansénistes ne veulent pas admettre, sous prétexte qu'un pouvoir n'est pas prochain lorsqu'il est éloigné, et que la grâce n'est pas suffisante quand elle ne suffit pas. Ce concert apparent d'opinions inconciliables, réunies par une inimitié commune, amène des traits comiques et des scènes que Molière eût enviées à Pascal. Lorsque le complot des dominicains et des jésuites est éventé et livré à la risée, lorsque la question de la grâce, sur laquelle les molinistes touchaient à Pelage et les jansénistes à Luther, est éclaircie, Pascal ne quitte pas encore son rôle; il lui reste beaucoup à apprendre, et la bonhomie d'un jésuite qu'émerveillent les découvertes de ses confrères va lui révéler tous les mystères de la morale de la Société.
Ici s'ouvre une comédie nouvelle, dont les naïves confidences du bon père et la surprise toujours croissante de son interlocuteur feront tous les frais. Grâce à la confiance qu'il inspire, l'heureux confident apprend que le malheur des temps a forcé les jésuites à s'accommoder aux faiblesses du siècle et à relâcher un peu la sévérité de la doctrine évangélique pour ne pas désespérer le monde et le faire déserter. Il a donc fallu autoriser des casuistes indulgents à côté des moralistes sévères : on l'a fait à contre-cœur; mais on s'y est résigné afin de maintenir le crédit de l'ordre et de travailler nvee plus de profit au progrès des bonnes
doctrines. Les Pères de l'Église étaient embarrassants, parce qu'ils sont intraitables ; ils avaient été bons dans leur temps; à présent, leur rigorisme perdrait tout : on a donc atténué le mal en substituant à leur autorité celle des docteurs graves et la doctrine des opinions probables. Pascal, qui en était resté à l'Évangile et aux Pères, est charmé d'apprendre qu'on a passé outre, et que désormais la conscience est plus à l'aise ; qu'il suffit, pour agir en sûreté et sans crainte de l'enfer, d'avoir pour soi le sentiment d'un docteur grave; qu'un docteur est grave lorsqu'il jouit de quelque considération auprès des jésuites; que les docteurs de cette espèce sont nombreux ; qu'ils ont donné dans leurs livres une foule de recettes souveraines pour tourner le péché, et qu'il faudrait être ou bien maladroit ou bien obstiné dans le mal pour ne pas se tirer d'affaire avec eux. Après cette ouverture qui le dispose à recevoir la nouvelle doctrine, Pascal est initié à l'art de diriger son intention, merveilleuse méthode qui épure par un simple détour do la volonté les actions les plus coupables en apparence. Son éducation ne s'arrête pas là ; il apprend encore le procédé des restrictions mentales, qui supprime, d'un seul coup, tous les parjures en annulant tous les serments.
Ces trois grands principes de la probabilité, de la direction d'intention et des restrictions mentales, font véritablement une révolution en morale; Pascal est obligé de l'avouer, et la curiosité le pousse à connaître, quelques applications de cette ingénieuse méthode ; c'est alors qu'il fait des découvertes de plus en plus surprenantes : par exemple, qu'un valel peut compléter ><i<
es par le Larcin; qu'un juge n'a pas le droit de vendre la justice, parée qu'il la doit, mais qu'il peut vendre L'iniquité, parce qu'il ne la doit pas; que l'échange des
biens spirituels, à titre onéreux, cesse d'être simoniaque si l'argent est donné comme motif et non comme prix de la cession; que l'usure disparait dans les combinaisons du contrat Mohatra ! ; qu'il est défendu d'accepter un duel, mais qu'il est licite d'aller se promener dans un champ à une certaine heure, d'y rencontrer son adversaire et de le tuer s'il vous attaque; enfin, que l'amour de Dieu est un sentiment superflu dans le cœur de l'homme.
Cette étrange dispense met à bout la docilité et la patience du disciple, l'indignation qu'il avait contenue sous la forme de l'ironie éclate brusquement. Dès ce moment la raillerie fait place à l'invective, et le précurseur de Molière devient le rival de Démosthène et de Bossuel. M. Villemain a marqué cette transformation avec un talent digne de l'écrivain qu'il célèbre. Il faut citer : « Cette grande éloquence est le ton naturel des dernières Provinciales. Tout y est amer, véhément, passionné. Ces mêmes questions sur lesquelles Pascal s'était joué d'abord, et qu'il avait comme épuisées par la plaisanterie, il les reprend, il les renouvelle par le sérieux et la colère, au point de faire bien regretter à ses ennemis ce style railleur dont ils s'étaient plaints. Maintenant il
1. Le Mohatra consiste à acheter à un prix élevé, mais à crédit, des marchandises qu'on revend à L'instant même, argent comptant et à bas prix, au vendeur, de sorte que l'acquéreur primitif se trouve débiteur d'une somme beaucoup plus forte que celle qu'il a reçue. Or, comme l'emprunt est déguisé sons forme d'achat e1 de vente, l'usure se trouve masquée, ei cela suffit selon la morale d'Escobar.
ulcère, il déchire les premières blessures de l' amourpropre humilié. Ces odieuses doctrines sur l'homicide, qu'il avait presque ménagées en ne les couvrant que de mépris, il les attaque corps à corps, avec toute la puissance d'une dialectique inexorable, comme un crime contre l'Etat, la nature et la piété. Sa véhémence semble s'accroître en poursuivant un autre délit trop commun dans tous les temps de division et de partis, la calomnie, cet assassinat moral, dont ses adversaires avaient fait et un fréquent usage et une naïve apologie, deux choses qui se corrigent l'une l'autre, mais ne se rachètent pas '. » L'éloge est grand, mais il est mérité : en effet, les lettres sur l'homicide et la calomnie marqueraient la dernière limite de l'éloquence humaine, si Pascal n'avait pas écrit ses Pensées.
Pascal est impitoyable contre les jésuites, et d'autant plus ardent que sa haine s'alimentait deson amour pour la religion ; c'est comme chrétien qu'il les accuse, c'est au nom de la morale évangélique et du dogme catholique qu'il les poursuit; car il laisse de coté tous les griefs que leur opposait déjà le pouvoir civil, menacé dans son indépendance par leur ambition, et dans sa sécurité par leurs doctrines. Les jésuites, étourdis de ce coup et tout étonnés de se voir ridicules et odieux, mirent peu d'esprit dans leurs récriminations, quoiqu'ils en eussent beaucoup, et peu d'adresse dans leurs arguments, malgré la souplesse habituelle de leur dialectique. Ils accusèrent Pascal d'avoir falsifié les textes; mais, après une enquête scrupuleuse, les curés de Rouen et de Taris déclarèrent que tous les passages al-
I. Discouru <■! Mélanges littéraires, un vol., |>. 128 149. Didier, I8-4G,
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Légués se voyaient textuellement écrits dans les casuisles. On n'avait pas eu cet avantage contre Jansénius, où les cinq propositions ne se trouvaient point, quoiqu'elles y tussent au dire des molinistes; de sorte que ceux-ci étaient amenés en même temps à prétendre que ce qu'on lisait dans Escobar n'y était point, et que ce qu'on ne lisait pas dans Jansénius y était réellement. 'Ponterois ils affirmèrent résolument que rien n'était plus vrai, et ils paraissaient si bien convaincus qu'ils purent non seulement tenir tête à l'orage, mais raffermir leur crédit ébranlé, et tourner contre leurs adversaires une partie considérable du clergé, avec la royauté ellemême, qui persécuta, pour leur complaire, dans de sincères et fervents apôtres du christianisme, les plus habiles instituteurs de la jeunesse.
On me permettra de placer ici une courte digression. Il y a deux littératures distinctes : Tune exprime les modes, les caprices mobiles de la société à une certaine époque; l'autre, les sentiments durables, les éternels intérêts, les immuables instincts de l'humanité. Le trésor littéraire des nations ne se grossit que des ouvrages où sont burinés ses passions générales et ses grands intérêts; la religion, le patriotisme, la morale, la liberté, tel est le fonds commun, l'étoffe des œuvres qui subsistent, que les générations se transmettent et qui deviennent l'indéfectible aliment de la pensée humaine. Celles qui expriment la fantaisie, les caprices, les petites passions, les petits intérêts, forment ce qu'on pourrait appeler la littérature de consommation : l'époque qui les produit les dévore et les ensevelit ; c'est une pâture quotidienne, ce n'est pas cette nourriture universelle,
ce pain mystérieux qui se multiplie, et qui ne manque jamais, quel que soit le nombre de ceux qui se le partagent. Comment donc se fait-il que les Provinciales, amenées par un débat d'unintérêt transitoire, survivent aux querelles qui les ont fait naître? La réponse est facile : si cet écrit est immortel, ce n'est pas parce qu'il traite de la grâce, ni des cinq propositions, ni du jansénisme, c'est parce que le génie de Pascal .a fait de la cause de Port-Royal celle du bon sens, de la raison et de l'humanité; c'est que sa thèse, de particulière qu'elle paraissait, est devenue une thèse de morale universelle; c'est que par. l'élévation de sa pensée, il a passé du particulier au général; c'est que l'adversaire des jésuites est devenu l'apôtre du bon sens contre les subtiles arguties de la corruption du cœur et de l'esprit; c'est qu'il a paru le vengeur de la religion menacée dans sa pureté, dans sa grandeur, dans son inflexible sévérité; c'est qu'il a revendiqué l'inviolabilité de la vie et de la parole humaines; c'est que ses plaisanteries sont venues en aide au bon sens ; c'est que son éloquence a tonné contre l'homicide, le parjure et la calomnie; or, le respect de la vie des hommes, la sainteté du serment, l'inexorable autorité du vrai, ne sont-ce pas les plus puissants intérêts de l'homme sur la terre? Voilà pourquoi les Provinciales seront lues dans tous les temps, pendant que la curiosité intrépide consulte seule encore les monuments où la môme polémique est limitée aux intérêts spéciaux de deux sectes rivales, comme dans les Imaginaires et les Visionnaires : les unes, solide apologie, si l'on veut, du jansénisme ; les autres, satire assez piquante du sieur Desmarets de Saint-Sorlin. Mais
qu'importe à 1 humanité que le jansénisme fournisse ou non de spécieuses raisons pour échapper au reproche d'hérésie, et que l'adversaire de Nicole soit ou ne soit pas un visionnaire? Ce sont ]à des intérêts de sectes et de personnes auxquels la postérité est et doit être parfaitement indifférente.
Il est temps d'arriver au dernier monument du génie de Pascal, à ces ruines impérissables qui inspirent tant de regrets et d'admiration. L'ouvrage que méditait Pascal était destiné à affermir les bases de la religion et à frapper d'impuissance les attaques prévues de l'incrédulité. Descartes, en émancipant la raison humaine, en soumettant à son tribunal toutes les croyances, voulait sincèrement donner un auxiliaire à la foi, une sanction nouvelle à la religion; mais il ne savait pas où tendait la révolution dont il avait donné le signal. Pascal vit plus loin et plus juste ; il comprit que le secours apporté par la philosophie à la religion pouvait en amener la ruine, et que cet auxiliaire indépendant se changerait un jour en maître et en adversaire II songea à prévenir le danger qu'il pressentait; car si la raison appliquée à l'interprétation des Écritures avait produit l'hérésie, elle devait, tôt ou tard, engendrer l'incrédulité en discutant l'autorité même des livres saints; iJ entreprit donc de consolider dans le présent et de sauver dans l'avenir l'édifice religieux.
Toute sa prévoyance porta sur deux points : la chute de l'homme et sa rédemption ; il fit sortir la preuve du premier mystère des étranges contradictions du cœur de l'homme, de la misère de sa condition et de ses désirs illimités de bonheur ; il demanda sa démonstration à la
psychologie. Après avoir sondé les abîmes du cœur humain et montré toutes les contrariétés qui s'y rencontrent, il s'écrie dans son admirable langage : « Quelle chimère est-ce donc que l'homme! Quelle nouveauté, quel chaos, quel sujet de contradiction ! Juge de toutes choses, imbécile ver de terre, dépositaire du vrai, amas d'incertitudes É, gloire et rebut de l'univers; s'il se vante, je l'abaisse; s'il s'abaisse, je le vante, et le contredis toujours jusqu'à ce qu'il comprenne qu'il est un monstre incompréhensible2. » C'est là que Pascal attend l'incrédule; caria chimère prend figure, le chaos s'éclaire, la contradiction s'explique, si l'homme estdéchu, si le péché a dénaturé l'œuvre du Créateur. Sur le second point, il interroge l'histoire et les étranges destinées du peuple juif, témoin irrécusable, parce que le* témoignage qu'il porte le condamne, et que les prophéties qu'il atteste sont accomplies et s'accomplissent encore contre lui. Pascal concentre son argumentation sur ces deux points, et il lui suffit de les établir pour triompher. Il n'explique pas ce que le double mystère de la chute et delà rédemption de l'homme a d'incompréhensible; il se contente de montrer qu'il est attesté par la
1. On lil dans le manuscril de Pascal : « Cloaque d'incertitude et d'erreur. »
2. Avant Pascal, Montaigne avail montré, dans un esprit différent, la faiblesse de la raison et les contradictions de la nature de l'homme. Je le oilc pour qu'on puisse comparer la manière do deux grands écrivains : >■ Le moyen que je prends pour combattre cette frénésie, el qui me semble le plus propre, c'esl de froisser et fouler aux pieds L'orgueil e1 L'humaine fierté ; leur tain; sentir L'inanité, la vanité et la dénéantise de L'homme : Leur arracher dos poing]
les chétives armes do leur raison, leur tain' baisser la tête el mordre la terri
sous l'autorité et révérence de la majesté divine. » et plus loin : « Saui toi. ù homme! chaque chose B'étudie la première, <-\ a, selon son besoin, des Limite!
à ses travaux ri a ses désirs. Il n'en est pas une si vide el si nécessiteuse que
loi qui embrasses L'univers; lu es le scrutateui sans connaissance, le magin irai sans juridiction, et, après tout, le badin de la l'arec. »
condition de l'âme humaine et par l'histoire. Pourame lier la raison à s'humilier devant ces principes qu'elle ne pénètre [tas, il lui expose ridée de l'infini qui la confond et qu'elle ne peut secouer : car l'infini est en même temps pour l'intelligence humaine une croyance invincible et un impénétrable mystère. Avec l'autorité de cetexemple, il importe peu quelachute et la rédemption soient incompréhensibles, il suffit qu'elles soient attestées; or, l'une est proclamée par l'état de l'àme humaine, et l'autre par l'histoire. Si Dieu a parlé, la raison commande àlaraisonde se soumettre. Toutefois, Pascal ne s'arrête pas là; il examine la doctrine dont l'histoire atteste l'origine, et les préceptes qu'elle contient. Sa parfaite convenance avec la nature de l'homme, les remèdes qu'elle oppose à ses vices, la satisfaction qu'elle donne aux instincts du cœur et aux besoins de l'intelligence, viennent surabondamment compléter la démonstration.
Cet ensemble existait dans la tête de Pascal, toutes ses idées étaient enchaînées ; elles s'étaient développées avec harmonie, et l'œuvre allait se produire dans toute sa force et dans tout son éclat, lorsque la mort vint le frapper. Quelques amis privilégiés avaient seuls recueilli de sa bouche, dans un entretien mémorable où Pascal, pendant plusieurs heures, avait développé ses idées dans leur ordre naturel, le secret de son génie '. Après sa
1. La parole improvisée de Pascal avait tant de puissance qu'elle laissait, dans la mémoire des traces ineffaçables. Le morceau sur Epictète et Montaigne a été écrit par Fontaine sur les souvenirs éloignés, mais toujours présents, d'une conversation entre Pascal et M. de Saci. Les Conseils à un yrand donnés de vive voix, non pas au duc de Roannez, comme on le croit généralement, mais au jeune duc de Chevreuse. comme l'a fort bien établi M. Ilavet, ont été rédigé-, après un intervalle de huit années, par Nieale, qui les inséra parmi ses Essais de morale.
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mort, on trouva bien des traces de ce puissant travail, quelques parties achevées, des ébauches, où la main de l'ouvrier a laissé sa forte empreinte, et d'autres, hélas ! qui annoncent visiblement la fatigue et les approches de la mort *. Toutefoisces ruines produisent en partie l'effet de l'œuvre entière, et quoique rien ne puisse compenser l'inachèvement de l'édifice projeté, il faut répéter aprèsM. Villemain, dans son Essai sur Pascal, où la critique littéraire devient de la philosophie profonde et de la haute éloquence: « Cet esprit puissant et inflexible embrasse d'une conviction profonde, comme une sauvegarde, les dogmes du christianisme, et leur donne, par sa soumission, le plus grand peut-être des témoignages humains. Mais si la conviction est entière, la démonstratioii est imparfaite ; les preuves ne sont pas réunies, le ! raisonnement n'est pas achevé ; il reste quelques indices de la lutte qu'avait subie Pascal et quelques marques extraordinaires de sa force plutôt qu'un monument complet de sa victoire. Quoi qu'il en soit, ces débris sont là pour étonner le . pyrrhonisme frivole, pour le mettre en doute de lui-même, et faire méditer longtemps les sa- fi vants et les sages. »
Les philosophes, voulant atténuer l'autorité de la foi de Pascal, si gênante pour les incrédules, nous l'ont/j montré sceptique au fond, et se réfugiant dans la supers- ' tition pour échapper au doute. 11 est vrai que Pascal fut un scrupuleux observateur des pratiques religieuses, mais il faut voir dans quel esprit : « C'est être supersti-
1. Lee Pensées furent publiées pour la première fois en 1670, huit annc< api'ès la mort de Pascal, par les soins d'Arnauld, de Nicole et du duc de Roannez.
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lieux, dit-il. que de mettre son espérance dans les formalités et dans les cérémonies, mais c'est être superbe Hue de ne pas vouloir s'y soumettre. » Sa dévotion n'est donc qu'un témoignage d'humilité. Il est vrai encore qu'il a décrit avec, une incroyable énergie les misères de l'homme ignorant de sa destinée, et la folie de l'indifférence en un sujet si sérieux. Est-ce à dire que le flambeau de la foi ait jamais cessé de luire dans son âme et qu'il ait jamais été indifférent sur la destinée de l'homme? Non, sans doute: mais sa puissante imagination a conçu les douleurs d'une ignorance invincible et la stupidité d'un engourdissement volontaire, et sa raison se sert de ces puissantes images pour donner aux aveugles le désir pe voir la lumière et pour troubler les indifférents dans leur honteuse sécurité.
Si d'un côté les philosophes n'ont vu dans la foi de Pascal que le désespoir de la raison, les théologiens d'une certaine école ont prétendu qu'il avait absolument et dogmatiquement renoncé la raison pour tout donner ' ~~->l< à la foi. Avouons que quelques-unes de ses pensées donnent ouverture à ce soupçon. Mais n'est-il pas plus naturel de supposer que ces maximes ne devaient entrer
Ltlans son œuvre que pour y être réfutées? Comment affirmer, lorsque l'évidence n'y est pas, que l'opiniâtre adversaire de Montaigne soit devenu, même provisoire- • ment, le complice de son doute universel? Laissons la responsabilité de ce périlleux système à ïïuet et à l'auteur de Y Essai sur V indifférence. Ce n'est pas un jeu sûr,/\AJ(^J
1 il s'en faut de tout, que d'asseoir la foi sur l'impuissance radicale de la raison. Car, si l'homme ne peut rien par la lumière, naturelle» vous n'avez aucune prise sur lui
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s'il est incrédule; et s'il est persuadé d'une fausse religion, vos arguments ne sauraient que L'y affermir, puisci ne, n'ayant du force que pour la foi, ils servent également toutes les croyances. Enlevons hardiment cel auxiliaire à une doctrine qui outrage Dieu et qui amoindritl'humanitéJPascal ne sacrifierien de l'homme; il connaît sa grandeur aussi bien que sa misère, il laisse au roi dépossédé les débris de sa royauté, il se contente de limiter la raison et la foi pour les mettre d'accord. Laissons-le s'expliquer lui-même : « La raison, dit saint Augustin, ne se soumettrait jamais si elle ne jugeait qu'il y a des occasions où elle doit se soumettre. Il est donc juste qu'elle se soumette quand elle juge qu'elle doit se soumettre; et qu'elle ne se soumette pas quand elle juge avec fondement qu'elle ne doit pas le faire. Il n'y a rien de si conforme à la raison que le désaveu de la raison dans les choses qui sont de foi; et rien de si contraire à la raison que le désaveu de la raison dans les choses qui ne sont pas de foif'Ce sont deux excès également dangereux d'exclure la raison, de n'admettre «pie la raison. » ï\
Les persécuteurs intolérants, les tourmenteurs de conscience, qui appellent la force en aide à la prédication, n'ont pas à compter sur Pascal plus que les détracteurs de la raison. Ge n'était pas un fanatique celui qui écrivait ces lignes admirables : « La conduite de Dieu, qui dispose de toutes choses avec douceur, est de mettre la religion dans l'esprit par les raisons, et dans le cœur par la grâce; mais de vouloir la, mettre dans le cœur et dans l'esprit parla force et par les menaces, ce n'esl pas v mettre la religion, mais la terreur. » •
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n Commencez, dit-iJ encore, par plaindre les incrédules, ils sont assez malheureux. Il ne faudrait les injurier qu'au casque cela servi!, mais cela leur nuit. »
dernières années de la vie de Pascal furent, on le
sait, remplies par la souffrance et par les méditations religieuses. Il supporta avec une constance héroïque les épreuves de la douleur; il les recevait avec foi et reconnaissance, comme une expiation; il en remerciait sincèrement la Providence, qui, par là, le détachait du monde et l'éloignait de ses périls. Sa seule pensée était d'épurer son àme, et de travailler, selon ses ressources, au soulagement des misères de l'humanité. Pendant sa dernière maladie, il voulut qu'on soignât auprès de lui un pauvre malade, et que leurs gardiens communs donnassent la préférence à son compagnon. Touchante commisération, admirable charité, qui montre que la croyance de Pascal dominait le cœur aussi bien que l'intelligence et que cet homme prodigieux qui s'élevait par le génie au-dessus des plus grands, s'associait par la sympathie aux plus misérables!
Pascal, né à Clermont le 19 juin 1623, mourut à Paris le 19 août 1002, n'ayant passé que trente-neuf ans et deux mois sur cette terre, où il laisse un nom impérissable. H persévéra jusqu'à la fin dans les sentiments qui l'avaient porté à prendre la défense de Port-Royal, et lorsqu'on lui demanda s'il se repentait d'avoir fait les Provinciales, il répondit sans hésiter : « Bien loin de m'en repentir, si j'avais à les faire présentement, je les
ferais encore plus fortes. »k\
Au point où nous sommes placés dans la perspective historique, nous ne voyons pas Corneille tout entier, nous n'apercevons plus ses obscurs commencements, .sa croissance laborieuse, cachés pour nous derrière l'éclat de sa gloire, ni les derniers efforts de son mourant génie qui brille encore par intervalle jusqu'à ce qu'il s'éteigne dans le tombeau après une chute profonde. Nous ne voyons pas davantage le bourgeois normand chargé d'une nombreuse famille et descendant à la prière pour la soutenir ; luttant contre de vulgaires ennemis, tourmenté par la critique envieuse et la basse jalousie de rivaux éclipsés; Corneille n'est pour nous que le grand poète du Cid, d'Horace, de Ctnna, de Polyeucte, de Nicomède, l'envié de Richelieu, qui s'indigne qu'un succès de théâtre mette en désarroi son ambition littéraire et balance sa renommée de grand politique ; en un mot, l'homme de génie a effacé tout ce qui précède et tout ce qui suit la gloire de sa maturité : le jeune homme et le vieillard, le bourgeois et le courtisan, tout a disparu pour la postérité; l'imagination populaire a traité Corneille comme il a traité ses héros, elle n'a conservé qu'un point de sa vie et de son génie et elle en a l'ait l'objet de son culte et de son admira-
tîon. Corneille est pour nous un idéal, comme Horace, comme Polyeucte, comme Rodrigue. Il serait hou de
rendre à cette figure idéalisée toute sa réalité; delà replacer clans son temps, dans sa famille, entre ses envieux et ses partisans, et de suivre le progrès, l'essor et la décadence de cette puissante intelligence. La gloire de Corneille n'y perdra rien.
Pierre Corneille naquit à Rouen le 6 juin 1606. Son père était avocat du roi à la table de marbre de Normandie. La condition de ses parents et le génie particulier de sa province ne sont pas des circonstances indifférentes. Le milieu dans lequel se fait l'éducation morale des liommesétouffe ou développe les qualités naturelles, et, pour dire vrai, les habitudes de l'enfance s'unissent si étroitement à la nature qu'elles s'y confondent. Je ne veux pas renouveler les préjugés de la naissance, je ne prétends pas qu'on soit noble ou vil pour être né en haut ou en bas; mais je dis qu'il importe de naître en bon lieu, et que l'âme, en se développant, ne s'ennoblit que sous l'influence des bons exemples domestiques; que les principes se respirent plutôt qu'ils ne s'apprennent et que notre vie tout entière en dépend. Les souvenirs de la famille sont les gardiens de la moralité. Rattachons donc sans hésiter cette droiture d'intention aux saints exemples des parents, comme nous pourrons rapporter à l'esprit de nationalité qui faisait de la Normandie une province indépendante au milieu de la France, ces sentiments de patriotisme exclusif que Corneille a si profondément sentis et si bien exprimés. Pour Corneille, la maison paternelle a été le foyer de l'honneur et la Normandie le foyer du patriotisme. De ces
deux points partit la double étincelle qui anima son génie. L'homme du devoir était dans le fils du bourgeois ; le Romain dans Tentant de la Normandie.
Corneille fit ses études au collège des Jésuites à Rouen, mais de ces fortes études classiques qui ne s'effacent jamais ; même il fit des vers latins et les fit excellents. Cette rude gymnastique de la pensée et du style fortifie l'une et assouplit l'autre ; elle est nécessaire au développement du talent. Au sortir du collège, on voulut faire de Corneille un avocat; il n'y était pas né. Outre les obstacles physiques tels que son maintien de fermier, l'embarras de sa langue, Corneille avait contre lui dans cette profession les qualités mêmes qui firent sa force au théâtre. De la trempe dontil était, commenteût-il puse passionner pour des questions de mur mitoyen? Ces natures vigoureuses ont besoin, pour être émues, d'intérêts graves et de hautes pensées; elles sonteorame ce dogue d'un roi d'Épire, qui laissait passer le menu gibier, mais se dressait pour combattre à l'approche du lion, Corneille ne paraîtra donc au barreau que pour y constater son impuissance ; il est né poète, il sera poète en dépit de ses parents, mais non en dépit de Minerve.
Fontenelle, neveu et biographe de Corneille, attribue l'éveil de son génie à une piquante aventure dont on a contesté la réalité l. Suivant lui, Co:*n ti lie, présenté à l,-i maîtresse d'un de ses amis par cet ami même, devint le rival heureux de son introducteur, et, ravi de cette heureuse fortune, il en lit le sujet d'une comédie.
1. Il faut bien que cette tradition ail quelque fondement, puisqu'on montre
encore, à R< n, la maison habitée par l'héroïne de celle aventure, qui s'ap-
pelail mad iselle Millet, donl 3félite&s\ l'anagramme
En songeant à la gaucherie et à la réserve de Corneille, je serais tenté de croire que la tradition de famille rapportée par Fontenelle aura interverti les rôles. La vérité est que L'amour éveilla la verve de Corneille, nous avons sur ce point son propre témoignage :
J'ai brûlé fort longtemps d'une amour assez grande Et que jusqu'au tombeau je dois bien estimer, Puisque ce fut par là que j'appris à rimer.
La passion qu'il éprouva fut partagée quelque temps, mais il est certain que la dame de ses pensées devint la femme d'un autre sous le nom de madame Dupont. Le cours de cette affection fut rompu, mais le souvenir en resta profondément gravé dans le cœur de notre poète, puisqu'il écrivait longtemps après :
Après beaucoup de vœux et de soumissions, Un malheur rompt le cours de nos affections : Mais toute mon amour en elle consommée, Je ne vois rien d'aimable après l'avoir aimée ; Aussi n'aimai-je plus, et nul objet vainqueur N'a possédé depuis ma veine ni mon cœur.
Cette passion tourna le génie de Corneille vers la poésie, et la poésie le conduisit sur le théâtre; en outre, ce souvenir garda sa jeunesse et la protégea contre des écarts que les mœurs du siècle auraient autorisés.
Je n'ai besoin de ce chaste amour pour justifier Corneille d'une imputation grave, d'une licence de jeunesse qu'il aurait, dit-on, expiée depuis par sa traduction de Y Imitation. Je veux parler d'un conte ordurier dont la honte doit revenir à son véritable auteur, l'avocat Cantfmae. Non, Corneille n'a pas souillé sa plume; non, il n'a pas suivi, même un instant, la voie qu'avaient
frayée les auteurs du Cabinet et du l'ornasse satirique; non, celui qui purgea le théâtre de la licence effrénée qui le déshonorait avant lui n'a pas débuté par une insulte à la pudeur, et si plus tard il a traduit l'œuvre de (lerson, c'est que, dégoûté un moment du théâtre par la chute de Pertharite, il trouvait à guérir les blessures de son amour-propre dans Je livre sublime qui nous apprend l'abnégation.
La longue carrière de Corneille peut se diviser en quatre époquesdistinctes.Lapremière, pendant laquelle son génie se développe et cherche en tâtonnant la route qu'il doit suivre. La seconde, qui n'est guère marquée que par des chefs-d'œuvre, nous le montre dans toute la force de son génie et avec la conscience de sa supériorité. Pendant la troisième, éloigné du théâtre parle souvenir d'un revers douloureux, il donne un aliment à sa verve par des traductions plus ou moins heureuses, et, jetant un regard en arrière, il se fait le juge de ses propres œuvres; il essaye même, en expliquant la Poétique d'Aristote, de montrer que son génie est en règle avec la critique, et qu'on ne saurait invoquer contre lui l'autorité du législateur delà tragédie antique. Enfin, ramené par les avances du surintendant et les encouragements du roi sur le théâtre de ses premiers succès, nous voyons le détlin et les dernières lueurs de son talent.
Lorsque Corneille entreprit d'écrire pour le théâtre, il en ignorait les règles, et ce fut dans un voyage qu'il fit à Paris pour y jouir du succès de sa première comédie qu'il apprit qu'il fallait se soumettre à la terrible loi «les unités, unité d'action, unité de temps, unité de lieu. Au peste, dans ce premier ouvrage, essni ingénu d'un
talent inexpérimenté, le bon sens l'avait préservé de l'horrible dérèglement qui usait et abusait du temps p| de L'espace pour multiplier les événements invraisemblables et les péripéties romanesques dans lesquels se jouaienl des personnages ou platement réels ou ridiculement imaginés. Mélite (1629) est le tableau d'une aventure dont les incidents peuvent être exposés en peu de mots. Eraste, amant depuis longtemps en instance, sans avoir été ni accepté ni éconduit, appelle à son aide Tireis, son ami, quelque peu rimeur, qui se charge de faire un sonnet destiné à attendrir le cœur de Mélite. Le confident secrétaire prend feu pour son propre compte et supplante facilement celui qu'il devait servir. Celuici imagine alors, pour se venger, d'introduire, comme prétendant nouveau, un certain Philandre, qui se croit aimé sur la foi d'une lettre supposée. Cette trahison apparente pousse au désespoir Mélite et Tireis. Eraste, épouvanté du succès de sa fourberie, entre en pleine démence, au point de voir distinctement Caron et sa barque, et les Euménides ; heureusement pendant son délire il dévoile, devant celui-là même qu'il a trompé, la trame qu'il avait ourdie ; heureusement encore ni Mélite ni Tireis ne sont morts; tout s'éclaircit : Mélite donne sa main à Tireis; Eraste, revenu de sa courte fureur, obtient, en échange de sa première maîtresse, la 3œur de Tireis, et le crédule Philandre prendra, si bon lui semble, une vieille nourrice, mêlée à cette intrigue, et que personne ne sera tenté de lui disputer.
Corneille s'est toujours applaudi d'avoir dénoué sa pièce à l'aide du délire d'Éraste. Cet artifice ne manque pas d'adresse; mais ce n'est pas le seul mérite de cette
Ui- CORNEILLE.
comédie, où se rencontrent déjà des scènes bien conduites et quelques vers heureux. Toutefois ce n'est pas une comédie, puisqu'il y manque l'observation des mœurs et la peinture des caractères; les personnages n'y ont aucune physionomie, le seul élément dramatique est dans l'intrigue dont le débrouillement excite une certaine curiosité. Les traits d'esprit ou de sentiment jetés comme ornements sur ce canevas sont dans le goût fade et subtil des Italiens ou hyerbolique des Espagnols. Mais c'est par là qu'on se faisait applaudir. Ainsi je ne doute pas que les spectateurs ne fussent charmés de ces vers d'Éraste sur sa maîtresse :
Le jour qu'elle naquit, Vénus, quoique immortelle, Pensa mourir de honte en la voyant si belle; Les Grâces à l'envi descendirent des cieux Pour se donner l'honneur d'accompagner ses yeux; Et l'amour qui ne put entrer dans son courage, Voulut obstinément loger sur son visage.
On goûtait fort sans doute aussi ce dialogue entre deux amants :
« Regarde dans mes yeux et reconnois qu'en moi On peut voir quelque chose aussi parfait que toi.
— C'est sans difficulté m'y voyant exprimée. Quitte ce vain orgueil dont ta vue est charmée.
Tu n'y vois que mon cœur, qui n'a plus un seul trait Que ceux qu'il a reçus de ton charmant portrait, Et qui tout aussitôt que tu t'es fait paroitre Afin de te mieux voir, s'est mis à la fenêtre.
— Le trait n'est pas mauvais. »
Non, mais il est détestable. Ce cœur qui s est mis à la fenêtre est le comble du ridicule; cependant les contemporains de Corneille étaient charmés de ce petit morceau, et il les servait à leur appétit.
âf élite eui un grand succès, mais les critiques ayant blâmé la simplicité de l'intrigue et la familiarité du style, Corneille voulut prouver qu'une fable complexe ut* L'embarrasserait pas et qu'il dépendait de lui de prendre un ton plus élevé. Dans cette pensée il composa Clitandre (io^2), où, [tour donner la mesure de sa faculté d'invention, il mit à une véritable torture l'intelligence de ses auditeurs. Il avoue qu'une simple représentation ne suffit pas pour faire comprendre l'enchaînement des faits, tant la contexture de la pièce est embrouillée, et d'un autre coté nous ne concevons plus qu'on se soit soumis plus d'une fois à cette rude épreuve. Corneille a prétendu plus tard qu'il avait eu le dessein de faire réussir une pièce détestable. Nous croyons qu'en cela il se vantait et se calomniait. Tout Normand qu'il lut, Corneille n'était pas homme à tendre un piège au public, ni à se mettre le premier au supplice qu'il aurait préparé pour ses admirateurs, et il n'aurait pas poussé l'irrévérence jusqu'à impliquer dans cette fastidieuse mystification le duc de Longueville, par une dédicace. S'aventure qui voudra dans ce labyrinthe pour lequel je n'ai point de fil d'Ariane ; que d'autres en comptent les détours, sans oublier les cavernes, les travestissements, les coups d'épée noblement ou traitreusement portés; qu'ils y suivent les faits et gestes d'un roi Alcandre peu connu dans l'histoire, de son favori Rosidor et de son lils Floridan, de l'infortuné Clitandre; qu'ils écoutent les soupirs de Galiste, les imprécations de Dorise ; qu'ils assistent au crime dePymante et à son châtiment, ri je leur promets un lourd cauchemar. Nous trouvons dans cet imbroglio de terribles vers, ii. 9
Iki CORNEILLE.
C'est là qu'un amant, se plaignant de ne pas être blesse mortellement, s'écrie :
Blessures, hâtez-vous d'élargir vos canaux, Par où mon sang emporte et ma vie et mes maux! Ah ! pour l'être trop peu, blessures trop cruelles, De peur de m'obliger vous n'êtes pas mortelles.
Et qu'un autre à qui une maîtresse irritée vient de crever un œil, apostrophe ainsi le sang qui coule de sa plaie :
Coule, coule, mon sang ; en de si grands malheurs Tu dois avec raison me tenir lieu de pleurs... Miraculeux efï'et ! Pour traître que je sois, Mon sang Test encor plus et sert tout à la fois De pleur à ma douleur, d'indices à ma prise, De peine à mon forfait, de vengeance à Dorise.
C'est le traître Pymante qui joue ainsi avec l'antithèse, par où l'on peut voir que pour être devenu borgne il n'en est pas moins pétri d'esprit. Disons cependant qu'à côté de ces prétentieuses niaiseries se rencontrent çà et là quelques traits de force qui annoncent le poète. Je n'en apporte pour preuve qu'un seul passage. Dorise. qui n'a pas réussi à tuer sa rivale, se plaint en ces termes :
Encor si son trépas, secondant mon désir, Mêloit à mes douleurs l'ombre d'un faux plaisir! Mais tels sont les excès du malheur qui m'opprime Qu'il ne m'est pas permis de jouir de mon crime ; Dans l'état pitoyable où le sort me réduit J'en mérite la peine et n'en ;ii pas le fruit i,
1. Racine n'aurait-i] pas tiré de ce passage 1rs admirables vers qu'il mei il;ms la bouche d<^ Phèdre :
Hélas ! du crime affreux dont la honte me suit, Jamais mon triste cœur n'a recueilli le iruit !
CORNEILLE. 1 i-1
Et tout ce que j'ai l'ait contre mon ennemie Sort à croître sa gloire avec mon infamie.
De Clitandre à la Veuve (1633) le passage est brusque et le contraste n'est pas moins tranché qu'entre Mèlite ri Clitandre. Corneille tenait à prouver la souplesse de son talent. Cette l'ois Je progrès est sensible, et le poète l'ait un premier pas dans la route de la véritable comédie. Sans arriver encore à tracer un caractère, il touche à la vérité des mœurs dans la peinture de l'âme de Glariee. jeune veuve aimable et tendre, encourageant avec décence la passif m discrète d'un amant qui ne se déclare pas, tandis qu'elle rejette avec courtoisie les empressements d'un prétendant plus favorisé de' la fortune. Ce prétendant, dans son dépit, imagine de faire enlever et séquestrer sa maîtresse pour n'avoir plus de compétiteur: mais l'ami qui s'est chargé de ce coup de main reconnaît la pertidie, rend Glarice à son amant, et reçoit en échange de ce service la main de la sœur de celui qu'il a favorisé. Cette agréable comédie, dont le style esl presque toujours naturel et quelquefois élégant, nous offre encore sinon le rôle, au moins le portrait d'un personnage comique : c'est un amoureux qui a appris dans les livres le langage de la galanterie; avec plus d'expérience, Corneille l'aurait mis en scène comme personnage épisodique : il se contente d'en parler.
Voici dès la première scène des vers dans le vrai ton
de la comédie, qui doit reproduire la conversation des
honnêtes gens :
Le joli passe-temps, D'être auprès d'une dame et causer du beau temps, Lui jurer que Paris est toujours plein de fange, Qu'un certain parfumeur vend de fort bonne eau d'ange,
Qu'un cavalier regarde un autre de travers, Que dans la comédie on dit d'assez bons vers, Qu'Aglante avec Philis dans un mois se marie ! Change, pauvre abusé, change de batterie, Conte ce qui te mène, et ne t'amuse pas A perdre innocemment tes discours et tes pas.
(les vers sont d'autant plus piquants qu'ils s'adressent à celui qui ne perd ni ses pas ni ses discours, et qu'ils sont dans la bouche de l'amant qui sera éconduit. Citons après ce spirituel passage un trait de sentiment :
Ma llamme est toute pure, et sans rien présumer •te ne cherche en aimant que le seul bien d'aimer.
Il y a, chose rare dans les comédies de ce temps, quelques vers plaisants et de bon ton, et de plus, dans la scène troisième du second acte, une situation vraiment comique.
C'est à propos de la Veuve que Scudery s'écria :
Le soleil est levé, disparoissez, étoiles,
et que Mairet écrivit ce joli madrigal :
Rare écrivain de notre France Qui, le premier des beaux: esprits, As fait revivre en tes écrits L'esprit de Liante el de ïérence :
Sans rien dérober des douceurs I).', Mélite ni de ses sœurs, <) Dieux! que ta Clariee est belle!
Et que de veuves à Paris Souhaiteroient d'être comme elle Pour ne pas manquer de maris!
Nous verrons bientôt que Scudery et Mairet changeront de ton au moment précis où l'éloge, même enthousiaste, n'aurait rien eu d'hyperbolique.
Ces sucées avaient attiré s ir Corneille l'attention du
puissant ministre qui régnait sous le nom de Louis XIII. Richelieu lit entrer L'auteur de MèHte dans l'officine où se fabriquèrent, sous sa direction et avec l'aide de Lestoile, Bois-Robert, Golletet et Rotrou, ces pauvres pièces de Mirante, des Tuileries^ la Grande Pastorale, et tant d'autres ébauches dramatiques dont le ministre fournissait le cadre, où il glissait parfois des vers de sa Façon, et qu'achevaient à la tâche ses cinq collaborateurs rétribués. Ne médisons pas trop de cette manie d'un grand homme; c'est elle qui fonda le théâtre, que devait enfin consacrer le génie de Corneille. Cet emploi dans l'atelier dramatique des cinq auteurs n'empêcha pas Corneille de travailler pour son propre compte l. Deux nouvelles comédies, également heureuses, la Galerie du Palais et la Suivante, succédèrent à la Veuve dans une même année (1634). La première, par le choix du lieu de la scène, indique que Corneille cherchait à se placer sur un terrain réel: la vérité des lieux est déjà quelque chose en attendant celle des mœurs, et on peut dire qu'elle y conduit, car il serait trop choquant de placer des personnages purement imaginaires dans un lieu que le spectateur connaît et fréquente. La seconde annonce par son titre un personnage nouveau sur la scène française. Corneille, dans sa Galerie du Palais, avait substitué à l'éternelle nourrice de ses devanciers une simple suivante. Cette inno-
1. La part authentique de Corneille dans ce travail commun est le troisième acte de la comédie des Tuileries. M. Marty-Laveaux a eu l'heureuse idée do donner place à ce précieux fragment au second volume de son édition de Pierre Corneille. 12 volumes in-8», Hachette. Les Grands Ecrioains de la France, nouvelles éditions publiées *ous lu direction de M. Ad. Régnier, membre de l'Institut.
vation avait, été goûtée, et par reconnaissance le poète fit de ce personnage subalterne qu'on avait applaudi, l'héroïne d'une nouvelle comédie. L'intrigue de la Galerie du Palais est fonder sur le caprice d'une maîtresse qui se met en tète de changer d'amant, et comme celui-ci se pique de rendre la pareille, tous deux allant chercher fortune ailleurs, nous avons deux couples dépareillés qui, après force querelles et méprises, finissent par se réunir. Dans la Suivante, l'antichambre veut supplanter le salon. Mais la soubrette échoue malgré sa grâce réelle, aidée de ruse et de coquetterie. Dans ces pièces, Corneille côtoie la comédie sans y pénétrer, il noue et conduit l'intrigue avec dextérité, il évite le jargon dans le langage de ses acteurs, et on peut dire que dans un genre essentiellement vicieux il pallie autant que possible des défauts sans remède.
La Place royale (1635) est la contre-partie de la Galerie du Palais. Cette fois c'est un amant capricieux que le bien-être pousse au changement et qui se brouille de gaieté de cœur avec une maîtresse dont l'unique défaut est de n'en point avoir, et pour que le contraste soit complet, cette brouille sans motif ne se rajuste pas; elle conduit Angélique au cloître et maintient Alidor dans le célibat. Ainsi se montre dans ses inventions diverses l'industrie de Corneille, qui s'étudie sans cesse à trouver de nouvelles combinaisons pour arriver à des effets différents. Malheureusement la matière ne vaut pas les soins de l'ouvrier, et on peut, sans trop de sévérité, appliquer à toutes ces pièces ce que dit un des personnages de la Galerie du Palais (act. [., se. vu) : <) pauvre comédie! objel de tant de peines,
CORNEILLE. lai
Si tu n'es qu'un portrait des actions humaines,
On t<> tire souvenl sur un original
A qui, pour dire vrai, lu ressembles fort mal.
Corneille comprit sans doute qu'il était engagé dans une impasse et il se détourna résolument vers la tragédie. La Sophonisàe de M aire t fut le premier éclair à la lueur duquel il entrevit sa vocation. Les efforts d'un esprit industrieux et subtil lui avaient donné conscience de son habileté; il prit tout à coup le sentiment de sa force et de son élévation. Médée (1635) n'est pas une bonne tragédie, il s'en faut de beaucoup. L'atrocité du sujet dont l'art d'Euripide avait triomphé, n'était pas même déguisée dans le modèle que suivit Corneille; c'était Sénèque dont l'influence avait déjà servi et gâté Garnier. Ce poète sentencieux et déclamateur, qui exagère tout, a cependant le mérite de buriner sa pensée par l'énergie du langage ; il a des traits de force qui touchent au sublime. Ilacine a pu seul, grâce à la sûreté de son goût, affronter Je dangereux commerce de cet écrivain; mais Corneille, qui ne s'était pas formé à l'école des Grecs, n'avait rien qui pût le préserver de l'imitation de défauts saillants qui passaient alors pour des beautés. Corneille ne trouve pas dans ce premier essai le diapason de la langue tragique; le style de Médée, toujours diffus quand la pensée du poète n'est pas nette, est souvent emphatique dans l'expression des sentiments élevés, et trivial dans les détails familiers. Aucun des personnages n'est intéressant : Médée épouvante et repousse, Jason est méprisable, Creuse insignifiante, Egée, le vieil Egée, amoureux suranné, protecteur impuissant, touche au grotesque : tout cela est, vrai;
mais enfin Corneille eut dans ce drame imparfait l'honneur de faire entendre les premiers vers vraiment tragiques qui aient retenti sur la scène française, lorsque Medée s'écrie (act. I, se. iv) :
Souverains protecteurs des lois de l'hyménée, Dieux garants de la foi que Jason m*a donnée! Vous qu'il prit à témoin d'une immortelle ardeur. Quand par un faux serment il vainquit ma pudeur. Voyez de quel mépris * vous traite son parjure, Et m'aidez à venger notre commune injure.
C'est lui qui introduisit pour la première fois le sublime sur notre théâtre par un trait demeuré célèbre :
Votre pays vous hait, votre époux est sans foi; Dans un si grand revers que vous reste-t-il?
M EDEE.
Moi,
Moi, dis-je, et c'est assez.
Sénèque peut, il est vrai, réclamer sa part dans ces beautés; mais c'est beaucoup de les avoir transportées et naturalisées sur un sol nouveau.
Avant d'arriver à la tragédie vraiment digne de ce nom, nous avons à traverser une composition singulière où Corneille emploie la magie, non plus, comme dans Médée, pour satisfaire la vengeance d'une mère dénaturée, mais la curiosité et la tendresse d'un père. Un vieillard pareil à celui de Térence 2 a poussé par ses rigueurs son lils à fuir le, toit paternel ; mais depuis son départ il est inconsolable : vainement il s'est mis à la poursuite
1. De quel mépris, « avec (juel mépris, » comme dans ce vers de l'ulyeucir (acl. III. se. ni :
[la traitaient «le mépris Ip^ dieux qu'on invoquait. 'J. Vuv. V HeautontittH mmeno/t.
de cei enfant prodigue, ses lointains voyages ne lui en ont rien appris. La science des devins a échoué; mais enfin il s'adresse à un magicien centenaire, qui possède à fond tous les secrets de son art et qui les emploie généreusement. Le sorcier se met aussitôt à l'œuvre, et des fantômes subitement évoqués viennent sur la scène reproduire la figure du fils si longtemps cherché et des personnes avec lesquelles il vit. Nous le voyons donc au service d'un matamore, héros de contrebande aussi brave en paroles que pusillanime en actions. Glindor, c'est le nom du fils, en paraissant servir les amours du capitan, fait ses propres affaires, il est aimé; mais un perfide rival essayant de le tuer se fait tuer ; Glindor est arrêté : condamné à mort, il n'attend plus dans sa prison que le moment du supplice, lorsque sa maîtresse, qui a séduit les gardiens, se présente et le délivre. Au dernier acte, les deux époux reparaissent sous de brillants costumes de cour. Glindor est le favori d'un prince : doublement infidèle, il trompe l'amitié de son maître et l'amour de sa femme, et il ne tarde pas, pour prix de sa trahison, à recevoir un coup de poignard. Le vieillard, témoin de cette catastrophe, se désespère. Tout à coup le fils reparaît non plus couvert d'oripeaux, mais du moins en parfaite santé. Il est occupé avec son meurtrier et quelques autres personnages, hommes et femmes, à compter de l'argent qu'on se partage. Cet argent est le produit de la recette. Nos princes étaient tout simplement des acteurs jouant une tragédie, ce qui amène un magnifique éloge du théâtre. Corneille a donné à cette œuvre bizarre mais artistement construite le titre (Y Illusion comique 1636), et il est vrai que l'illusion théà-
traie y est portée ;\ la troisième puissance. En effet,
au début, c'est le mensonge habituel de la scène, c'està-dire des acteurs dans leur rôle, illusion simple; du second acte jusqu'au cinquième, c'est une action éloignée amenée sur la scène par voie d'évocation, illusion double ; et dans le cinquième ces personnages évoqués devenus comédiens, font sans qu'on en soit prévenu leur métier d'acteurs tragiques, triple illusion. La pièce est donc bien nommée, et de plus elle fut accueillie avec une faveur qui se soutint pendant un demi-siècle. L'étrangeté du spectacle y contribuait, mais aussi la facilité et la vigueur de la versification ; c'était d'ailleurs dans la conclusion un plaidoyer en l'honneur du théâtre et des comédiens l. Citons un seul passage qui montrera l'habileté de Corneille à manier la langue poétique ; je le tire du monologue de Glindor, dans l'attente du supplice :
Ainsi de tous côtés nia perte é toit certaine. J'ai repoussé la mort, je la reçois pour peine. D'un péril évité je tombe en un nouveau, Et des mains d'un rival en celles d'un bourreau. Je frémis à pensera ma triste aventure, Dans le sein du repos je suis à la torture, Au milieu de la nuit et du temps du sommeil Je vois de mon trépas le honteux appareil ; J'en ai devant les yeux Les funestes ministres, On me lit du sénat les mandements sinistres: Je sors les l'ers aux pieds, j'entends déjà le bruit
1. Lo morceau mérite d'être conservé. Il marque le moment précis où les jeux de la scène, ^v;\cc, k la protection de Richelieu, devinrenl le divertissemenl des honnêtes gens :
A présent le théâtre Kst cm un point si haut que chacun l'idolâtre, Et ce que votre temps voyoit avec mépris, 1 '. uijourdliui l'amour de tous loi bons esprits
n.- L'amas insolent d'un peuple qui me suit: Je vois le Lieu fatal où ma mort se prépare; Là mon esprit se trouble ••! ma raison s'égare, Je ne découvre rien qui m'ose secourir, Kt la peur de la mort me l'ait déjà mourir.
Le succès des premières pièces de Corneille, tout imparfaites qu'elles sont, fut éclatant. Il se montrait dès lors supérieur à ses contemporains par la force et l'élégance du langage, et par la conduite d'une action plus simple et mieux développée. Il se distinguait surtout des autres comiques en bannissant du théâtre la licence du langage et des mœurs; car la scène comique nous conservait avec une malheureuse fidélité les traditions scandaleuses de ces farces qui marchaient au quinzième siècle à coté des moralités et des soties. La chasteté de notre langue se refuse à exprimer ce qui se faisait alors publiquementsur la scène. Corneille ne s'éleva pas dans ses comédies à la peinture des mœurs réelles ; mais il en bannit du moins les tableaux d'immoralité qui avaient le privilège de divertir nos bons aïeux. Pendant cette première période, il n'eut guère que des admirateurs. L'envie attendait pour s'éveiller l'éclat et le bruit de la gloire.
Ce fut une rencontre providentielle qui mit enfin Corneille dans sa véritable voie. Ne connaissant point encore L'originalité de son talent, il se bornait à suivre et à dépasser, dans la comédie, les traces de ses devanciers. Un ancien trésorier, qui dans sa jeunesse avait été page de Marie de Médicis, M. deChàlon, retiré à Rouen, tout en félicitant Corneillesur ses succès, l'avertit qu'il avait mieux à faire ; qu'il tenait sous la main les trésors d'une littérature riche, grandiose, féconde. Ils lurent ensemble
Las Mocedades del Cid i de Guillem de Castro. Si quelqu'un était né pour comprendre et goûter la poésie espagnole, c'était certes Corneille : déjà dans sa Mêdée il avait été en contact avec un des écrivains latins de race espagnole, avec Sénèque, et Lucain avait été sa première passion.
Un critique distingué, dans un éloge académique de Corneille, a peint en termes pompeux l'effet de surprise et d'admiration que produisit sur les spectateurs la naissante merveille du Cid. C'est une date mémorable dans l'histoire de l'esprit humain (1636). « La scène s'ouvre, dit M. Victorin Fabre : quelle surprise! quel ravissement ! Nous voyons pour la première fois une intrigue noble et touchante, dont les ressorts, balancés avec art, serrent le nœud de scène en scène, et préparent sans effort un adroit dénoûment : nous admirons cet équilibre des moyensdramatiques, qui, réglant la marche toujours croissante de l'action, tient le spectateur incertain entre la crainte et l'espérance, en variant et en augmentant sans cesse un intérêt unique et toujours nouveau; cette opposition si théâtrale des sentiments les plus chers et des devoirs les plus sacrés; ces combats, où, d'un côté, luttent le préjugé, l'honneur, les saintes lois de la nature; de l'autre, l'amour, le brûlant amour, que la nature respectée ne peut vaincre, etque le devoir surmonte sans l'affaiblir. Subjugué par la force de cette situation, je vois tout le parterre en silence, étonné du charme qu'il éprouve, et de ces émotions délicieuses que le théâtre n'avait point encore su réveiller au fond des
1. On pourrai t traduire ce titre d'après no9 vieux auteurs, les Enfances du Cid, comme on disait les Enfances d'Ogier.
cœurs. -Mais dans ces scènes passionnées où devient plus vive et pressante cette lutte si douloureuse de l'héroïsme de l'honneur et de l'héroïsme de l'amour ; lorsque, dans les développements de l'intrigue, redoublent deviolence ces combats, ces orages des sentiments opposés, parlésquels l'action théâtrale se passe dans l'âme des personnages et se reproduit dans l'âme des spectateurs... alors, au sein de ce profond silence, je vois naître un soudain frémissement; les cœurs se serrent, les larmes coulent, et parmi les larmes et les sanglots, s'élève un cri unanime d'admiration, un cri qui révèle à ia France que la tragédie est trouvée! »
En effet, la tragédie était trouvée. Le succès fut prodigieux, et l'admiration alla si loin que, suivant le témoignage de Pellisson, elle donna cours à cette formule, beau comme le Cid. On n'imaginait rien au delà. Mais Corneille devait éprouver qu'on ne s'élève pas impunément, par un essor imprévu, à une pareille hauteur. Lorsqu'il se fut mis hors de pair, ses confrères en poésie, ceux-là même qui avaient applaudi à ses débuts d'autant plus volontiers qu'ils conservaient l'avantage d'être plus fêtés dans les cercles à la mode, se liguèrent pour protester contre les acclamations de la foule. Scuderv, Mairet, Glaveret, s'évertuèrent à prouver que Je Cid valait peu de chose, et que ce peu de chose n'appartenait pas à Corneille. Scudery se distingua dans cette croisade. Son libelle, publié sous le titre à' Observations y fut soumis à l'Académie, qui eut pour ses débuts dans la critique à prononcer entre Corneille et son détracteur. Tel était l'ordre dû puissant ministre cardinal de Richelieu. On regrette de voir un tel homme mêlé à un pa-
reil débat, et, quoi qu'on ait dit, il est impossible de méconnaître que le mobile de Richelieu était la jalousie. Disons d'abord que Corneille s'était détaché de l'atelier poétique du ministre-poète, grave insubordination qui avait fait dire au maître que Corneille manquait d'esprit de suite, ce qui signifie qu'il ne suivait pas avec assez de docilité les ordres reçus. (Vêtait un premier grief. De plus, Richelieu se piquait de poésie, et, dans ce métier, les plus intraitables sont ceux qui y réussissent le moins. Comme rimeur, Richelieu était l'allié naturel de Scudery, et à ce titre seul le succès de Corneille lui aurait fait ombrage; mais il y a plus, le succès était de telle nature que la gloire du poète bruissait autant que celle du ministre. Or, Richelieu ne supportait pas qu'auprès de lui on s'élevât si haut. Descartes, Saint- Gyran, Balzac même, en sont témoins. Le cardinal n'aimait de grandeur que la sienne propre; heureusement, et ce sera là son éternel honneur, il y engageait celle de la France.
L'Académie fut bien empêchée à satisfaire Richelieu, encore n'y réussit-elle qu'imparfaitement. Ses sentiments rédigés par Chapelain ont passé longtemps sur la foi de La Bruyère pour un modèle de critique. Voltaire n'a protesté que mollement, par esprit de corps. Le t'ait est que la pensée de cette censure ne va à rien moins qu'à proscrire la passion dans le drame tragique. On y trace à des amants des règles que la froide raison a déjà beaucoup de peine à suivre, et on leur demande d'agir et de parler comme si rien dans leur came ne combattait la loi du devoir. Les conseils du prudent aréopage ne conduisent pas à faire mieux, mais à s'abstenir.
Voilà pour l'intrigue el les caractères. Quanl aux remarques sur la Langue, elles ont trop souvent pour principe les scrupules d'une logique méticuleuse, qui procure une clarté sans éclat, et cette sorte de correction banale, hostile à l'originalité du Langage, mortelle aux hardiesses de la poésie. Corneille, qui n'avait pas accepté l'arbitrage, ne protesta pas contre la sentence; mais s'il s'abstint de répondre à ses juges officiels, c'est que h la même raison qui les avait fait parler l'avait obligé à se taire l ». Voilà la liberté que Richelieu laissait à la république des lettres! Sachons gré à la nièce du cardinal d'avoir tenu tête à l'orage; louons Balzac de s'être rangé du parti de la foule contre Scudery ; félicitons Rotroudu plaisir qu'il éprouva d'être vaincu par un ami. Rotrou était un noble cœur, sa mort l'a prouvé; mais le courage qu'il montra en restant, par devoir de magistrat, exposé aux atteintes de l'épidémie qui l'emporta, est peut-être moins rare que le dévouement d'un poète à la gloire d'un rival 2.
Corneille s'associa avec ardeur et ingénuité à. l'admiration qu'il inspirait :
.!<• sais ce que je vaux et crois ce qu'on m'en dit.
Il ajoutait :
Mon travail .sans appui monte sur le théâtre-... Je satisfais ensemble et peuple et courtisans,
i. Avertissement sur la tragédie du Cid.
2. Corneille donnait à Rotrou le nom de père, quoique celui-ci fûl plus jeune que lui de trois années. Ce titre de vénération donné à un ami atleste la simplicité et la profonde reconnaissance de Corneille. J'estime que Rotrou avait accueilli le poète normand à son arrivée à Paris, où, déjà engagé dans la vie de théâtre, il aurait aplani pour le nouveau venu les difficultés qui ajournent si souvent el arrêtent quelquefois les débuts d'un auteur.
Et mes vers en tous lieux, son! mes seuls partisans... Je ne dois qu'à moi seul toute ma renommée *.
Par là Corneille se défendait de toute brigue et non de toute imitation; car il ne cachait pas que Sénèque lui avait fourni les plus beaux traits de sa Médée, ni qu'il dût à Guillem de Castro le sujet et quelques-unes des plus belles scènes du Cid. C'est ici le lieu de signaler une étourderie de Voltaire, qui, ayant jeté un coup d'œil sur Y Honrador de su padre (le Vengeur de son père) d'un certain Diamantc, fit de ce poète, traducteur médiocre de Corneille, un devancier non seulement de Corneille, mais de Guillem de Castro, ce qui transformerait notre loyal grand poète en plagiaire impudent. Angleviel de La Beaumelle, traducteur de Guillem de Castro, a relevé le premier eette méprise, qui donnait cours à un soupçon odieux 2.
Non, Corneille n'a pas été plagiaire; mais, quelque supériorité qu'il eût apportée dans l'imitation, il ne lui convenait plus de marcher sur les traces d'autrui. Pour confondre ses adversaires et leur prouver que le génie de l'invention ne lui manquait pas, il fit Horace (1630) sur une page de Tite-Live. Une simple narration historique lui fournit l'étoffe de cinq actes tragiques. Horace est sans doute la production la plus vigoureuse, la plus originale du génie de Corneille. Là tout est substance, force et lumière. Dans un cadre de médiocre étendue, l'art du poète évoque la famille romaine avec la pureté de ses mœurs, la gravité de sa discipline, la diversité