É litre à Ariste
'i. dm sait aujourd'hui, graoe aux recherches de M. Antoine de La Tour, que Diamante esl aè en 102G. Il avait dix ;tns lorsque Corneille Faisait repré senter le Cid.
CORNEILLE. Ui
des membres qui la composent, et la cité elle-même tout entière, avec ses institutions et les vertus qui la destinaient à l'empire du monde. Ainsi, par une anticipation si vraisemblable qu'on ne Ta pas remarquée, Rome soumise à l'autorité des rois est déjà digne de n'en [dus avoir. Quelle simplicité dans les ressorts, quelle variété dans les caractères! Voyez comment Fannonce successive de deux décisions simultanées produit deux scènes admirables; il suffit que le choix des Curiaces ne soit connu qu'après celui des Horaces pour que l'intérêt naissant du drame se prolonge et croisse ; l'empressement fort naturel d'une femme timide venant annoncer comme complet un fait inachevé produit la plus neuve et la plus émouvante des péripéties. Pour les caractères, nous avons le contraste de Sabine et de Camille, l'une voulant mourir pour son époux, l'autre poussant à l'homicide l'humeur farouche de son frère ; Horace et Curiace sont tous deux des héros ; mais le Romain n'a que du cœur et point d'entrailles, tandis que chez l'Albain la sensibilité tempère l'héroïsme, et cette opposition se dessine nettement par un dialogue sublime :
Albe vous a nommé, je ne vous connois plus.
— Je vous connois encore, et c'est ce qui me tue.
Mais au-dessus de ces figures si bien caractérisées s'élève avec la majesté du vieillard, avec l'autorité du père, avec le dévouement dès longtemps éprouvé du citoyen, le vieil Horace, auquel je ne vois rien à comparer. Écoutez de quel ton il débute :
Qu'est-ce ci, mes enfants, écoutez-vous vos flammes
El perdez- vous encor le temps avec des femmes? Prêts à verser du sang regardez- vous des pleurs?
N'entendez-vous pas, dans ces mois simples et fiers, comme un prélude lointain et un premier grondement de cette àme de fer et de feu qui ('datera comme la foudre dans le qu'il mourût! Mais le ferme vieillard, qui n'a pas mis un instant en balance la mort du dernier de ses fils et la honte du nom d'Horace, trouvera dans son cœur de père, pour les transports de la joie, cette exclamation pénétrante :
0 mon fils, ô ma joie, ô l'honneur de mes jours, O d'un État penchant l'inespéré secours !
pour la pitié, ces mots touchants :
Loin de blâmer les pleurs que je vous vois répandre, Je crois faire beaucoup de m'en pouvoir défendre;
et dans le dernier péril de son fils, des accents capables d'attendrir ses juges :
Lauriers, sacrés rameaux qu'on veut réduire en poudre,
Vous qui mettez sa tète à l'abri do la foudre,
L'a bandonnerez- vous à l'infâme couteau
Qui fait choir les méchants sous La main du bourreau!
Je ne sais si je me trompe; mais j'aime à voir dans le vieil Horace l'image idéale de l'àme de Corneille, La grandeur qu'il rêvait et qu'il aurait voulu réaliser s'il eût vécu dans un siècle héroïque. Ce caractère, si vigoureusement et si savamment tracé, peut, il me semble, neutraliser un défaut sur lequel Corneille lui-même a passé condamnation.
La pièce, a-t-on dit, pèche contre l'unité d'action et d'intérêt, paire que le meurtre de Camille el le procès d'Horace ne se rattachenl pas nécessairement à l'action
principale et forment une seconde tragédie à La auitede la première. Gela est vrai, si le jeune Horace est réellement le centre de la tragédie : mais, quoique Corneille l'ignore, le pivot de L'action, n'est-ce pas le vieil Horace? Le péril de ses enfants, la mort de sa fille, le déshonneur de son fils, ne sont que des moyens dramatiques pour nous faire contempler dans toutes ses attitudes cette vieille ligure romaine, du père et du citoyen, qui, dominant tous les personnages et concentrant tous les laits, produit au moins l'unité d'intérêt. Quoi qu'il en soit, les censures de la critique furent pour le génie de Corneille un aiguillon, Le reproche d'imitation, à propos du Cidj lit jaillir de son intelligence, pour Horace, tontes les ressources de l'invention : et afin de # détourner à L'avenir le blâme adressé à ce nouveau chefd'œuvre, pour fait d'irrégularité, il asservira désormais ses plans à toute la rigueur des unités. C'est ainsi que la critique, qui décourage la faiblesse, stimule la force et lui ménage de nouveaux triomphes.
Avant de pousser plus avant cet examen des tragédies de Corneille, j'ai h cœur de discuter et de confondre deux reproches trop souvent répétés. Le premier s'autorise du Cid, et Horace est le principal prétexte du second. Un honorable magistrat, dans un écrit sur le duel, accuse le Cid d'avoir mis en honneur cette funeste manie. Il est étrange que les contemporains n'aient pas remarqué cette influence, et qu'on vienne ainsi, après coup, démentir l'histoire qui place la fureur des combats singuliers à une époque antérieure, celle des raffinés \ ces frivoles héros des premières années du siècle
1 Voici In définition dos raffinés, donnée do main do maître par le Gascon
de Louis XIII-. L'exemple de Rodrigue vengeant l'affront d'un père est loin d'autoriser les provocations de la vanité et les violents caprices des bretteurs de profession : si le duel n'intervenait que dans les nécessités extrêmes de l'honneur outragé, s'il n'était que la ressource désespérée de la piété et de la pudeur, les moralistes les plus sévères auraient fermé les yeux sur cette infraction à la loi divine qui nous crie : « Tu ne tueras pas! » car, à côté de la morale écrite, il y a la morale du cœur qui accomplit les préceptes qu'elle semble transgresser. Il en est de la morale comme de l'art, c'est d'elle-même qu'on apprend à franchir, pour la mieux pratiquer, ses limites apparentes. Le second grief des accusateurs de Corneille, c'est que les principes inflexibles de ses héros, les habitudes hautaines de leurs âmes, faussent le cœur des jeunes gens en exaltant leur orgueil et leur imagination. Ces vertus altières, dit-on, ne sont pas de notre siècle et mettent en péril l'ordre social. Je crois qu'on s'exagère le danger de ces doctrines : si Corneille place un peu trop haut le niveau de la vertu, l'exemple de la vie commune le rabaisse suffisamment, et si quelque chose est à craindre de nos jours, ce ne sont pas les excès de la vertu. Le relâchement des principes n'a pas besoin d'être prêché; la
Agrippa d'Aubigné : « Ce sont gens qui se vallenl pour un clin d'uil, si on ne les salue que par acquit, pour une fredur, si le manteau d'un autre louche le lui-, si ou crache à quatre pieds d'ux : et noutez que sur un rapport, vien qu'iJ se troube taux, ou si bous prenez un home pour l'autre, il en faut user comme firent dux gentiusbomea, dont l'un estet au cardinal de Joyuse : en allant dessus lou prai, l'un demanda à l'autre : « N'esies bous pas un tel d'Aubergne? — Non, dit l'autre, je suis un tel du Daùphiné. » Pour tant ils abisèrenl que, puisqu'il y aluni appel, il se falloil tuer, comme ils firent, et cela s'appelle rafiné d'hauneùr. ■■ Aventures de Fceneste, liv. I. eh. ix.
pratique a suffi longtemps, ce semble, à la propagande de la corruption des mœurs et de l'avilissement des âmes.
Corneille avait mis entre, le Cid et Horace trois années d'intervalle. Ce n'était pas trop pour produire une œuvre aussi forte; mais la puissance qu'il avait concentrée donnait -un tel ressort à son génie qu'il put dans la même année créer un nouveau chef-d'œuvre. Cinna ne le sépare pas de ces Romains auxquels il doit son triomphe, et si Horace nous a présenté les vertus naïves et rudes que devait produire la liberté des temps républicains, Cinna nous offrira les sentiments nobles encore, mais exagérés, qui survivent à la liberté dans les regrets qu'elle inspire. Cette inévitable hyperbole est personnifiée dans Emilie, fille d'un proscrit, pupille de l'empereur, amante du petit-fils de Pompée. C'est de ce cœur ulcéré par la vengeance, et même par les bienfaits, que partent les menaces et les complots qui mettent en danger la vie d'Auguste et qui donnent matière à sa clémence. Les larmes du grand Coudé ' ont consacré la tragédie de Cinna, et on s'accorde en général à y voir la plus belle œuvre de Corneille. 11 est vrai que rien ne surpasse le tableau de la conjuration, la grande scène où Auguste délibère s'il doit renoncer à J'empire ou le conserver, et enfin le pardon héroïque accordé aux conspirateurs ; mais ces beautés supérieu-
1. Voltaire ue trouvail rien de plus admirable, dans le siècle de Louis XIV. que :
Le grand Conclu pleurant aux vers du grand Corneille.
Toutefois, coite belle antithèse est un anachronisme, puisque Cinna appartient au règne de Louis XIII. On l'oublie trop souvent, el on dépouille volontiers, au profil du grand roi, ceux qui onl devancé el préparé l'éclat de son règne.
Kili C0RNE1LLL.
rcs laissent subsister en regard l'inconsistance de quelques-uns des caractères et de l'intérêt qui passe brusquement des conjurés à l'empereur. Ginna s'annonce magnifiquement, il a pour lui tous nos vœux quand il exprime l'ardeur qu'il a communiquée à ses complices; il commence à baisser lorsqu'il donne perfidement à Auguste un conseil qui lui laisse le droit de l'assassiner ; ses hésitations l'amoindrissent encore, et au dénoûment, devant tout à la clémence d'Auguste, rentré dans son crédit, chargé de dignités nouvelles, époux d'Emilie, il n'est plus bon qu'à faire un courtisan; Maxime n'a qu'un bon moment, c'est lorsqu'il donne à Auguste un avis loyal, mais il dément bientôt sa courte probité; révélateur auprès d'Auguste, traître envers Emilie, sur laquelle il tente un enlèvement, le faux bruit de sa mort dans les eaux du Tibre, sa réapparition imprévue, sa colère contre Évandre, le font descendre au niveau d'un personnage de comédie; Emilie, l'adorable furie, comme dit Balzac; se soutient mieux; elle ne cède qu'à la dernière extrémité; Livie, une impératrice, ne paraît qu'un instant pour donner un bon conseil, mal reçu; l'empereur, sur qui pesaient d'abord les-souvcnirs d'Octave, qui nous faisaient complices de (mina, s'en dégage tout entier. Le triumvir devient Auguste; de telle sorte qu'Emilie, qui entraînait comme satellites Ginna et Maxime, se range elle-même avec eux sous l'ascendant de l'empereur, qui domine tout par sa puissance. Il arrive ainsi que l'œuvre, qui s'ouvre par des regrets et des espérances «le liberté, se termine à l'honneur de celui qui a consommé l'asservissement de Rome.
Le drame, ou plutôl L'épopée d'Horace, et le fier dessin du caractère d'Emilie, ne permettent pas de douter des prédilections nmralesde l'àme de Corneille. Elle était de trempe républicaine dans toute l'acception du mot : mais on se tromperait si Ton voyait dans Corneille un apôtre de L'Évangile démocratique. Corneille, comme bous ses contemporains, avait foi en la monarchie : il comprenait etil peignait merveilleusement, parl'instinct de sa forte nature, les vertus d'un autre temps, mais il ne Les proposait pas à l'imitation de ses auditeurs; s'il a dit :
Pour être plus qu'un roi tu te crois quelque chose.
il a dit aussi :
Le pire dos États, c'est l'État populaire;
et il a donné sous toutes les formes sa complète adhésion aux: principes qui, de son temps, réglaientla société et gouvernaient la politique. Il exprimait fortement la vertu, sans dessein d'attenter au respect qu'inspirait la royauté, et si, de fait, il a jeté dans les cœurs le germe de sentiments et d'idées qui pouvaient aboutir au renversement des trônes, c'est l'œuvre de sa pensée et non de son intention. Il a été dans l'ordre moral ce qu'est Descartes dans l'ordre philosophique. Descartes a voulu seulement montrer la force de la raison, etiJ a contribué à ruiner l'autorité dans la doctrine ; Corneille prétendait uniquement à reproduire la mâle beauté des caractères antiques, et en faisant admirer et goûter les vertus de la liberté, il en a provoqué l'imitation.
Je vois clairement dans la poésie de Corneille l'essence héroïque de son âme et mémo de son caractère ;
mais dans la vie réelle, il suit les mœurs de son siècle. Il s'y soumet, gauchement, parce qu'il n'y est pas né : toutefois, il s'y soumet, et même il arrive, dans ce conflit de sa nature généreuse et des nécessités que lui imposent son temps et sa condition, qu'il dépasse le but. Ainsi, lorsque à l'imitation de ses contemporains il dédie humblement ses chefs-d'œuvre aux grands de la cour ou à de riches parvenus, il courbe, comme l'a dit M. Sainte- Beuve, son noble front jusqu'à terre. 11 y a cependant des circonstances atténuantes dont il faut tenir compte. Prenons, par exemple, le plus grave de ses délits en matière de dédicaces, celle de Cinna, qui est de janvier 1043. La date est importante.
Chargé d'une nombreuse famille dont il était devenu le chef par la mort de sonpère, Corneille voulut tirer de son dernier chef-d'œuvre le meilleur parti possible. Richelieu était mort, Louis XIII allait bientôt mourir. On n'était pas encore au temps de la bonne régente qui ne refusait rien. 11 y avait alors un financier, Turcaret et Jourdain tout ensemble, Montoron, que ses folles libéralités réduisirent plus tard à la misère : ce fut à lui que Corneille, deux fois chef de famille, et par la mort de son père et par son récent mariage, adressa cette fameuse dédicace de Cinna, où il brûle un encens grossièrement approprié aux sens deson idole. «S'il va jusqu'à l'altesse, dit AL Jourdain, il aura toute la bourse. » Corneille alla plus loin, et reçut mille pistoles.
Tirons au moins de cet abaissement foret' d'une grande âme une preuve de dévouemenl aux devoirs de l'honnête homme. Corneille ne pensai! pas que la pratique du théâtre l'autorisât à négliger sa famille, ni (pie iegénia
fût une dispense de vertus bourgeoises. Il no cherchait pas d'autres distractions que celles du foyer domestique ; mari fidèle, tendre père, frère dévoué, il remplissait avec courage tousses devoirs; il prenait souci de l'éducation et de L'avenir de ses enfants; ses fils devenaient d'intrépides soldats ou des hommes d'Église; celle de ses filles qu'il ne put établir fut mise en religion. Vav affection autant que par économie, on le voit plus tard réunir son ménage à celui de son jeune frère Thomas, dont il encourageait les essais dramatiques, et qui lui soumettait quelquefois des rimes rebelles en échange de ses conseils. Cette vie austère et pure, étrangère aux cabales et aux passions du monde, fortifiait cet idéal de vertu, ces nobles pensées, que Corneille exprimait par la bouche de ses héros et qu'il réalisait dans leurs caractères. Ce n'est pas sans dessein que je fais remarquer ce régime de vertueuse simplicité, parce que je pense que la petite morale est la source de la grande, que les fortes idées jaillissent naturellement d'une âme droite et pure, et que, pour reproduire en traits ineffaçables la conception de la beauté morale, il faut qu'aucune souillure n'ait profané le sanctuaire où s'élabore la pensée.
Le mariage de Corneille, qui précéda de trois années sa dédicace de Cinna, fut négocié d'autorité par Richelieu, qui, en 1637, avait donné des lettres d'anoblissement au père de l'auteur du Cid. Ce sont là de bons procédés dont il faut tenir compte au ministre. « Corneille, dit Fontenelle, se présenta un jour plus triste et plus rêveur que de coutume devant le cardinal de Richelieu, qui lui demanda s'il travaillait. Il répondit
qu'il était bien éloigné de la tranquillité nécessaire pour h. 10
la composition, et qu'il avait la tète renversée par l'amour. 11 eu fallut venir à un grand éclaircissement, et il dit au cardinal qu'il aimait passionnément une fille du lieutenant général des Andelys, en Normandie, et qu'il ne pouvait l'obtenir de son père. Le cardinal voulut que ce père si difficile vint à Paris. Il y arriva tout tremblant d'un ordre si imprévu, et s'en retourna bien content d'en être quitte pour avoir donné sa fille à un homme qui avait tant de crédit. » La jeune épouse de Corneille se nommait Marie de Lamperière. C'estsousle charme de cette union selon son cœur que Corneille dessina les nobles figures de Pauline et de Sévère. Polyeucte (i640) marque le terme extrême et le développement le plus harmonieux du génie de Corneille. C'est dans cette œuvre immortelle qu'il approche le plus delaperfection : aussi l'arbitre du goût, au siècle de Louis XIV, Boileau, n'hésita-t-il point à mettre Polyeucte au premier rang parmi les tragédies de Corneille. Voltaire, dans son Commentaire, poursuit avec acharnement la dévotion de Polyeucte, et il répète, sous toutes les formes, que l'intérêt du drame nait tout entier de l'amour combattu de Sévère et de Pauline. Un critique ingénieux, mais paradoxal, a essayé, en dédoublant l'action, de tirer de Polyeucte deux tragédies, l'une profane, l'autre religieuse, et toutes deux intéressantes. Il est probable que l'opération projetée aboutirait à frapper de mort l'œuvre primitive de Corneille sans faire vivre ni l'une ni l'autre des deux fractions détachées. L'extrême beauté de Polyeucte esl dans le contraste harmonieux de caractères opposes, et le pathétique y nait d'un double sacrifice également héroïque. Pauline sacrifiant les espérances
désormais légitimes d'un chaste amour, Polyeucte immolant à sa croyance sa tendresse et son ambition, Sévère travaillant à la ruine de ses vœux les plus chers, présentent un spectacle qui émeut et transporte, et chacun de ces personnages concourt également à produire le pathétique et l'admiration. Le père de Pauline, Félix, manque d'élévation, mais non de vérité. C'est une étude savante, une image fidèle de la prudence politique aux prises avec les conseils de l'honneur, lutte périlleuse dans laquelle la probité vulgaire n'est pas de force à repousser les suggestions de la crainte et de l'ambition. On raconte que l'hôtel de Rambouillet, où se rendaient les oracles du goût, consulté par Corneille, donna à la lecture de Polyeucte quelques applaudissements de bienséance, sans doute en souvenir des fleurs que le poète avait enlacées à la guirlande de Julie i. Mais quelques jours après, Voiture, habile diplomate, fut député auprès de l'auteur pour lui faire entendre, avec tous les ménagements d'une exquise politesse, que sa tragédie chrétienne n'avait pas eu tout le succès qu'il pouvait imaginer d'après l'accueil qu'elle avait reçu ; que les juges les plus compétents, et notamment l'évêque de Vence, Godeau, craignaient que la religion ne fit pas bon efi'et au théâtre. Corneille, dit-on, fut surpris et découragé, et il aurait retiré sa pièce, si un acteur, qui n'y avait point de rôle parce qu'il était trop mauvais, ne lui en eût garanti le succès. Ce méchant acteur fut un excellent prophète : Polyeucte réussit selon ses mérites ; le
1. Coi-noillc contribua, pour six madrigaux, à la galanterie du duc de Montausier. Il les signa seulement de son initiale C«, ce qui a induil M. Ch. Nodier I les îm-ltro sur ]o compte du silencieux Conrart.
Cid seul excita des transports plus vifs par la surprise et le premier éclat de la beauté; l'héroïsme religieux, malgré les prévisions sinistres des beaux esprits, trouva des âmes ouvertes à l'admiration ; et même ces coups de la grâce qui frappent subitement Pauline et son père, et qui effleurent Sévère lui-même, ajoutèrent aux immortelles beautés du poème un intérêt de circonstance. Déjà, en effet, s'agitaient, entre les théologiens et devant la foule attentive, les insolubles problèmes de la grâce soulevés par Jansénius et l'abbé de Saint-Cyran d'après saint Paul et saint Augustin, et qui commençaient à servir de prétexte à la persécution. Plus tard, nous devrons à cetteq uerelle [es Provinciales.
Boileau a dit :
Tel s'est fait par ses vers distinguer dans la ville, Qui jamais de Lucain n'a distingué Virgile.
Boileau se trompe. Corneille distinguait Lucain de Virgile; mais il préférait Lucain. Lucain était son poète favori, et c'est de lui qu'il tenait le goût des sentences, de la déclamation, de la subtilité, qui ont gâté son génie. (Test cette préférence qui l'a porté à traiter le sujet de Pompée (1642), où, sur les traces de son dangereux modèle, il passa au delà de l'éloquence par l'emphase. On sent, dès le début, que Corneille vient de s'abreuver à longs traits des vers de la Pliarsafc, et qu'il s'en est enivré :
Quand les dieux étonnés sembloienl se partager,
Pharsale ;i décidé ce qu'ils n'osoienl juger.
Ses fleuves teints de sang el rendus plus rapides
Par le débordement de tanl de parricides,
Ces horribles débris d'aigles, d'armes, de chars,
Sur ces champs empestés confusémenl épars,
Ces montagnes de morts privés d'honneurs suprêmes,
Que la nature force à se venger eux-mêmes,
Et dont les troncs pourris exhalent dans les vents
De quoi faire La guerre au reste des vivants,
Sont les titres affreux dont le droit do l'épée,
Justifiant César, a condamné Pompée.
N'est-ce pas là du Lucain tout pur ? l'oreille ne reconnait-elle pas à s'y méprendre, dans ce fracas monotone de l'alexandrin, le roulement de l'hexamètre latin, et ces métaphores outrées ne sont-elles pas un écho formidable de l'emphase du chantre de Caton? Quand le diapason est ainsi donné, il faut s'attendre à un bruit assourdissant de vers pompeux, et à un luxe effréné de figures1. Les personnages capables de parler une telle langue ne seront pas non plus pris dans la nature. Quoi qu'il en soit, c'est une idée originale et hardie de donner dans un drame le premier rôle à l'ombre du héros : Stat magni nominis umbra. Pompée mort remplit toute la scène ; son esprit revit dans la mâle figure de Gornélie; c'est pour satisfaire à ses mânes irrités que périt l'infâme Ptolémée, et les derniers mots de sa veuve promettent contre César même une vengeance éclatante. Mais la mémoire du héros absent ne suffit pas à l'intérêt du drame, distrait trop souvent par la rivalité du triste roi d'Egypte et de sa sœur, et par les amours peu chastes de César et de Cléopàtre. Le rôle de Gornélie, création imposante du génie de Corneille, protège encore son œuvre. On admi-
1. « Ce sont, sans contredit, dit Corneille, les vers les plus pompeux que j'aie laits. La gloire n'en est pas toute en moi : j'ai traduit de Lucain tout ce que j'y ai trouvé <Je propre à mon sujet : et comme je n'ai pas fat de scrupule d'enrichir notre langue du pillage que j'ai pu faire chez lui, j'ai tâché pour le reste à entrer si hien dans sa manière «le former ses pensées et de s'expliquer, que ce qu'il rn'a fallu y joindre du mien sentit son génie et ne fût pas indigne d'être pris pour un larcin que je lui eusse fait. » (Examen de Pompée.)
rera toujours le coup de théâtre produit par la révélation qu'elle vient faire à César :
César, prends garde à toi !
et la force des sentiments qu'elle exprime lorsqu'elle l'avertit que si elle protège sa vie contre la trahison, c'est pour l'attaquer à son heure et conserver son droit de vengeance sur le vainqueur de Pompée. On n'a pas oublié non plus ses gémissements héroïques devant l'urne qui renferme les cendres de son époux, et son exclamation sur les respects et les soupirs de César :
O soupirs! ô respects! ô qu'il est doux de plaindre Le sort d'un ennemi lorsqu'il n'est plus à craindre !
Pompée exprime encore tout le génie de Corneille, tendu outre mesure, mais conservant dans ce violent effort la plénitude de sa force. C'est une œuvre grande, et cependant de mauvais exemple, puisqu'elle pousse à l'hyperbole dans les caractères et le langage. D'ailleurs, elle n'excite ni terreur, ni pitié.
Il semble qu'après cet exercice d'emphase et de déclamation, Corneille ait éprouvé le besoin de détendit' les ressorts forcés de son intelligence, et de leur rendre quelque souplesse par un travail moins rude. Il se souvint heureusement d'avoir fait autrefois des comédies ; et trouvant sous sa main, dans ses chers auteurs espagnols, un sujet àsa guise, il se mit naturellement à l'accommoder aux convenances de la scène française. Guillem de Castro lui avait fourni le Cid; Alarcon, et non Lope de Vega, comme il le croyait, lui donna le Menteur (1642). Ainsi, Corneille, sous l'inspiration de l'Espagne, ouvrit par deux chefs-d'œuvre l'ère glorieus»' de la ira-
Kédie el de la comédie en France. Le premier il lit parler à la passion un langage digne du théâtre; le premier aussi il peignit avec vérité des mœurs réelles et des travers pris sur la nature : aussi l'a-t-on justement nomme le père du théâtre; eton peut dire de lui ce que J.-B. Rousseau disait du vieil Homère :
A la source d'Hippocrène, Corneille, ouvrant ses rameaux.
S'élève comme un vieux chêne Parmi déjeunes ormeaux.
Le caractère du Menteur, de Dorante, est tracé <le nain de maître; il y a dans ses hâbleries une verve, une bonne grâce de jeunesse qui entraîne, et les incidents qu'amène cette manie de son esprit s'enchaînent avec tant de vivacité et de naturel, que cette image d'un travers qui côtoie le vice devient un véritable enchantement. Personne avant Corneille n'avait, donné à la versification française cette allure dégagée, cette prestesse de mouvement qui répond à tous les caprices d'une conversation spirituelle et enjouée. Ce n'est pas à l'hôtel de Rambouillet qu'il avait trouvé le modèle de ces entretiens sans apprêt, de ces plaisanteries sans affectation, de ces saillies si promptes et si nettes. Gomment ce même esprit qui aimait tant à se guinder, cette âme si haute qui se haussait encore si volontiers, ont-ils pu se jouer avec tant d'abandon et de grâce? Le naturel que Corneille atteint ici comme du premier coup, dans un moment de relâche,- xMolière l'a cherché longtemps avant de l'atteindre. N'avons-nous pas déjà trente ans à l'avance le style des Femmes savantes dans les vers qui suivent :
Gonnoissez mieux Paris, puisque vous en parlez. Paris est un grand lieu plein de marchands mêlés; L'effet n'y répond pas toujours à l'apparence; On s'y laisse duper autant qu'en lieu de France; Et parmi tant d'esprits et polis et meilleurs, Il y croît des badauds autant et plus qu'ailleurs. Dans la confusion que ce grand monde apporte, 11 y vient de tout lieu des gens de toute sorte, Et dans toute la France il est bien peu d'endroits Dont il n'ait le rebut aussi bien que le choix. Comme on s'y eonnoît mal chacun s'y met -de mise, Et vaut communément autant comme il se prise.
Le récit de la collation que Dorante prétend avoir donnée, et le conte de son mariage à Poitiers, sont des morceaux achevés. Dans ces tirades, comme dans le dialogue, c'est partout le vrai langage de la comédie; mais dans la scène où Géronte fait rougir son fils du vice auquel il s'abandonne, on retrouve, dit Voltaire, la môme main qui peignit le vieil Horace et don Diègue. C'est dans de telles situations que la comédie peut accidentellement élever le ton, surtout si elle sait de cette noblesse redescendre sans effort à la familiarité qui lui est naturelle; et c'est un art que Corneille a pratiqué dans ce premier et immortel chef-d'œuvre de notre théâtre comique.
Dans Ja Suite du Menteur (1643), nous retrouvons Dorante etCliton, son valet; mais Dorante s'est amendé, et s'il lui arrive de ne pas dire la vérité, ce n'est plus par goût de mensonge, mais par vertu. La première de ces contre-vérités va même jusqu'*à L'héroïsme, puisque arrêté pour un meurtre qu'il n'a pas commis et en danger de mort, il refuse de reconnaître le véritable meurtrier qui lui est confronté. Ladonnéeesl plus ingénieuse que
comique. Dorante, ainsi transformé, intéresse et touche; mais il ne fait plus rire. Les mots plaisants ou qui veulent l'être sont dans la bouche de Gliton, qui n'est las avare de mauvais lazzi. Voltaire admire beaucoup les trois premiers actes, et pensait que si les deux derniers eussent été de même mérite, le Menteur aurait eu un digne complément. Cette conjecture a engagé M. Andrieux à remanier ces deux actes; mais, quelque habileté qu'il ait apportée dans cette opération, tentée à deux reprises, le succès de la pièce n'a jamais été brillant. Voltaire croyait trop facilement qu'on pût faire une bonne comédie sans comique ; il avait ses raisons pour cela : Molière était d'un autre avis, et la foule, au théâtre, se range du parti de Molière. La Suite du Menteur est de ce style net et facile que Corneille n'avait rencontré que dans le Menteur, l'intrigue en est bien conduite, et la plupart des scènes y sont faites avec art ; et s'il est vrai, comme on l'a dit, que le Menteur ait initié Molière à la comédie, on peut penser que la Suite du Menteur a conduit Destouches à ce genre intermédiaire qui n'est plus la comédie, et qui n'est pas encore le drame. C'est dans ■ Suite du Menteur que se trouve la tirade célèbre sur la prédestination en amour, thèse célèbre à l'hôtel de Rambouillet, lieu commun à la mode, que Corneille avait ébauché dans l'Illusion comique, qu'il reprendra dans Rodogune, mais dont il a donné cette fois le développement le plus complet et le plus poétique l.
1. Quand les ordres du ciel nous ont faits l'un pour l'autre,
I.yse, c'est un accord bientôt fait que le notre : Sa main entre les cœurs, par un secret pouvoir, Sème l'intelligence avant que de se voir ; Il prépare si bien l'amant et la maîtresse, • 'ne leur àme au seul nom s'émeut et s'intéresse.
Depuis le C'id, la marche de Corneille a été un triomphe continu. Mais ici nous avons à parler d'une défaillance de son génie qu'on a peine à comprendre. Le Martyrologe qui l'avait si bien servi en lui offrant le sujet de Polyeucte, le fourvoya cruellement en lui présentant Théodore, vierge et martyre. Le grand homme, dans sa simplicité d'enfant, ne soupçonna pas qu'une noble jeune fille, exposée pour supplice à la brutalité de la populace, était un spectacle dont aucun artifice ne pouvait pallier l'horreur : il ne vit là qu'une situation dramatique et un nouveau genre d'héroïsme. Il suffisait que la victime pût dire, et en quels termes !
Je saurai conserver d'une âme résolue
A l'époux sans macule une épouse impollue.
Une erreur capitale de Corneille a été de croire que les situations dramatiques pouvaient suffire à l'intérêt tragique, et c'est pour cela qu'il n'a pas toujours pris souci de choisir des personnages intéressants ou de créer des caractères auxquels le spectateur puisse s'attacher ; or, au théâtre ce n'est pas le péril qui nous touche, ce n'est pas le nombre des meurtres ou des suicides qui nous émeut, il faut que le cœur prenne parti entre les personnages pour que les revers ou les succès, le salut ou la mort, produisent une émotion tragique. Tci, il n'y a pas un seul personnage qui vaille qu'on craigne ou qu'on espère pour lui ; les bons y sont insipides, les méchants méprisables, de telle sorte (pie les coups donnés <>n re-
On sr> nliero]ir>, on s'estime, nu s'aime oh un moment Tout ci' qu'on s'entre-dit persuade aisément, Et, sans B'inquiéter de mille peurs frivoles, I.a foi «omlilo courir au-devant des paroles.
bus nous Laissent dans une complète indifférence. Il y a
là surtout un Valens, gouverneur d'Antioche, au prix le qui Félix serait un exemplaire de magnanimité. C'est l'impuissance et la lâcheté mêmes dans un rang qui commande au moins une certaine hypocrisie de fermeté. .Marcelle, sa femme et marâtre de Placide, est moins abjecte, puisque, agissant mal, du moins elle agit. L'aniposité de cette abominable femme, qui produit tous les sinistres de cette lamentable histoire, a sa source dans les dédains du fils de Valens, pour qui sa fille Plavie meurt d'amour. Placide épouserait Flavie s'il n'était épris de Théodore; Théodore n'épouserait personne, quoiqu'elle ait un faible pour quelqu'un, et ce quelqu'un n'est pas Placide, mais Didyme! Au reste, Placide, Didyme et même un certain Cléobule suspect un instant d'aimer Théodore, et Théodore elle-même, aucune de ces âmes pures n'a le secret de nous toucher. Tout le monde meurt dans cette pièce, excepté Valens, et contre tant de sang jamais une larme n'a coulé. On a fait croire à Corneille, qui le répète *, que Théodore avait réussi quelque part, en province. Douce crédulité ! touchante illusion ! Mais non, Corneille s'était mépris radicalement, el son œuvre tombée n'eut pas même, comme on l'a dit de la Pharsale de Brébeuf, le dédommagement d'être chère à la province. Cependant il y a dans ce triste ouvrage au moins trois situations dramatiques 2 qui en auraient amorti la chute si on eût pris quelque intérêt aux personnages, et si le style eût voilé le vice du sujet. Mais Corneille écrit mal quand la pensée ne le force pas