‹ Essais de littérature françaiseChapitre 31 sur 58 · Examen de Théodore · texte numérisé non relu

Examen de Théodore

t, Act. III, se. m et v. — Act. V, se. vi.

d'écrire admirablement. Toutefois, on trouve encore

dans quelques traits l'empreinte du maître '.

Corneille ne resta pas longtemps sous le coup de la chute de Théodore, que Rotrou sut encore adoucir par | un éloge public de son ami, et il se releva avec éclat par Rodogune (1644). Cette œuvre, la plus tragique, sans contredit, que son génie ait jamais conçue, n'est pas sans défauts ; mais ces défauts sont rachetés par des beautés du premier ordre, et couverts par le prodigieux eff'etxdu cinquième acte. La véritable héroïne est la reine de Syrie, veuve de Démétrius Nicanor, Cléopàtre, mère dénaturée, audacieusement criminelle, et que l'art du poète, par un suprême effort, a su rendre intéressante. Son secret a été d'ennoblir le crime par sa puissance même, tant il est vrai que la force d'âme, quel qu'en soit l'emploi, a toujours le privilège d'étonner et de maîtriser l'imagination. La terreur qu'elle inspire marque une supériorité devant laquelle on s'incline en frémissant; car le crime à cette hauteur ne produit plus le dégoût, mais l'effroi, qui est un hommage à la puissance. Ainsi, cette abominable femme, avant sa grandeur et comme son héroïsme, devient dra-

1. Je puis citer au moins ce passage du récit de la mort de Marcelle :

Bile ajoute : ■ Va, Iraiire à qui j'épargne un crime ;

Si tu veux te venger, cherche une autre victime.

Je meurs ; mais j'ai de quoi rendre grâces aux dieux,

Puisque je meurs vengée, et vengée à tes yeux. »

Lors même, dans la mort conservant son audace,

Elle tombe, et tombant elle choisit sa place,

D'où son œil semble encore à longs traits se Bouler

Du sang des malheureux qu'elle vient d'Immoler.

C'est, de là que La Fontaine a tiré ce mouvement qu'on admire dans un des récits des Filles de Minée :

Elle tombe, et tombant range ses vêtements, Dernier trait de pudeur à ses derniers moment.-.

CORiNElLLE. 181

natiquement un magnifique personnage. Corrompez :ette nature perverse et intrépide par quelque faiblesse îumaine, vous la dégrade/, et le drame n'est plus qu'un pectacle vulgaire de trahison et d'empoisonnement. Il allait en contraste que les victimes qu'elle frappe et |u'elle menace pussent inspirer un sérieux intérêt. Or Corneille, qui n'avait qu'à lire en son cœur pour reproiuire avec vérité l'amour fraternel, a représenté Séleujjus et Antiochus de manière à les faire aimer, de telle sorte qu'ils ne sauraient périr sans nous coûter des fleurs. Quand le poète engage dans une situation intéressante des personnages qui n'intéressent pas, la situation manque son effet. Nous l'avons vu par Théodore, et Corneille en offre de nombreux exemples. Ici, soit calcul, soit heureuse fortune, il réunit les deux condilons dramatiques, et il rencontre le succès. Il y a cependant à cette machine si habilement construite un ressort bien imparfait, et c'est le caractère de Rodogune. D'abord, telle qu'est peinte cette princesse des Parthes, elle n'a pas, comme Monime dans Mithridate, cet enchantement de pudeur et de sensibilité qui expliquerait la passion des deux frères; de plus, le prix auquel elle* met sa main et la couronne la rendrait haïssable si la proposition était sérieuse ; et cependant il faudrait qu'elle le parût pour justifier le doute d'Antiochus hésitant au cinquième acte entre sa mère et sa maîtresse. D'autre part, il fallait que cette proposition fût faite pour amener cette situation, qui est la beauté même et la raison d'être de l'œuvre. Heureusement, sur les trois personnages qui y sont mêlés, il y en a deux qui émeuvent profondément, Gléopàtre par l'audace du crime, ii. .11

Antiochus par le charme de la vertu, et la beauté dramatique de ces deux caractères, rayonnant un moment sur la ligure indécise de Rodogune, en voile les défauts. L'art du poète remporte, et on peut dire que jamais le théâtre n'a présenté un spectacle plus saisissant. Avouons sans détour que le style de cette belle tragédie porte déjà dans ses choquantes inégalités des traces de la précipitation à laquelle Corneille, trop sûr de luimême, ou plutôt, car il faut avouer cette triste vérité, pressé de produire pour vivre, s'abandonna si volontiers dans ses dernières tragédies, où la versification n'est plus un art, mais une industrie.

Rodogune fut l'objet d'un plagiat par anticipation, qui méritait une place à part dans les annales de la piraterie littéraire. Corneille avait ébruité le plan de la tragédie d'où il espérait tirer une revanche de Théodore. Quelques mots en arrivèrent à l'oreille d'un poète médiocre assez bien placé dans le monde pour y recevoir des confidences, et d'une profession où il est naturel d'en tirer profit : c'était un diplomate, Gilbert, résident de la reine Christine. Notre homme se mit incontinent à l'œuvre, et sa pièce avait déjà chaviré quand celle de Corneille était encore à l'étude. Le plaisant du larcin fut que le plagiaire transporta à Rodogune le rôle de Cléopàtre. Corneille passa outre et ne daigna pas môme jeter un regard de colère ou de pitié sur le maladroit qui l'avait dérobé sans profit.

Héraclius suivit Rodogune. C'est le même travail d'invention sur l'histoire avec plus de complication et d'audace. Un passage des Annales ecclésiastiques dei Baronius suscita dans l'esprit de Corneille l'idée d'une

situation tout à fait neuve et merveilleusement dramatique, d'une conception que l'histoire ne donne pas, mais qu'elle suggère par voie d'hypothèse. Le tyran Phocas a voulu détruire, et il a détruit réellement toute la famille de l'empereur .Maurice; mais, pendant ce carnage, une femme dévouée a tenté de soustraire au supplice un lils de l'empereur, qui aurait échappé si celui-ci n'avait [tas voulu que le châtiment de Dieu sur lui et sa famille fut complet. Ce iils, livré par la piété farouche d'un père, l'imagination de Corneille le sauve pour la punition de l'usurpateur, et par une autre entreprise non moins hardie sur l'histoire, comme il le dit, il en fera l'Héraclius successeur réel de Phocas au tronc de Constantinople. Cet enfant vivra sous la garde de la même nourrice qui élève le fils de Phocas, et celle-ci fera un échange qui placera sur les marches du tronc comme lils du tyran le fils même de sa victime. Les deux enfants grandissent unis par une étroite amitié; et lorsque, sur le bruit de l'existence d'Héraclius et dans l'obscurité produite par l'échange, il faudra que le tyran devine et choisisse sur qui frapper pour épargner son lils en atteignant Héraclius, le combat des deux amis répudiant à l'envi l'un del'autre l'héritage et la paternité de Phocas arrachera à celui-ci l'exclamation sublime :

O malheureux Phocas! ô fortuné Maurice!

Tu recouvres deux iils pour mourir après loi, Et je n'en peux trouver pour régner après moi.

Il faut suivre et admirer, dans une très ingénieuse et solide dissertation de M. Yiguier ', toutes les ressour-

i. Anecdotes litt. sur P. Corneille, Rouen, 1846. Broch. in-8o de 70 p.

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ces, j'ai presque dit toutes les ruses du génie de Corneille, pour arriver à la forte combinaison qui fait la trame de sa tragédie, et qui aboutit à cette situation si poignante. Grâce à l'habile critique, nous assistons au laborieux enfantement de l'œuvre; nous voyons les éléments les plus éloignés et les plus disparates, attirés par le magnétisme du génie, s'unir et se fondre dans une création nouvelle. Et cependant, M. Yiguicr s'en étonne avec juste raison, on a disputé à Corneille le fruit de sa patience et de son génie, et, ce qui est le plus étrange, ce fut pour le transporter à un poète improvisateur qui produisait à la douzaine ses ébauches dramatiques, Calderon de la Barca. Ajoutons que, par une méprise semblable à celle de Gilbert, Calderon donne au fils de Phocas le nom de Léonide, que Corneille avait tiré de Baronius et attribué à la gouvernante des deux enfants, et que cette scène, amenée par une si savante combinaison de moyens, se trouve noyée chez Calderon au milieu des incidents bizarres d'une pièce de sorcellerie qui a pour titre : Todo es verdad y tûdo mentira l. 11 eût été plus naturel de voir, dans l'œuvre capricieuse et négligée de Calderon, une combinaison fantasque de V Illusion comique et de Vllcraclius de Corneille. Mais telle est notre générosité envers les étrangers que, pour dépouiller un des nôtres, nous faisons d'un double emprunt une création originale.

Héraclius est certainement une des conceptions les plus vigoureuses de Corneille, sans être un chef-d'œu-

I. Le Litre complet est : J'.n esta vida todo es verdad y todo mentira. — " Dans cette vie tout est vérité el tout est mensonge. »

vre. L'intérêt n'y manque pas, mais la clarté. Comme l'a dit Boileau, cette pénible intrigue mal débrouillée

D'un divertissement nous fait une fatigue.

On ne saurait s'imaginer par quelles ténèbres il faut passer avant de voir poindre un peu de lumière; pendant plusieurs actes on ignore et qui parle, et à qui l'on parle, et de qui l'on parle; le vrai Martian, fils de Phocas, passe pour Léonce, fils de Léontine, mort au berceau, et celui qu'on prend pour Martian est le fils de Maurice, lequel, au rebours du fils de Léontine, qu'on croit vivant tandis qu'il est mort, passe pour mort tandis qu'il est vivant. Pour peu que la paupière s'abaisse dans cette pénombre, l'œil en se rouvrant court risque de se méprendre; il y faut une vigilance infatigable; mais aussi, pour prix de ce labeur, la lumière se fait. Et alors quel éclat! quel intérêt! On a payé cher l'intelligence de l'intrigue; mais on se trouve amplement dédommagé par l'émotion qui nous transporte au spectacle de l'héroïque dévouement de ces deux jeunes héros, que le poète a su nous faire aimer, et des angoisses du tyran. Pour consoler ceux qui ne parviennent pas à comprendre, on a dit que Corneille, qui avait d'abord compris, finit plus tard par ne plus s'y reconnaître : il aurait perdu le mot de ce que Boileau appelle un logogriphe. Un autre malheur est encore que Corneille ait pris moins de soin du style que de l'intrigue.

Lorsque Corneille fit représenter Héraclius (1647), il était depuis un an membre de l'Académie française. Ce ne fut pas sans peine qu'il se fit ouvrir les portes de

I8t> CORNEILLE.

l'illustre assemblée; jamais, Richelieu vivant, il n'avait osé y frapper ; mais, depuis la mort du ministre, il l'avait fait vainement à deux reprises, une première fois il avait dû céder le pas à M. de Salomon, et la seconde h du Ryer. Il est vrai qu'il ne résidait pas, mais Balzac habitait en Angoumois, plus loin que la Normandie, et il ne s'était jamais piqué d'exactitude aux séances; le règlement pouvait fléchir aussi bien devant Corneille. Enfin, celui-ci leva toute difficulté en promettant de se partager également entre Paris et Rouen. Il eut donc l'honneur de succéder à Maynard, et de siéger auprès des juges qui avaient glosé dix ans auparavant sur Ghimène et Rodrigue. Si sa joie fut sincère, ou s'il voulut, en remerciant l'Académie, se moquer des censeurs du Cid, on l'ignore. Toujours est-il qu'il parla des admirables chefs-d'œuvre de ses confrères, de Y épanouissement de son cœur, et de la liquéfaction intérieure qui relâchait toutes les puissances de son âme. Que ce soit malice ou gaucherie, le ridicule du langage est hors de doute. Au fond, Corneille prisait médiocrement la plupart de ses collègues, et il n'attendait l'avis de personne pour s&voir qu'il était le grand Corneille, ou, comme il le disait plus simplement, Pierre Corneille. Mais on peut douter qu'il s'en soit souvenu dans l'accomplissement d'une formalité où l'étiquette lui commandait d'être modeste et louangeur. S'il s'humilie sans bonne grâce, et s'il flatte sans adresse, c'est qu'il forçait sa nature et son talent. Nous l'avons vu dans ce rôle devant Montoron, et nous aurions pu, à propos de la dédicace de Pompée, le montrer en même posture auprès de Mazarin, dont César ei Pompée, en unissant tous leurs mérites, ne suf-

lisent pas à compléter la ressemblance K C'est donc un accident qui se reproduit dans toutes les occasions analogues. 0

Au milieu de tous ces succès, le génie patient et aventureux de Corneille cherchait toujours des routes non ha Unes. Nous le voyons, encore tout haletant du rude labeur d'Héraclius, aborder, dans Andromède, la tragédie à machines avec des intermèdes en musique; c'est le germe de l'opéra : il y reviendra plus tard par la Toison d'or et Psyché en attendant les chefs-d'œuvre de Qainault, qu'il prépare. « Il paraît, dit Voltaire, par la pièce d'Andromède, que Corneille se pliait à tous les goures. Il fut le premier qui fit des comédies dans lesquelles on retrouvait le langage des honnêtes gens de son temps, le premier qui fit des tragédies dignes d'eux, et le premier encore qui ait donné une pièce en machines qu'on ait pu voir avec plaisir ». Voltaire ajoute qu'il y a « des beautés dans Y Andromède de Corneille, et qu'on les trouve dans les endroits qui tiennent de la vraie tragédie; par exemple, dans le récit que fait Phorbas à l'avant-dernière scène de la pièce ». Andromède, éprise d'abord de Phinée, s'en détachant ensuite parce qu'il lui a failli au moment du danger, et récompensant de son amour le courage de Persée, est un caractère naturel, bien dessiné, parfaitement soutenu dans son apparente inconstance.

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