Il faut donner les pièces à l'appui
Leurs plus hautes vertus qu'étale mon ouvrage N'y font que prendre un rang pour former ton image. (Juand j'aurai peint cncor tous ces vieux conquérants, Les Scipions vainqueurs et les Catons mourants, Les Pauls, les Fabiens, alors, de tous ensemble, On en verra sortir un tout qui te res;pmlile.
Don Sanche (1650), pièce héroïque, qui n'est ni une tragédie, ni une comédie, nous prouve que Corneille n'avait pas renoncé au commerce de ses chers Espagnols. Le nouveau larcin qu'il leur fit ne fut pas très heureux, et Corneille attribue le médiocre succès de sa pièce au refus d'un illustre suffrage. C'était celui du prince de Condé, dont le goût faisait autorité. Malgré ce préjugé défavorable, Bon S anche s' est relevé; et bien qu'il n'ait ni l'attrait du comique, ni l'intérêt de la terreur, les mœurs chevaleresques dont il offre l'image, et la beauté du caractère de don Sanche, suffisent à soutenir l'attention et à charmer l'esprit du spectateur. Don Sanche, du sang des rois d'Aragon, ignore le secret de sa naissance : élevé par un pauvre pêcheur, il s'en croit le fils. L'ardeur généreuse de son sang l'a poussé, à l'insu du pêcheur, avenir, sous le nom de Carlos, prendre part aux exploits des Castillans contre les Maures. Il a monté si haut, grâce à son courage, que la reine de Castille et une jeune princesse d'Aragon n'ont de regards que pour lui. La reine veut en faire son époux et le lui laisse deviner. Mais les grands de Castille pressent Isabelle de choisir entre trois d'entre eux : celle-ci donne son anneau à Carlos et celui des trois rivaux qui le rapportera à la reine sera son époux. Carlos déclare qu'il le donnera au jouteur qui pourra le vaincre en champ clos. L'orgueil de deux des concurrents se refuse à lutter contre un aventurier. Le troisième relève le défi, dont l'effet est ajourné par une ruse d'Isabelle. Le vieux pêcheur survient alors, et Carlos, toujours généreux, n'hésite pas, au péril de toutes ses espérances, à le reconnaître pour père; heureusement le mystère s'éclaircit, grâce à
un favori du feu roi d'Aragon et à je ne sais quel écrin qui dénouent l'intrigue en faisant connaître que Carlos n'est autre que don Sanche, fils de don Fcrnand d'Aragon. Dès lors plus d'obstacle, et l'inévitable dénoûmcnt s'accomplit à l'honneur de don Sanche et au bonheur d'Isabelle. Parmi les traits brillants qui donnent un mérite durable à cette composition, il faut surtout citer ta réplique de don Sanche lorsqu'il avoue hautementson obscure naissance :
Sanche, fils d'un pêcheur et non d'un imposteur, De deux comtes jadis fut le libérateur; Sanche, fils d'un pêcheur, mettoit naguère en peine Deux illustres rivaux sur le choix de leur reine; Sanche, fils d'un pêcheur, tient encore en sa main De quoi faire bientôt tout l'heur d'un souverain; Sanche, enfin, malgré lui, dedans cette province, Quoique fils d'un pêcheur, a passé pour un prince.
Corneille dédia Bon Sanche à un Hollandais, M. de Zuylichem, conseiller et secrétaire du prince d'Orange. Déjà il lui avait dédié le Menteur. C'était en 1651, nous étions en pleine Fronde. Ne serait-ce pas qu'il n'y avait plus d'argent qu'à l'étranger et qu'après tout des florins, à défaut d'écus, ne sont pas à mépriser? J'exprime ce soupçon parce que Corneille, à la honte de ses contemporains, rois et ministres, n'a jamais connu l'aisance ; je veux bien qu'on n'endorme pas un grand poète dans l'opulence, mais au moins faut-il que la prévoyance des chefs de l'Etat mette au-dessus du besoin l'homme de génie dont les travaux font la gloire de la nation.
Nous arrivons au dernier effort complètement heureux du génie de Corneille. Nicomède est une création vraiment originale que Corneille seul pouvait concevoir
et réaliser. Comment a-t-il pu, sur une page de Justin et d'un recoin obscur de l'histoire de Bithynie, faire jaillir un tableau fidèle de l'abaissement des rois de l'Asiesous l'ascendantdeRome, etledéveloppementd'un caractère héroïque qui tient en échec par sa hauteur d'àmelatoute-puissancedesmaitresdu monde? Le poète, par une audace dont il connaît tous les périls, laisse de côté la terreur et la pitié, ressorts habituels de la tragédie; à peine cffleure-t-il l'amour : il veut résolument que tout l'intérêt de son drame naisse de l'admiration. Nicomède sera Tunique pivot de l'intrigue; il n'agira point; il n'aura d'autre glaive que sa parole, d'autre bouclier que sa force d'âme ; mais cette parole humiliera toutes les vanités, déjouera toutes les ruses de la perfidie ; mais cette came forte confondra les desseins les plus pervers. Dès le début on comprend que le héros brisera toutes les mailles du filet dont il est enlacé. Ni les noirs complots d'une marâtre, ni la pusillanimité d'un père, ni l'adresse d'un ambassadeur soutenu de toute l'autorité du sénat et du peuple romain, ne pourront prévaloir contre le bon droit et l'intrépidité de l'élève d'Annibal. Gomme ce souvenir du héros carthaginois plane heureusement sur la scène! Son disciple s'esl d'abord emparé de toutes nos sympathies; aussi nous voulons qu'il triomphe, et nous sommes assurés qu'il triomphera. De cette affection passionnée qu'il nous inspire naît tout l'intérêt du drame. Nous faisons cause commune avec lui : quoi qu'il dise, quoi qu'il ait à redouter, nous sommes toujours de son parti. Aussi avec quelle .joie le voyons-nous de son âpre ironie rabattre l'orgueil de Rome dans son ambassadeur Flaminius :
J'ignore sur ce point les volontés du roi; Mais peut-être qu'un jour je dépendrai de moi, Et nous verrons alors L'effet de ces menaces. Vous pouvez cependant l'aire munir ces places, Préparer un obstacle à mes nouveaux desseins, Disposer de bonne heure un secours de Romains ; El si Flaminius en est le capitaine, Nous pourrons lui trouver un lac de Trasimène.
Nous aimons aussi à voir de quel ton il repousse les conseils pusillanimes de son père :
Grâces aux immortels, l'effort de mon courage Et ma grandeur future ont mis Rome en ombrage : Vous pouvez l'en guérir, seigneur, et promptement ; Mais n'exigez d'un fils aucun consentement : Le maître qui prit soin d'instruire ma jeunesse Ne m'a jamais appris à faire une bassesse.
Il faudrait trop citer pour mettre en relief toutes les beautés de cet admirable caractère. Cette fois le prince de Gondé, qui venait d'être fatal à Don Sanche, aida au succès, involontairement, il est vrai, mais par l'analogie de sa situation avec celle du héros du drame. Les frondeurs détournaient, à l'honneur du prince rebelle, tous les traits lancés par Nicomède contre la cour et la reine de Bithynie. Corneille, de son côté, n'y avait pas songé, n'étant pas homme à se mêler à la petite guerre de la Fronde; mais son œuvre profitait de cet accident de malignité. Écoutons Corneille témoignant sa joie du succès de sa tentative. «Ce héros de ma façon, nous dit-il, sort un peu des règles de la tragédie en ce qu'il ne cherche point à faire pitié par l'excès de ses malheurs; mais le succès a montré que la fermeté des grands cœurs, qui n'excite que de l'admiration dans l'âme du spectateur, est quelquefois aussi agréable que la compassion que notre art
nous commande de mendier pour leurs misères. Il est bon de hasarder un peu et ne s'attacher pas toujours si servilement à ses préceptes, ne fût-ce que pour pratiquer celui-ci de notre Horace :
Et mihi res, non me rébus submittere conor.
Mais il faut que l'événement justifie cette hardiesse, et dans une liberté de cette nature on demeure coupable, à moins que d'être fort heureux. » Hélas! Corneille, notre grand Corneille, était à la veille d'être bien coupable, car il allait être très malheureux.
Mais avant de parler de cette catastrophe qui navra de douleur l'âme du poète et qui le tint éloigné du théâtre pendant six longues années de deuil, qu'il nous soit permis d'apprécier par quelques considérations générales les caractères principaux du système dramatique de Corneille. Il sera toujours temps de dire un mot des infortunes de Perlkarite, roi des Lombards.
On a remarqué avec raison les ressources infinies du génie de Corneille, pour développer une donnée dramatique, pour conduire une intrigue et pour varier les situations. Sous le rapport de la fécondité et de la variété des moyens nul ne l'a surpassé. On peut comparer les fables de tous ses drames, et l'on sera surpris de voir combien elles diffèrent dans leur principe et dans leur développement; il n'a pas de moule unique dans lequel il jette toutes ses conceptions, il craint avant tout de reproduire ce qu'il a déjà donné, et, comme on lui avait injustement reproché à ses débuts d'être le plagiaire d'autrui, il triomphe doublement de ce reproche, en ne ressemblant à personne de ses devanciers, et en
évitant de se ressembler à lui-même, tant il avait à cœur tlo repousser l'accusation de plagiat qui avait accueilli ses premiers triomphes. L'imagination de Corneille avait autant d'industrie que de puissance, et on peut ajouter que son habileté à conduire et à varier les intrigues dramatiques est une heureuse application de l'esprit de procédure qui caractérise sa province. Il est bon de remarquer que le soin de diversifier 'le tissu de l'action et d'emprunter des sujets à des époques et à des pays divers, est aussi le principe de la variété infinie des caractères qui cependant expriment les mêmes passions ou du moins des sentiments analogues.
Corneille a peint l'héroïsme sous toutes ses faces; dans Horace, l'héroïsme du père et du citoyen; dans Auguste, l'héroïsme de la clémence ; dans Polyeucte, l'héroïsme de la religion; dans Gornélie, l'héroïsme de l'amour conjugal; dans Théodore, l'héroïsme de la pudeur; dans Antiochus et Séleucus, l'héroïsme de l'amour fraternel. L'héroïsme se montre partout et sous toutes ses formes, dont la plus originale est sans contredit le caractère de Nicomède, qu'un critique a appelé le railleur élevé à la puissance tragique. Corneille n'a pas eu l'ambition de reproduire toute l'humanité dans son ensemble, mais de montrer de préférence le côté noble de l'âme humaine. L'écueil d'un pareil système est de ne représentersouventquedes personnages froids, abstraits et insuffisamment passionnés. La question est donc de savoir si Corneille a fait vivre ses abstractions, si ces personnages, tout héroïques qu'ils soient, nous émeuvent par leurs actes, par leurs discours, s'ils nous élèvent jusqu'à eux ; Shakspeare, partant d'un point de
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vue différent, n'a point procédé autrement; il a élevé à l'état de type des personnages pris dans la réalité historique ou bourgeoise ; il a passé du particulier au général, tandis que Corneille est descendu du général au particulier. Voilà ce que n'ont point compris les imitateurs de ces deux grands hommes; ils ont continué de faire, les uns des abstractions, les autres des copies de la réalité ; mais ni les uns ni les autres ne leur ont donné une àme.
AinsiGorneille, dans la conception de ses personnages, procédait par abstraction ; il n'avait pas la prétention de reproduire l'homme réel sous tous ses aspects; mais, dégageant de l'ensemble un élément simple, il l'incarnait et le faisait agir et parler. L'art du poète dramatique est de vivifier des abstractions, de leur donner une àme, un esprit, un visage. La création des types est le dernier terme del'art. Le théâtre n'y est pas arrivé tout d'abord; chez nous il a débuté par la réalité, c'est là son point de départ; l'abstraction pure a été le second de ses efforts. Les Mystères et les Farces n'étaient que des fragments historiques ou des nouvelles dialogué es; le personnage était donné par la tradition avec son nom, son caractère, son langage et son costume. Les Moralités et les Soties mettaient en scène les passions, les vices et les vertus ou les classes de la société, en leur conservant Jeur véritable nom; l'hypocrisie, était l'Hypocrisie, la simonie la Simonie, l'idée abstraite restait à l'état d'abstraction, sauf le vêtement que lui imposait le besoin de paraître en scène. Ainsi les mystères et les farces ne donnaient que des individus ; les moralités et les soties, que des classes ou des espèces. Il fallait faire un pas de plus et
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consommer l'alliance de l'individu et de l'espèce, du particulier et du général; cette alliance se trouve réalisée dans ces belles créations du génie qui ont tout ensemblê une existence individuelle et une existence générale, qui vivent par elles-mêmes et qui représentent toute une classe, quiont un nom propre qui devient nom commun, réalités et symboles. Pour indiquer cette marche du drame, cette transformation de personnages depuis les mystères jusqu'aux chefs-d'œuvre du théâtre et du roman, il me suffit de trois noms empruntés à chacun de ces systèmes : Judas, l'Hypocrisie, Tartufe. Les plus belles créations de ce genre ou du moins les plus populaires appartiennent à la comédie et au roman : Tartufe, Harpagon, Figaro, Lovelace, don Quichotte, etc., et il serait facile d'en indiquer les raisons. Quoi qu'il en soit, Corneille appartient évidemment à l'école de ces grands maîtres qui procèdent du général au particulier, et qui savent vivifier par la puissance de l'imagination les abstractions de la pensée. Avouons cependant qu'il n'y a pas toujours réussi.
Corneille ne s'est pas contenté de donner une vie générale à ses personnages par la convenance du langage, le mouvement de la passion et le rapport des actions avec les situations; il a su donner à ses héros un caractère spécial, en modifiant les traits généraux de la nature humaine par le caractère des lieux et des temps. Il tient compte du milieu dans lequel respirent ses personnages. Il a conçu à sa manière, mais dans le sens de la tradition, l'esprit de Rome à son origine, dans les dernières crises de la république expirante, dans les beaux jours de l'empire et à son déclin, et, sans s'attacher à le
décrire ni à le définir, il l'exprime par reflets dans le langage et dans les mœurs de ses personnages. Horace, Poîyeucle, Cinna, Pompée, fféraclius, expriment, indirectement les différences de l'esprit romain dans des siècles différents, bien que dans aucun de ces drames il ne soit ni analysé ni défini. La connaissance des temps, des lieux et des mœurs , transpire plutôt qu'elle ne se montre, et ne se fait que mieux comprendre. C'est par cet article, c'est en modifiant ainsi la conception générale du caractère par celle de l'époque et du lieu, que Corneille a pu atteindre ce qu'on appelle de nos jours la couleur locale, et que Segrais a pu dire avec l'assentiment de ses contemporains : « Dans Corneille le Romain parle comme un Romain, le Grec comme un (irec, l'Indien comme un Indien, et l'Espagnol comme un Espagnol. » Racine, pour être demeuré dans les sentiments généraux de l'humanité, a été accusé de n'avoir peint que des Français sous le costume grec, romain ou turc. Corneille, en singularisant ses personnages, a été accepté comme un peintre fidèle de l'antiquité, et les habiles qui soupçonnaient bien quelque différence entre le tableau et la réalité, aimaient mieux s'en prendre aux Romains qu'àCorneille. « Corneille, dit Saint-Evremond, fait mieux parler les Grecs que les Grecs, les Romains que les Romains, les Carthaginois que les citoyens de Carthage ne parlaient eux-mêmes. » L'art de Corneille est surtout d'avoir dépaysé ses spectateurs ; les Français ont pris ses héros pour des portrait- fidèles des hommes du passé et des pays étrangers, parce qu'ils ne s'y reconnaissaient pas, et ils ont accusé Racine de les avoir pris pour modèles, pane qu'il s'était contenté de
peindre les passions et les sentiments généraux de l'humanité.
On a reproché à Corneille d'avoir trop fait parler d'eux-mêmes ses personnages et d'avoir trop souvent substitué, pour la peinture des caractères, la parole à l'action. Vauvenargues l'en accuse, et ce grief n'est pas sans fondement; mais il faut remarquer que le champ de la tragédie assujettie aux. unités de temps et de lieu et renfermée dans l'étroite limite de cinq actes, n'est pas assez étendu pour que tous les traits d'un caractère soient toujours mis en saillie par l'action ; de là cette peinture directe des personnages par eux-mêmes ; toutefois Corneille n'en abuse pas, et c'est le plus souvent l'action qui caractérise les personnages. On a remarqué aussi que quelques-uns d'entre eux ont d'étranges retours tout à fait inattendus, et que rien n'a préparés ; ainsi Félix dans Polyeucte, Arsinoé dans Xicomède, et Cinna, font volte-face à la grande surprise des spectateurs. M. Guizot, dans une étude sur Corneille, aussi exacte pour les faits que riche en idées *, a trouvé la raison de ces revirements soudains dans la manière dont Corneille établit ses caractères : c'est que, n'y faisant entrer qu'une seule passion, si le besoin de l'action vient à commander un changement, il faut bien pour l'opérer qu'une passion nouvelle se substitue à l'autre et l'efface entièrement. Un caractère complexe pourrait renfermer le germe de ces évolutions ;
1. M. Guizot vient de reproduire cette belle étude sur Corneille, qu'il paraissait avoir oubliée. — Si on contracte forcément des detles lorsqu'on revient sur un sujet déjà traité, il faut aussi les reconnaître loyalement. Je dois donc dire ici que la Vie de Corneille par M. Jules Taschereau m'a été fort utile pour la connaissance et l'ordre des faits reproduits dans cet essai.
mais Corneille ne procède pas ainsi ; ses personnages, étant tout d'une pièce, ne peuvent pas avoir de souplesse, et s'ils changent ils le font brusquement. Ainsi Félix devient tout à coup l'homme de Dieu, après avoir été celui de César, Arsinoé passe pour Nicomède de la haine violente à la vive amitié, et dans Cinna, le courtisan idolâtre prend sans transition la place du conspirateur fanatique.
Quelques critiques accusent encore Corneille d'avoir trop souvent donné pour ressort à la tragédie l'admiration, sentiment élevé, mais qui se fatigue et se refroidit facilement. Il faut s'entendre sur ce point capital d'esthétique dramatique. Il est vrai que l'admiration ne suffit pas; maison doit ajouter qu'elle est nécessaire ; sans elle, en effet, la pitié et la terreur seraient une souffrance, et non un plaisir. L'admiration exalte au plus haut degré le sentiment de notre puissance morale et intellectuelle, et c'est par la vertu de ce noble sentiment que le spectateur, transportant à l'humanité tout entière la force etla dignité morale dont il a conscience pour lui-même, jouit ainsi de sa propre grandeur et de celle de ses semblables. La théorie opposée qui rattache le plaisir que procure la tragédie au contraste de notre situation avec celle des personnages mis en scène, calomnie gratuitement la nature humaine : quibus ipse malts careas quia cernere suave est l. Celle qui le place dans l'analogie des situations a conduit dans la pratique à ces tragédies bourgeoises qui nous attendrissent sans nous élever, et par conséquent sans nous rendre meilleurs. Le spectacle des grandes infortunes supportées avec courage inspire à
1, Lucrèce,
l'homme une noble ûerté et une salutaire admiration qui adoucit les atteintes de la terreur et de la pitié, double ressort de la tragédie. Aristote prétend que la terreur et la pitié se purgent par elles-mêmes ; nous venons plus tard coin nient on peut entendre ce principe; mais il nous parait clair que la puissance morale de la tragédie doit surtout se rattacher à l'admiration. Ainsi ce sentiment, qu'on veut proscrire et qu'on a proscrit en effet au profit des émotions nerveuses et des convulsions, serait la condition même du plaisir vraiment tragique.
Notre tâche, si douce jusqu'à présent, va devenir moins attrajante, puisque nous avons à suivre dans sa décadence l'homme de génie dont nous avons admiré la force. Il faut revenir à Pertharile (1653), qui prélude si tristement à une période où de rares accès de force ne compensent pas des défaillances trop nombreuses. Corneille, qui allait cherchant partout le minerai à convertir en métal brillant et solide, s'était enfoncé dans les annales des temps barbares, où il rencontra Pertharite, roi détrôné, époux fidèle. L'amour conjugal lui inspira la funeste pensée de montrer, comme exemple rare et nouveau d'héroïsme, un mari capable de céder son trône pour conserver sa femme, et de renoncer à la vie pour donner à cette même femme un nouvel époux et une couronne. Le trait était édifiant; mais il fallait trouver le secret de le rendre dramatique. Or, voici la fable que Corneille construisit. Grimoald, autrefois duc de Bénévent, a dépossédé Pertharite du trône de Milan. Celui-ci a cherché un asile auprès du roi des Huns, laissant sa femme et un fils en lias âge aux mains du vainqueur.
Grimoald, qui, au début de ses conquêtes, avait promis à Pavie d'épouser Edwige, sœur de Pertharite, s'est épris à Milan de. sa femme Rodelinde ; et sur le bruit de la mort de Pertharite, il veut contraindre Rodelinde à lui donner sa main. Celle-ci résiste opiniâtrement. Pendant cette lutte, un certain Garibalde, ambitieux et fourbe, fait sa cour à Edwige, délaissée par Grimoald, et obtient de cette amante irritée un consentement, à la charge d'immoler le perfide. De son côté, le roi des Lombards menace de faire mourir le fils de Pertharite et de Rodelinde si celle-ci s'obstine dans son refus. Elle cède enfin; mais par la plus étrange idée qui ait jamais traversé la tète d'une mère, elle veut que Grimoald tue lui-même ce fils que son hymen devait garantir. Le roi donnait les mains à cet expédient, lorsque Pertharite arrive à l'improviste du fond de sa retraite pour se voir traité, par Grimoald et Garibalde, d'imposteur et de fantôme; ce n'est qu'un revenant dont l'identité ne peut être méconnue ni par sa femme ni par sa sœur. Pertharite ne réclame que sa femme etquitte son trône à Grimoald. L'arrangement ne se concluant pas, Pertharite, de plus en plus débonnaire, conseille à Rodelinde de se résigner à régner avec Grimoald. Pour lui, il va mourir et laisser le champ libre à tous deux. Toutefois, il consent à profiter d'un stratagème du fidèle Udulfe, qui le tire de prison; mais il est atteint dans sa fuite par le traître Garibalde. On In ramène devant Grimoald, lequel, bon prince au fond, malgré les apparences, cend à Pertharite et sa femme et sa couronne; celui-ci exige en retour que Grimoald accepte Pavie, où il régnera avec Edwige. Personne ne refuse. Notons que
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Garibalde a été tué par Pertharite ; c'estle seul meurtre que produise tout cet appareil tragique, qui aboutit au rapprochement de deux époux, à L'entente cordiale de deux amants, età l'amiable partage d'un royaume.
Le principal malheur de cette pièce infortunée, le mot est de Voltaire, c'est, sans parler du style, qu'on ne peut s'intéresser à aucun des personnages. Tous les caractères y sont outrageusement ou niais, ou féroces, ou ridicules. Corneille cette fois encore est dupe d'un principe qu'il a trouvé dans Aristote, savoir que la tragédie peint les actions et non les mœurs. C'est pour cela qu'il subordonne les caractères à l'intrigue, et qu'il croit sa tache accomplie lorsqu'il a combiné les ressorts de l'action de manière à produire des situations. Nous avons vu, par Théodore, les vices de ce système ; Pertharite les démontre surabondamment. En effet, cette pièce, féconde en situations dramatiques, est absolument mauvaise. Racine, cependant, a su en tirer Andromaque 1. Mais Racine, ayant placé, dans la situation qu'il emprunte à Corneille, des caractères vrais ou vraisemblables,-animés de passions réelles, a rempli la double condition de l'intérêt dramatique. Rodelinde serait Andromaque, Edwige Hermione, Garibalde Oreste, Grimoald Pyrrhus, car les rôles sont identiques, s'ils avaient mêmes mœurs et même langage. Tels qu'ils sont, ils se font appliquer le vers d'Horace :
Quodcumque ostendis mihi sic incrcdiilus odi.
1. On a aussi remarqué que Théodore présente la même situation que YInès de Castro de Lamotte. Dans ces deux pièces, c'est une belle-mère voulant faire épouser sa tille et persécutant la maîtresse de celui qu'elle désire pour gendre. Singulière destinée de deux nicces tombées, dont le débris donne matière à un double succès !
On ne croit pas qu'ils puissent exister, et ils inspirent du dégoût.
Voilà une bien longue analyse et trop de réflexions à propos d'une pièce qu'on ne lit plus et qui n'a paru qu'une fois au théâtre. Pour cela même, je veux en tirer quelques vers qui paraissent dignes d'être conservés. Ils appartiennent au rôle de Iiodelinde, éloquente par accident, parce qu'elle rencontre des sentiments nobles ou touchants. Voici ce qu'elle dit en parlant de (irimoald :
Je hais dans sa valeur l'effort qui le couronne ; Je hais dans sa bonté les cœurs qu'elle lui donne; Je hais dans sa prudence un grand peuple charmé ; Je hais dans sa justice un tyran trop aimé ; Je hais ce grand secret d'assurer sa conquête, D'attacher fortement nia couronne à sa tête : Et le liais d'autant plus que je vois moins de jour A détruire un vainqueur qui règne avec amour.
Certes, ces vers ne sont pas indignes de Corneille ; les suivants sont de la plus grande beauté. Iiodelinde les prononce en réponse à la proposition de Pertharite, qui lui conseille de se donner à Grimoald :
N'achève pas un discours qui me tue, Et ne me force point à mourir de douleur Avant qu'avoir pu rompre ou venger ton malheur. Moi, qui l'ai dédaigné dans son char de victoire, Couronné de vertus plus encor que de gloire, Magnanime, vaillant, juste, bon, généreux, Pour m'a Hacher à l'ombre, au nom d'un malheureux, Je pourrois à ta vue, aux dépens de ta vie, Épouser d'un tyran l'horreur et L'infamie, Et trahir mon honneur, ma naissance, mon rang, Pour baiser une main fumante de ton sang !
Le souvenir de la chute de Pertharite pesa longtemps
sur le cœur de Corneille ; et il n'est pas probable qu'il en ait été diverti en se mêlant un instant comme médiateur dans la guerre des jobelins et des uranistcs, qui succéda à celle de la Fronde. 11 se soumit à l'arrêt du public, dont il ne pouvait contester la compétence sans mettre en péril ses triomphes passés ; mais le chagrin qu'il ressentit i\en fut que plus profond, et le souvenir de cette œuvre malheureuse lui devint si importun qu'il n'osa pas le rappeler pour montrer ce que lui devait l'auteur d'Andromaque. Racine n'en dit rien, et l'oubli couvrirait encore le secret des deux auteurs, si, après quatre-vingts ans écoulés, l'abbé Desfontaines n'eut indiqué cette ressemblance, que Voltaire crut découvrir encore trente ans plus tard. La religion seule pouvait adoucir une aussi cruelle blessure. Heureusement Corneille, tout en travaillant pour le théâtre, avait conservé une piété sincère qui ne se démentit jamais. Déjà, à la prière d'Anne d'Autriche, il avait traduit les vingt premiers chapitres de Y Imitation. Sa disgrâce l'appela naturellement à se réfugier dans ce travail, dont les commencements avaient réussi. 11 s'y dévoua tout entier avec consolation intérieure, et non sans profit matériel. Les anciens maîtres de Corneille, dont il était demeuré l'ami, aidèrent au succès de son œuvre pieuse ; de sorte que ce qu'on a considéré, sur la foi d'un récit mensonger, comme un travail de pénitence et d'expiation, fut en réalité une bonne entreprise. Corneille, il faut s'en souvenir, ne travaillait pas seulement pour la gloire. Les éditions des différentes parties de Y Imitation se multiplièrent avec une grande rapidité. Ce succès ne s'est pas maintenu. Il est vrai que les vers, souvent pénibles et
presque toujours solennels, ne reproduisent ni l'onction ni la simplicité du texte original ; mais on a eu tort de délaisser complètement ce travail, où éclatent par intervalles de grandes beautés l. Nous pouvons, puisque l'occasion s'en présente, détacher quelques passages remarquables. Ainsi le premier chapitre contient déjà un vers admirable sur le dédain de Dieu pour les orgueilleux :
Il ne s'abaisse pas vers des âmes si hautes.
Voici encore qui est digne de Corneille :
L'âme, de ses défauts saintement indignée, Doit jusqu'à la racine enfoncer la cognée, Et ne sauroit jouir d'une profonde paix, A moins que d'extirper jusques à ses souhaits.
Kt ce distique ne renferme-t-il pas une belle image de l'intelligence d'une àme pure?
L'âme pourroit alors, comme reine des sens, Jusqu'au trône de Dieu porter des yeux perçants.
Connaît-on beaucoup de traits plus énergiques que ceux-ci, que j'emprunte à une description de l'enfer?
L'ivrogne et le gourmand recevront leurs supplices Du souvenir amer de leurs chères délices, Et ces repas traînés jusques au lendemain Mêleront leur idée aux rages de la faim. L'envieux, qui verra du plus creux de l'abîme Le ciel ouvert aux saints et fermé pour son crime,
1. M. Onésime Leroy a (enté récemment une restauration de col ouvrage. 11 y a pratiqué avec dextérité des retranchements el quelques corrodions. L'inconvén ent de cette méthode est do donner un texte où les soudures faites par une main étrangère détruisent L'analogie du style. De simples extrait! auraient, une véritable utilité el Bauveraienl de l'oubli de beaux vers qu'on M va pas chercher dans la foule.
D'autant plus furieux, hurlera de douleur Pour leur félicité plus que pour son malheur.
On peut conseiller de feuilleter quelquefois un livre où des vers pareils se rencontrent, non pas au hasard, mais sans chercher beaucoup l. Je voudrais pouvoir citer dans toute son étendue l'imposant chapitre du chemin royal de la Croix 2.
L'adieu de Corneille au théâtre n'était pas fait sans un secret espoir de retour ; il avait été trop douloureux pour être complètement sincère. «Ma résolution, avait-il dit, n'est pas si forte qu'elle ne se puisse rompre. » C'était demander qu'on lui fit violence. Cependant six mortelles années se passèrent sans provocation. Enfin, en 1659, un signe de Fouquet lui rendit la vie. Combien sa joie fut vive et quelle fut l'ardeur de son réveil, on peut en juger par l'empressement qu'il mit à composer Œdipe, et mieux encore par la chaleur de ses remerciements. Je sens, s'écriait-il,
Je sens le même feu, je sens la même audace, Qui fit plaindre le Cid, .qui fit combattre Horace ; Et je me trouve encor la main qui crayonna L'âme du grand Pompée et l'esprit de China.
11 ajoutait avec un naïf orgueil qui ne déplaît pas :
Mes dix lustres et plus n'ont pas tout emporté Cet assemblage heureux de force et de clarté, Ces prestiges secrets de l'aimable imposture Qu'à l'envi m'ont prêtés et l'art et la nature.
1. Corneille a retouché beaucoup sa traduction. J'ai regretté de ne pas retrouver dans les dernières éditions ce trait profond qui m'avait frappé comme un excellent conseil de morale :
Déprends-toi de toi-même,
Et tu retrouveras un précieux trésor, Le calme intérieur ignoré de qui s'aime. 2. Liv. II. chap. X! i.
Le brillant succès à" Œdipe ne tarda pas à l'affermir
dans cette douce illusion.
Fouquet, brillant dilapidateur de la fortune publique, était alors dans toute l'ivresse des fêtes somptueuses dont il amusait l'adolescence du roi et la vieillesse de Mazarin. L'or qu'il prodiguait lui donnait pour complices l'avarice du ministre, la sensualité des jeunes seigneurs, la coquetterie des femmes et la reconnaissance des poètes. Combien eût duré ce faste ruineux sans l'envie d'un commis sobre et laborieux, dont la rude enveloppe cachait encore un grand administrateur, et sans la jalousie du jeune roi, qui déjà voulait régner seul, au moins sur ses maîtresses? Nul ne le sait ; mais il est certain que quelques années de complaisance sans bornes et de luxe sans frein laissèrent, au moment de la catastrophe, une terrible besogne à l'économie de Colbert. Corrupteur aimable, concussionnaire généreux, Fouquet oppose encore aujourd'hui aux sévérités de l'histoire l'amitié de madame de Sévigné, le dévouement de Pellisson, la douleur de La Fontaine, la gratitude de Corneille. Celle-ci fut sans réserve, parce que Corneille ne se croyait jamais quitte envers ceux qui lui épargnaient la pudeur i de demander. Voltaire en parle bien à son aise, lorsque, du haut de son opulence royale, il regrette que Corneille n'ait pas préféré vivre à Rouen avec du pain bis et de la gloire. Corneille, seul, aurait puse contenter de la gloire et de pain bis; il savait vivre de peu, et nous n'ignorons pas qu'on le trouva un jour occupe à restaurer sa chaussure avariée; ce n'est pas le superflu qu'il recherchait, mais le nécessaire pour
lui et pour les siens. La gloire peut bien décorer la médiocrité, mais non pas la misère. Il faut donc seulement gémir quand nousvoyonsCorneille, pressé par le besoin, faire en 1650, argent de ses charges d'avocat du roi à la table de marbre, et de premier avocatà l'amirauté de Rouen, honorables sinécures qu'il avait conservées en mémoire de son père, et laissant passer en d'autres mains, à la veille de sa mort, la maison où il était né. Corneille, ranimé par les libéralités de Fouquet, choisit, entre trois sujets que le surintendant lui proposa, celui d' 'Œdipe (1659). 11 pensait marcher d'un pas ferme sur les traces de Sophocle et de Sénèque; mais il comprit bientôt que l'OFdipe des anciens ne pouvait pas s'arracher les yeux ni faire ruisseler son sang de leurs orbites vides devant un parterre de Parisiens. Force lui fut donc de chercher d'autres sources d'intérêt, et pour suppléer au défaut de matière, il imagina ce qu'il appelle Yheureux épisode de Dircé et de Thésée. L'expédient fut jugé excellent, puisque la pièce réussit, et même « la plupart des auditeurs avouèrent que Corneille n'avait fait aucune pièce de théâtre où se trouve autant d'art 1 ». Il est vrai qu'il n'y en a point où le naturel manque plus complètement. C'est là que nous entendons au début Thésée débitant à Dircé ces vers, hélas! trop célèbres :
Quelque ravage affreux qu'étale ici la peste, L'absence aux vrais amants est encor plus funeste.
En vertu de cet axiome, Thésée veut demeurer dans rhèbes pestiférée auprès de sa chère Dircé. Cette prin-