‹ Essais de littérature françaiseChapitre 33 sur 58 · Avis de Corneille nu lecteur · texte numérisé non relu

Avis de Corneille nu lecteur

cesse, sortie du cerveau de Corneille, se trouve, de sa grâce, fille de Laïus et de Jocaste, sœur d'OEdipe. Le sang altier et querelleur des Labdacides ne se dément pas dans ses veines; elle tranche de la reine dépossédée, et elle n'épargne pas les traits piquants à l'heureux usurpateur qui tient sa place. Ainsi OEdipe a déjà deux ennemis sur les bras, Thésée, à qui il refuse la main de la fille de Laïus, et cette fille elle-même, sans parler de Jocaste qui penche du côté des deux amants, lorsque commence sur le meurtre de Laïus l'enquête qui doit aboutir à la découverte d'un parricide et d'un inceste. Nous avons peine à comprendre comment on a pu non seulement supporter, mais applaudir ce mélange d'horreurs et de galanterie, et cependant le préjugé fut tellement tenace que, soixante ans plus tard, Voltaire corrompit encore ce tragique sujet par une réminiscence d'amour entre Jocaste et Philoctète, ajoutant au vice du mélange le ridicule qui s'attache aux amours surannées. Quand nous scra-t-il donné de voir dans sa simple et magnifique horreur le drame de Sophocle, que rien n'égale au théâtre? Aujourd'hui nous sommes capables de tout entendre, de tout voir; mais où est le grand poète dont le génie sublime et docile ne trahirait pns Sophocle en le traduisant? Corneille a gauchi, Racine a reculé, Voltaire a côtoyé, la place est à emporter l. Nous avons dans le rôle de Thésée quatre vers qui n'ont pas empêché Corneille de passer outre, et qui portent la condamnation de son œuvre. Thésée dit en parlant d'CEdipe :

.1. Ce va-il, que niHis exprimions il y ;t quinze ans, semble aujourd'hui réalisé par la belle Lraduo'ion de ['Œdipe-Roi, que M. Jules Lacroix a t'ait applaudir au Théâtre Français,

Pourra-t-il trouver bon qu'on parle d'hyméhée

, Au milieu d'une ville à périr condamnée, Où le courroux du ciel changeant l'air en poison Donne lieu de trembler pour toute sa maison?

Cependant tout n'est pas à dédaigner dans cette tragédie manquée; on y rencontre de beaux vers, et Voltaire s'en est approprié deux : la définition du Sphinx,

Ce monstre à voix humaine, aigle, femme et lion;

et limage du supplice d'OEdipe, qui

Des morts et des vivants semble le séparer.

Je vois aussi dans un passage qu'on n'a pas remarqué le germe d'un des tableaux de notre grand peintre, II. Ingres. Son Œdipe n'est-il pas dans ces deux vers :

Au pied du roc affreux semé d'os blanchissants, Je demande l'énigme et j'en cherche le sens.

Il faut encor citer la tirade sur la fatalité et le libre arbitre, éternels problèmes qui tourmentent les philosophes, et qui aigrissaient alors les théologiens :

Quoi ! la nécessité des vertus et des vices D'un astre impérieux doit suivre les caprices, Et l'homme sur soi-même a si peu de crédit Qu'il devient scélérat quand Delphes l'a prédit ? L'âme est donc tout esclave; une loi souveraine Vers le bien ou le mal incessamment l'entraîne, Et nous ne recevons ni crainte ni désir De cette liberté qui n'a rien à choisir. Attachés*sans relâche à cet ordre sublime, Vertueux sans mérite et vicieux sans crime, Qu'on massacre les rois, qu'on brise les autels, C'est la faute des dieux et non pas des mortels : De toute la vertu sur la terre épandue Tout le prix à ces dieux, toute la gloire est due; Ils agissent en nous quand nous pensons agir; Alors qu'on délibère, on ne fait qu'obéir,

Et notre volonté n'aime, hait, cherche, évite, Que suivant que d'en haut leur bras la précipite... N'enfonçons toutefois ni votre œil ni le mien Dans ce profond abîme où nous ne voyons rien.

Corneille, ranimé par le succès d'Œdipe, qui lui attira, outre les suffrages de la foule, les libéralités du roi, songea enfin à donner un recueil complet de ses tragédies. Elles s'élevaient déjà au nombre respectable de vingt-deux et formaient un total de plus de quarante mille vers. Non seulement il publia ses œuvres, mais il les examina sans endissimuler les défauts comme sans en contester les beautés, et en cela il fit acte de courage et de bonne foi. Ces examens méritent d'être étudiés comme de précieuses confidences du génie ; ils prouvent avec quel soin le poète méditait un sujet, quelle part il faisait à la vérité de l'histoire et à l'invention, quels étaient ses scrupules et ses hardiesses. Trois discours qu'il y ajouta, et dans lesquels il commente et complète la Poétique d'Aristote, attestent ses profondes réflexions sur les secrets de l'art dramatique. On y admire sa sincérité et sa pénétration, tout en souriant à l'occasion de la naïveté avec laquelle il mêle, dans les exemples qu'il allègue, ses pièces les plus imparfaites et ses chefs-d'œuvre, dont l'amour paternel fait une seule famille, où les plus disgraciés ne sont pas les moins aimés. Ces discours donnent à Corneille un rang élevé parmi les critiques. Les jeunes poètes y apprendront le respect d'eux-mêmes, du public et de l'art; ils y verront que la fantaisie et le caprice sont de méchants guides, et que le génie ne donne pas dispense de raison et de méditation.

Ce n'est pas que Corneille ait compris partout le sens d'Aristote; il a échoué après tant d'autres dans [interprétation de la fameuse définition de la tragédie; il l'explique comme si Aristote avait dit que la tragédie purge toutes les passions par la terreur et la pitié, tandis que le philosophe attribue seulement à la terreur et à la pitié tragiques le don de purger la erreur et la pitié elles-mêmes. Ce premier contre-sens sur le texte, que Corneille ne voyait qu'à travers une traduction latine, donne au principe d'Aristote, avec une fausse signification, une étendue qu'il n'a pas. Aussi Corneille s'étonne-t-il de le voir si souvent inapplicable. Évidemment Aristote veut contredire Platon, c'est un plaisir qu'il ne se refuse guère, et il prétend montrer que la poésie, même dramatique, ne corrompt pas les âmes; que si elle excite la pitié et la terreur, qui sont réellement des principes d'énervement moral, elle purge ces mêmes sentiments, c'est-à-dire qu'elle leur enlève ce qu'ils ont de contraire à la force de l'âme. Mais cette purgation ou purification s'opère-t-elle réellement, et si elle est réelle, comment se produit-elle? Ce sont là des questions qui sont du ressort de la critique et de la morale. Si j'avais à présenter mes conjectures, je dirais que la terreur et la pitié éprouvées pour des dangers et des malheurs, ou éloignés ou fictifs, apprivoisent par une expérience inoffensive l'âme à ces mêmes sentiments, au point de lui donner la force de les dominer au lieu d'en être vaincue dans les dangers et les mal heurs présents et réels. Il y a déjà, dit-on, sur ce point vingt-cinq opinions controversées. J'en livre une de plus à la discussion.

La Toison d'or ^061), que l'ordre des temps nous présente après Œdipe, ramène Corneille à ses premiers héros tragiques, Jason et Médée ; mais il les prend dans leur âge d'innocence relative, quand Jason n'a encore sur la conscience qu'Hypsipyle trahie, et que Médée songe seulement à se faire enlever. C'est ici que se trouve la pointe célèbre d'Hypsipyle, disant à la magicienne sa rivale :

Je n'ai que des attraits, et vous avez des charmes.

Le but du poète était surtout de donner place aux merveilleuses machines de Torrelli, pour lesquelles le marquis de Sourdéac se mettait en dépense, afin de fêter dignement le mariage de Louis XIV et de Marie-Thérèse. Le machiniste dut emporter le principal honneur, et c'était juste, car entre autres divertissements pour les yeux, il avait ménagé la vue d'un palais d'horreur où « tout ce qu'il y a d'épouvantable en la nature servait de termes. L'éléphant, le rhinocéros, le lion, l'once, les tigres, les léopards, les panthères, les dragons, les serpents, tous avec leurs antipathies, y lançaient des regards menaçants. » On pense bien que c'était là un tour du métier de Médée à l'encontre d'Hypsipyle, ce qui prouve victorieusement combien les charmes ont de supériorité sur les attraits. Cette belle magie plut infiniment à Leurs Majestés.

Lorsque Serlorius parut sur la scène, en 1662, on put croire au complet rajeunissement du génie de Corneille; un y retrouvait sans appesantisscment notable

La main qui crayonna L'âme du grand Pompée <'t L'esprit 'l<- Cinna.

C'est le même art et la même vigueur avec un moindre élan de grandeur et sans pathétique. En effet, si on ajoute par la pensée un degré d'élévation dans les sentiments et quelques traits de passion, Sertorius monte au niveau d' 'Horace et de Cïnna; mais Corneille n'a pas cherché d'autres ressorts que les grands intérêts de la politique. Il a mis en regard deux hommes d'Etat et de guerre, Sertorius et Pompée, etdans l'un la vraie grandeur, la vraie liberté de Rome et ses mâles vertus; nus l'autre l'éclat extérieur de la gloire, la pompe du langage couvrant des mêmes noms de vertu et de liberté des espérances de domination. Sertorius remonte jusqu'à Scipion, et Pompée trace la voie à César. C'est là un grand spectacle, un moment solennel de l'histoire; et pour tout ce qui touche la politique et la guerre, la main de Corneille n'a pas faibli; mais la source du pathétique, qui jamais n'avait coulé en abondance de sa veine que par accident, s'est tarie; le poète nous intéresse encore par l'habileté de ses combinaisons, il nous élève par la noblesse des idées et des sentiments, il domine l'esprit, il ne touche pas le cœur; l'amour qu'il introduit dans Aristie et dans Yiriathe se glace de raisonnements et de politique; ces tendresses du cœur soumises à la raison d'Etat, exaltées ou refroidies au gré de l'ambition, n'ont pas le don d'émouvoir. Au théâtre, on ne s'intéresse à l'amour que si celui qui l'éprouve souffre cruellement de ses combats ou doit mourir de ses mécomptes. Ici il n'y a danger de mort de ce côté ni pour Viriathe, ni pour Sertorius, ni pour Aristie, ni pour Pompée, et cependant ils se donnent tous quatre pour amants. Le vice de cette belle

tragédie est dans ces fausses passions, mais il lui reste une part de vérité qui la fait vivre. La conférence de Sertorius et de Pompée sauverait encore une pièce qui aurait d'ailleurs de moindres mérites de composition. Corneille en parle avec sa sincérité accoutumée : « Ne cherchez point, dit-il, dans cette tragédie les agréments qui sont en possession de faire réussir au théâtre les poèmes de cette nature : vous n'y trouverez ni tendresses d'amour, ni emportements de passions, ni descriptions pompeuses, ni narrations pathétiques. Je puis dire toutefois qu'elle n'a point déplu, et que la dignité des noms illustres, la grandeur de leurs intérêts et la nouveauté de quelques caractères, ont suppléé au manque de ces grâces *. »

Non, Sertorius n'avait pas déplu et ne pouvait pas déplaire à des spectateurs parmi lesquels on compta il Turenne et Gondé, et à défaut d'autres preuves nous devinerions que le succès en fut éclatant par les clameurs de J'envie. Corneille put se rappeler alors doublement la journée du Cid. Sertorius eut son Scudery au prix duquel celui du Cid était un adversaire loyal et courtois. Scudery hâbleur, fanfaron, ferrailleur, est homme de cœur, après tout ; ses vanteries et ses hyperboles amusent; ses grands coups d'estoc ne font que des égratignures : mais quelle vipère que son successeur ! comme il distille le fiel ! quel venin sur sa langue à triple dard ! Scudery était jaloux, l'abbé d'Aubignac, c'est de Jui que nous parlons, était envieux. Critique médiocre, auteur détestable, cabaleur infatigable, il

1. Préface de Sertorius. Il faut lire toute cette préface, qui es1 un chefd'œuvre de lion sons ci di' saine critique.

était descendu de la chaire avec la prétention de régenter le théâtre, dont il avait écrit la Pratique. Ce n'était pas celle de Corneille qui avait réussi contre les règles de l'abbé. De là toute sa colère contre l'indocilité triomphante du grand poète. La robe, qui autorisait alors les vilenies de ce méchant homme, ne doit pas le protéger contre nos ressentiments. Anathème donc sur la bouche dont notre Corneille eut à souffrir les morsures!

La bonhomie et la grandeur de Corneille avaient fini par désarmer l'ancien Scudery et Mairet, ses confrères au théâtre et à l'Académie; aussi lorsqu'il eut résolu de tenter le sujet deSophonisbe (1663), que Mairet avait fait applaudir trente ans auparavant, il rendit hommage au mérite de son devancier et chercha loyalement le succès par des moyens nouveaux, laissant à Mairet la propriété de ceux par lesquels il avait réussi : « J'ai cru, dit-il, plus à propos de respecter sa gloire et de ménager la mienne, par une scrupuleuse exactitude à m'écarter de sa route, pour ne laisser aucun lieu de dire ni que je sois demeuré au-dessous de lui, ni que j'aie prétendu m'élever au-dessus. » Malheureusement Mairet avait pris la route du pathétique, qui est la plus sûre pour arriver au succès, et Corneille resta dans celle où Sertorius l'avait engagé; mais n'étant plus soutenu par la grandeur des intérêts et l'importance historique des personnages, il demeura avec tous les inconvénients des amours politiques etdes maximes d'Etat. Syphax, Massinissa, Lélius, ne sont que des subalternes : Corneille a pris soin d'avilir les deux premiers, pensant rehausser sa Sophonisbe, qui n'intéresse que médiocrement, parce qu'elle n'a que la passion de régner et le désir, d'ailleurs bien légitime,

de ne pas orner un triomphe au Gapitole. La décadence est manifeste dans Sophonisbe : le vieux chêne s'est dépouillé, la sève d'automne qui l'avait fait reverdir un instant, sans être complètement épuisée, ne ranimera plus désormais autour du. tronc rugueux que quelques rameaux plus longtemps rebelles à la mort. C'est une raison de plus de chercher pieusement ces derniers signes d'une force qui se retire et d'un feu qui s'éteint. Ainsi dans Sophonisbe même, Massinissa, qui autorise ses faiblesses d'amour de l'exemple des dieux, reçoit de Lélius cette noble et piquante réponse :

N'alléguez point les dieux : si l'on voit quelquefois

Leur flamme s'emporter en faveur de leur choix,

Ce n'est qu'à leurs pareils à suivre leurs exemples,

Et vous ferez comme eux quand vous aurez des temples ;

Gomme ils sont dans le ciel au-dessus du danger,

Ils n'ont là rien à craindre et rien à ménager.

Mais que peuvent quelques traits de ce genre quand l'intérêt n'a pas où se prendre, entre tant de personnages sans passion vraie ou sans grandeur?

Othon (1664) nous rend au moins Corneille dans l'exposition, qui est noble et faite en beaux vers, parmi lesquels il y en a quatre qui sont sublimes. Tout le monde les sait par cœur :

Je les voyois tous trois se hâter sous un maître Qui chargé d'un long âge a peu de temps à l'être, Et tous trois à l'envi s'empresser ardemment A qui dévoreroit ce règne d'un moment.

Ces vers sortis d'un cerveau de soixante ans ne sentent; pas la vieillesse ; mais dès la seconde scène la pièce faiblit « parce qu'on voit trop, dit Voltaire, que la tragédie;

■ sera qu'une intrigue de cour, une cabale pour donter un successeur à Galba, » et cette intrigue ne nous fl're que des cabaleurs vulgaires. Cependant on peut poire que dans la force de l'âge et du talent, Corneille urait su trouver un pinceau énergique et sur sa palette es couleurs saisissantes pour peindre dignement l'agole voluptueuse et comme les convulsions de la grandeur omaine ; mais ici le tableau qu'il trace est sans éclat ni irotondeur. Le sujet, s'il n'est pas mal choisi, est mal onçu. Or la nature et la disposition du sujet sont au héàtre la plus sûre garantie du succès. Le style qui fait ivre les tragédies n'est pas nécessaire pour qu'elles éussissent. Mille exemples l'attestent. Voltaire remarque udicieusementque les pièces tombées de Corneille sont icrites à peu près du même style que Rodogune, qu'on ipplaudit encore: «. Ce sont quelquefois, dit-il, les mêmes )eautés et toujours les mêmes défauts dans l'élocution; )artout vous trouverez des pensées fortes et des idées lambiq uées, de la hauteur etde ia familiarité, de l'amour nèlé de politique, quelques vers heureux et beaucoup le mal faits, des raisonnements, des contestations, des >ravades. Il est impossible de ne pas reconnaître la nème main. D'où peut donc venir la différence du succès, si ce n'est du fond même du dessin? »

Corneille, dans la préface de sa Sophonisbe, avait dit ièrement : « J'aime mieux qu'on me reproche d'avoir ait mes femmes trop héroïnes que de m'entendre louer l'avoir efféminé mes héros par une docte et sublime :umplaisanceau goùtdes délicats, qui veulent de l'amour partout et qui ne permettent qu'à lui de faire auprès Teux la bonne et la mauvaise fortune de nos ouvrages. » il 13

Le trait n'allait alors qu'au jeune (Juinault, auteur api plaudi de Stratonice et (YAstrate; mais depuis, Racine avait fait représenter son Alexandre, dont le brillant succès donnait tort au conseil de Corneille, qui avait engagé ce nouveau venu à porter ailleurs qu'au théâtre son; talent pour la poésie. Cette fois, Corneille fut entraîné, et il voulut montrer aux admirateurs des doucereux, comme il les appelle, qu'il ne tenait qu'à lui de dire des douceurs. C'est dans cette pensée qu'il composa YAyésilas (1666), représenté sept mois après Alexandre. Il est vrai que rien n'est plus doux que cette pièce, mais aussi la douceur y est fade et languissante. C'est presque une pastorale. Agésilas, Spitridate et Cotys iront rien à envier ni à l'Artamène, ni à l'Horatius Coclès de mademoiselle de Scudery. Ce long soupir de tendresse aboutit à un triple mariage, dont Agésilas donne le signal en ces termes :

Rendons nos cœurs, madame, à des flammes si belles; Et tous ensemble, allons préparer ce beau jour Qui par un triple hymen couronnera l'amour.

Un Agésilas capable de dire de si belles choses appelait fatalement la douloureuse interjection, si bien attachée à son nom, de par Boileau ', qu'elle en est désormais inséparable.

Attila (1667) mérite moins le holà du satirique, mais il ne doit la restriction qu'on y met qu'à une scène où le roi des Huns délibère avec Ardaric et Valamir sur Lf parti qu'il doit préférer entre la France, qui s'élève, ei

J'ai vu I'Af|Ciilas, Hélas !

Rome, qui tombe, ('/est là que se trouvent ces beaux vers :

In grand destin commence, un grand destin s'achève, L'empire est prêt à choir et la France s'élève; L'une peut avec elle affermir son appui, Et l'autre en trébuchant l'ensevelir sous lui.

Vos devins vous l'ont dit : n'y mette/, point d'obstacles, Vous qui n'avez, jamais douté de leurs oracles; Soutenir un Etat chancelant cl brisé, C'est chercher par sa chute à se voir écrasé.

C'est Valamir qui commence ainsi son discours, et Ardaric trouve dans sa réplique des traits de même force :

Cependant regardez ce qu'est encor l'empire : Il chancelle, il se brise, et chacun le déchire, De ses entrailles même il produit des tyrans, Mais il peut encor plus que tous ses conquérants.

Le reste de la scène n'est pas indigne de ces passages ; mais, par malheur, cette délibération n'est qu'un piège tendu aux deux rois par Attila, indifférent entre la sœur fie Mérovée et celle de Valentinien, afin de détourner le courroux soit de Mérovée, soit de l'empereur, sur celui ftea deux conseillers dont l'avis aura prévalu. Ainsi tout consiste à savoir si Attila parviendra à jouer un méchant tour à Ardaric ou à Valamir, et s'il épousera Honorie ou Ildione. Ce grand débat reste en suspens jusqu'à ce que le fléau de Dieu vomisse son àme avec son sang. L'hémorrhagie vient d'un accès de colère, et fort à propos pour permettre aux deux couples de princes et de prins de contracter mariage. Etait-il besoin d'évoquer Attila [jour amener cette partie carrée?

Il faut aller jusqu'au bout et raconter, mais briève-

220 r.OKNEILLE.

ment, comment Corneille se laissa mettre aux [irises, à son insu, avec le jeuns poète qui, des fadeurs d'Alexandre, avait passé aux tragiques fureurs d'Oreste et aux crimes de Néron avec un tel applaudissement <pie le poète du Cld et de China avait enfin un rival. Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, ménagea cette rencontre dont l'issue fit gémir les admirateurs de Corneille. Fallait-il ainsi traîner sur la scène le vieil et noble athlète, tout vaincu du temps, le front sillonné de rides, pour lutter dans un tournoi de galanterie contre toutes les grâces de la jeunesse et les forces croissantes du génie? Ce sont là jeux de prince. Etait-ce malice ou simplicité? Corneille s'est fourvoyé en plaçant à coté de Titus et de Bérénice Domitien amoureux de la tille de Corbulon, Domitie, qui dispute par ambition Je cœur de Titus à Bérénice, bien qu'elle soit éprise de Domitien. Domitien aimé et amoureux, n'est-ce pas assez pour assurer une chute? Bérénice, de son côté, tient surtout à ne pas être chassée de Rome ; et lorsque le sénat consent à son mariage avec l'empereur, elle y renonce aussi bien qu'à l'empire. Elle emportera son amour en Judée, et Titus sur le trône lui demeurera fidèle. Grâce à ce double héroïsme, Domitie fait retour à Domitien avec l'espoir d'être un jour impératrice. Cette esquisse montre à quel point la passion est sacrifiée dans ce drame, dont l'amour doit être toute la matière et le principal ressort. Reconnaissons cependant que le caractère de Bérénice se dessine noblement dans la dernière scène. Mais que vaut un beau mouvement au prix des longs ennuis d'une intrigue banale où se meuvent des personnages Froids qui n'ont aucun sentiment vrai et qui aiment à disser-

ter? On n'aurait presque rien à citer de Tite el Bérénice sans un trait notable de ce que Boileau appelait galimatias double, c'est-à-dire celui qui n'est entendu ni du lecteur ni de l'auteur. Voici le passage :

Faut-il mourir, madame? et si proche du terme, Votre illustiv inconstance est-elle encor si ferme Que les restes d'un feu que j'avois cru si fort

Puissent dans quatre jours se promettre ma mort '.

Corneille fut plus heureux dans une œuvre dont il partage l'honneur avec Molière et Quinâult. Sa part est la plus considérable, quoique Molière ait tracé le plan et qu'il ait écrit le premier acte et les premières scènes du second et du troisième. Les intermèdes appartiennent à Quinâult. La Fontaine avait préparé la matière dans son roman de Psyché, et Lulli fit la musique.

Combien de grands noms pour un seul ouvrage, mais c'était Louis XIV et sa brillante cour qu'il fallait charmer. L'œuvre commune réussit à souhait. Corneille, malgré ses soixante-cinq ans, travailla vite et bien. Quinâult, dans ses tTieilleurs opéras, n'a pas de scène plus tendre, écrite en xer^ plus faciles, plus harmonieux, que l'entrevue de Psyché et de l'Amour.

1. « Baron, le- célèbre acteur, devait faire le rôle de Domitien dans Tite et Bérénice ; el comme ii étudiait son rôle, L'obscurité des quatre vers : Fautil mourir, etc., lui donna quelque peine, el il alla en demander l'explication à Molière, chez qui il demeurait. Molière, après les avoirs lus, avoua qu'il ne les entendait pas non plus : « Mais attende?, dit-il à Baron, M. Corneille ■ doit venir souper avec nous aujourd'hui, el vous lui direz qu'il vous les i explique. » Dès que Corneille arriva, le jeune Baron alla lui sauter au cou, tomme il faisait ordinairement, parée qu'il l'aimait, et ensuite il le pria de lui expliquer ces quatre vers, disant à Corneille qu'il ne les entendait pas. Corneille, aprè9 les avoir examinés quelque te : ps, dit : « Je ne les entends

pas très bien non plus ; mais récitez-les toujours : tel qui ne les entendra " pas les admirera. ■ {Récréations littéraires ^ par Cizeron-Rival.)

Avec Pulchérie (1672) Corneille descend dans les limbes du Bas-Empire. Cette impératrice vestale était fille d'Arcadius; dès sa quinzième année elle avait préludé à l'empire sous son faible frère Théodose II, et après la mort de ce prince elle épousa un vieux militaire qui dut se contenter du vain titre d'empereur. Elle ne mit à son choix d'autre condition que le respect de son vœu de virginité et de son autorité, et le vieux Martian se prêta de bonne grâce à cet arrangement. Corneille, pour trouver matière à ses cinq actes, donne à Pulchérie du penchant pour le jeune Léon, qui régnera plus tard, et ii prête au vieux Martian de tendres sentiments pour son impératrice, le tout sans préjudice d'un amour entre le patrice Aspar et Irèn >, sœur de Léon. Tous ces amants soupirent et dissertent jusqu'à la conclusion du mariage de Pulchérie avec Martian. Corneille, rebuté par les comédiens de l'hôtel de Bourgogne, porta son impératrice d'Orient à une troupe d'acteurs novices qui végétaient au Marais. S'il faut l'en croire, sa pièce peupla le désert et révéla parmi les acteurs des talents ignorés. Pulchérie n'en est pas moins son plus faible ouvrage. Cependant le début promettait ; c'est Pulchérie qui parle :

Je vous aime, Léon, et n'en fais point mystère; Des feux lois que les miens n'ont rien qu'il faille taire Je vous aime et non point de cette folle ardeur Que les yeux éblouis t'ont maîtresse du cœur, Non d'un amour conçu par les sens en tumulte, A qui L'âme applaudit sans qu'elle se consulte, •Et qui, ne concevant que d'aveugles désirs, Languit dans les faveurs el meurt clans les plaisirs.

Inconvenanceà part, ces vers sont bien faits el prouvent,

dit Voltaire, que Corneille aurait pu écrire encore avec force et pureté, s'il avait voulu travailler davantage ses ouvrages ; niais la pièce est écrite très négligemment : la forme y répond à la matière, et il n'y a point moyen de protester contre la brève et rigoureuse sentence du critique : (( C'est un mariage ridicule, traversé ridiculement, et conclu de même. »

11 est triste de voir Corneille, fermant les yeux sur sa Décadence, exposer ses cheveux blancs aux dédains des acteurs et rejeter sur l'inconstance du siècle, sur les caprices de la mode, une tiédeur que justifiait du reste le déclin de son génie. Ni Horace, ni Cinna, ni Polyeucte et ses autres chefs-d'œuvre n'étaient abandonnés, mais la foule n'a pas de longues complaisances, elle ne connaît qu'un crime au théâtre, c'est l'ennui, et à tout prix elle l'évite. Corneille ne voulut pas comprendre, et il tenta un dernier effort. Il pensa à la Chine pour vaincre l'indifférence, mais il n'alla pas plus loin que l'Euphrate, et c'est à Séleucie qu'il plaça la scène de sa tragédie. Il fit d'un nom de dignité chez les Parthes, du Suréna, un nom d'homme, et sur la foi dePlutarque et d'Appien, il peignit un sujet dont la grandeur et les services importunent un roi, qui sacrifie son bienfaiteur à ses terreurs. On peut croire que Corneille songeait au duc de Guise l dont le dernier descendant l'avait protégé. Ainsi l'instinct dramatique l'acheminait à l'invention delà tragédie nationale. On peut dire que jusqu'au bout Corneille a tenté des routes nouvelles. Saréna (1674) n'est pas sans mérite, l'idée du poème est dramatique, et deux ca-

1. Il y a analogie de situation, et. tout an moins, allusion dans l'emploi ■ In mol historique : on n'oserait.

ractères au moins, celui de Suréna et d'Eurydice, sont bien tracés, mais l'action languit, et il est fâcheux que le péril de Suréna vienne du refus d'épouser la fille d'Orode. Il eût été plus habile de grandir encore Suréna et de pousser les craintes d'Orode au point de rendre le meurtre du héros inévitable. Quand il s'exécute, c'est un crime gratuit et qui de plus dans l'exécution paraît accidentel. L'attentat devait être mieux préparé et plus redouté pour émouvoir. Eurydice aussi n'a pas asseï laissé prévoir l'effet de sa douleur, et lorsque la sœur de Suréna l'accuse d'insensibilité parce qu'elle ne pleure pas et qu'elle répond ;

Non, je ne pleure pas, madame, mais je meurs,

ce beau vers, qui autrement amené serait, selon Voltaire, le sublime de la douleur, surprend plus qu'il ne touche, parce que l'amour d'Eurydice n'a pas paru de nature à produire une crise de mort soudaine. Au reste, ce dernier cri tragique sorti de la bouche de Corneille est un digne adieu au théâtre. Il est beau de couvrir ainsi sa retraite, et que le dernier combat fasse souvenir des plus beaux triomphes d'une carrière si longue et si glorieusement parcourue. Eurydice, avant ce dernier mot, a déjà eu de belles inspirations :

L'amante d'un héros aime à lui ressembler El voit ainsi que lui ses périls sans trembler.

C'est encore elle qui dit, pour détourner les coups qui menacent Suréna :

Si Grassus est défait, Rome n'est pas détruite;

D'autres ont ramassé Les drbris de sa fuite;

De nouveaux escadrons leur vont enfler le cœur,

Et vous avez besoin encor de son vainqueur,

CORNÉJLLE. 225

Suréna lui-même ne parlé-t-il pas la langue â'Horace lorsqu'il dit :

Qu'on veuille mon épée ou qu'on veuille ma tête, Dites un mot. seigneur, et l'une et l'autre est prête; Je n'ai goutte de sang qui ne soit à mon roi, Et si l'on m'ose perdre, il perdra plus que moi. J'ai vécu pour ma gloire autant qu'il falloit vivre.

• Ne reconnaît-on pas la main du grand Corneille dans ces

paroles de Suréna, répondant, à Eurydice, qui lui commande de prendre une autre épouse, parce que les illustres morts dont il tient la place ont assez mérité de revivre en leur race :

Que tout meure avec moi, madame : que m'importe

Qui foule après ma mort la terre qui me porte?

Sentiront-ils percer par un éclat nouveau,

Ces illustres aïeux, la nuit de leur tombeau?

Respireront-ils l'air où les feront revivre

(les neveux, qui peut-être auront peine à les suivre,

Peut-être ne feront que les déshonorer,

Et n'en auront le sang que pour dégénérer?

Voltaire, si dur aux faiblesses du grand Corneille, a-l-il de pareils traits dans les Lois de Minos et dans les Pélopides? et de plus, l'exemple et les paroles de Corneille lui-même ne l'avertissaient-ils pas qu'il est temps à soixante ans de prendre congé. du théâtre, et que « la poésie s'en va avec les dents ' » ?

La vieillesse de Corneille fut contristée par l'affaiblissement de son génie et par l'éclat des succès de son jeune rival. En vain son amour-propre lui faisait illusion sur les causes de cet abandon; en vain, dans sa tendresse pour ses derniers ouvrages, pense-t-il qu'un

1. Ma y.ri('"«ip « on ost allée avec mes dents, » disait Corneille à Chevreau.

regard du roi suffirait pour les placer à cùté de leurs aiués; en vain s'écrie-l-il en s'adressant à Louis XIV :

Achève; les derniers n'ont rien qui dégénère, Rien qui les fasse croire enfants d'un autre père. Ce sont des malheureux étouffés au berceau, Qu'un seul de tes regards tireroit du tombeau. On voit Sertorius, Œdipe, ltodogune, Rétablis par ton choix dans toute leur fortune; Et ce choix montreroit qu'Othon et Suréna Ne sont pas des cadets indignes de Cinna. Sophonisbe à son tour, Attila, Pulchérie Reprendroient pour te plaire une seconde vie, Agésilas en foule auroit des spectateurs, Et Bérénice enfin trouveroit des acteurs.

Le ton de ces doléances montre que le découragement était entré dans son âme. Faut-il ajouter que la détresse de ses finances ajoutait les embarras de la vie matérielle à ces souffrances de l'amour-propre? Incroyable négligence de ces glorieux protecteurs des lettres qui ne savent pas aller au-devant de la misère du génie, oublieux Mécènes auxquels il faut que Boileau réveille la mémoire, pour qu'une tardive aumône vienne atteindre sur son lit de mort celui que Napoléon aurait fait prince et dont la mémoire est l'orgueil de la France ! Malgré ces mécomptes, malgré ce complot de l'indifférence publique et de l'oubliance royale, on aime à penser que la grande àmc de Corneille fut consolée par le sentiment de ses forces et raffermie par sa dignité morale ; pour n'avoir pas à maudire, on veut croire fermement que le jour où Corneille, chargé d'années et de misère, parut au théâtre, et fut salin'1 par les longues acclamations de l'auditoire, qui s'était levé en sa présence, ces suffrages, qui devançaient, en les annonçant,

ceux de la postérité, durent adoucir les blessures de son amour- propre, et lui rendre plus légères les douleurs de la vieillesse, par l'assurance d'une mémoire immortelle.

Corneille mourut dans la nuitdu 30 septembre au 1er octobre 1684. 11 était âgé de soixante-dix-huit ans trois nu>i> et vingt-quatre jours. Racine, directeur désigné de l'Académie française, disputa à l'abbé de Lavau, dont les fonctions expiraient au moment de la mort de Corneille, l'honneur de faire célébrer le service funèbre. L'Académie décida contre lui, et Benserade, qui ne perdait jamais l'occasion d'un bon mot, dit à ce propos : « Nul autre que vous ne pouvait prétendre à enterrer Corneille ; cependant vous n'avez pu y parvenir. » Racine fit mieux, il s'inclina devant la gloire de son maître, et il la célébra enfermes dignes de Racine et de Corneille.

Il y a des écrivains sur lesquels on n'a jamais tout dit, parce que le sujet est inépuisable, et avec lesquels on ne craint pas les redites, parce que, tout connus qu'ils sont, personne ne se fatigued'en entendre parler. La Fontaine est de cette famille : aucun poète n'a été loué plus souvent et par autant d'habiles critiques, aucune biographie n'a été tant de foisreproduite, nidétailléeavec autant de complaisance; et cependant d'autres critiques et d'autres biographes viendront qui, pas plus que nous, ne s'arrêteront pour avoir été devancés. Pourquoi, en effet, se refuser à soi-même et interdire aux autres le plaisir de parler d'un vieil ami d'enfance dont le souvenir est toujours nouveau et charmant? Aussi bien sa vie nous expliquera peut-être dans quel sens il faut entendre l'antique proverbe que les Champenois répètent et laissent courir sans inquiétude.

Celui qu'on devait surnommer le bonhomme naquil sur la lisière de la Champagne, à Château-Thierry, où son père, Charles de La Fontaine, exerçait les fonctions de maître des eaux et forêts. Sa mère, Françoise Pidoux, était fille d'un bailli de Coulommiers. Enfant aimable et nonchalant, il étudia avec mollesse, et le cours de ses études ne révéla aucun des germes de son génie. A vingt ans, après avoir lu quelques livres

de piété, il se crul la vocation de la vie ecclésiastrque, et il entra au séminaire de Saint-Magloire, où il ne de-

meura qu'un an. Il ne prit aucun goût à la théologie, et on peut le croire sur parole lorsqu'il dit : « Ce n'est pas mon fait de raisonner sur les matières spirituelles, j'y ai eu mauvaise grâce toute ma vie f. Son exemple avait entraîné son frère Claude, qui persévéra. Au sortir du séminaire, La Fontaine mena, dans la maison paternelle, cette vie de désœuvrement et de plaisirs qui énerve, surtout en province, les jeunes gens de famille. Pour le ranger au devoir, on le maria, et son père lui transmit sa charge. Il avait alors vingt-six ans, et le démon de lapoésie n'était pas encore venu. La Fontaine ne se pressa jama:s.

Lue ode de Malherbe, récitée par hasard devant lui, éveilla le goût de la poésie dans son âme, que le plaisir et la paresse s'étaient seuls partagée jusqu'alors. Il lui avec transport Malherbe toutentier, et tâcha de limiter; mais Malherbe, oui, Malherbe lui-même aurait gâté La Fontaine, si deux amis, Pintrel et Maucroix, ne l'eussent conduit à la lecture de? vrais modèles. La Fontaine a fait lui-même l'aveu du danger qu'il a couru :

^^' pris certain auteur autrefois pour mou maître. Il pensa me gâter 2 : à la lin, p^ràce aux dieux, Horace, par bonheur, me dessilla les yeux.

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