‹ Essais de littérature françaiseChapitre 34 sur 58 · Lettre IV. à madame de (.a Fontaine · texte numérisé non relu

Lettre IV. à madame de (.a Fontaine

'4 On a souvent dit que La Fontaine désignait Voiture par ce « certain auteur qui pensa le gâter » : mais c'est bien Malherbe qui est on cause. En effel . I.a Fontaine ajoute :

L'auteur avait du bon, du meilleur : et la France Estimoit dans ses vers le tour et la cadence.

Cela peut-il se dire de Voiture, qui est un poète, affecté sans doute, mais sur-

Platon et Plutarque, parmi le* anciens, furent ses auteurs de prédilection ; il les lisait dans des traductions, car il n'a jamais su le grec; entre les modernes, il s'était attaché de préférence à Rabelais, à Marot et à d'Urfé, dont VAstrée faisait ses délices.

Le mariage ne fixa pas l'inconstance de ses goûts. Marie Héricart, qu'on lui fit épouser en 1647, avait de la beauté et de l'esprit; mais elle manquait de ces qualités solides, amour de l'ordre et du travail, fermeté de caractère, qui auraient subjugué et discipliné son mari.

Pendant qu'elle lisait des romans, La Fontaine allait se distraire ailleurs, ou rêvait, soit à ses vers, soit à ceux de ses poètes favoris. La fortune du jeune ménage ne tarda pas à s'obérer. Le père de La Fontaine laissa, de son coté, une succession embarrassée :"des emprunts contractés pour acquitter les dettes et laisser le bien intact devinrent de nouvelles causes d'embarras, de sorte qu'on s'explique facilement que notre poète, intout négligé, et ne s'applique-t-il pas forcément à « celui qui le premier en France, » comme dit Boileau,

Fit sentir dans les vers une juste cadence.

Malherbe pensa gâter notre porte parce que, tout entier à ce maître, l.a Fontaine négligeait les anciens; et, ce qui aurai! été plus grave encore, la maîtresse des anciens, la nature. C'est en effet à l'aide de ces deux modèles qu'on arrive à la souplesse, à la grâce, charme suprême de la poésie. Au^si l.a Fontaine ajoute-t-il:

Ils se moquent de moi, qui, plein de ma lecture, Vais partout prêchant l'art de la simple nature.

Or Malherbe, qui est un si noble poète, n'est pas un poète naturel ; il aurait donc pu gâter son admirateur, et pour qu'on ne s'y trompe pas. l.a Fontaine caractérise l'auteur qui a pensé le gâter par un vers qu'il emprunte

a Malherbe lui-même,

Tous métaux y sont or, toutes Heurs y sont rose?.

habile aux soins d'intérêt, incapable d'ailleurs de s'imposer aucune privation, et ne trouvant auprès de lui ni secours, ni direction, ait mangé, comme il ledit raie ment, son fonds avec son revenu, de manière à n'avoir plus, après quelques années, ni revenu nifonds. L'exercice de la charge de maître des eaux et forêts le borna vraisemblablement à de longues promenades sous les vieux arbres des bois soumis à sa juridiction, et à de non moins longs sommeils sur les tapis de verdure au bord des ruisseaux murmurants. Nous avons bien le droit de le supposer, puisqu'il est avéré qu'à plus de soixante ans La Fontaine ignorait encore ce que les forestiers entendent par bois en grume, bois marmenteau et bois de touche *. La poésie le charmait; ses premiers essais s s bornèrent à des vers de circonstance qu'on prisait fort à Château-Thierry : il s'enhardit enfin jusqu'à tenter une comédie; comme l'invention lui manquait, il prit une pièce de Térencedont il conserva l'intrigue, le nom des personnages, l'ordre des scènes, les paroles mêmes, qu'il voulut reproduire avec fidélité. Toutefois, par scrupule de morale, ce qui est à noter comme contraste avec ce qu'il fit plus tard, il ôta au sujet ce qu'il avait de piquant et de dramatique, en ne poussant pas les choses aussi loin que Térence. La pièce qu'il avait choisie, YEunuque, ne convenait guère à notre théâtre ; il n'essaya pas de la faire représenter, mais il la publia, et ce fut par cette œuvre médiocre,

1 !1 avoue qu'il a appris dans le Dictionnaire universel ce que c'est que du 1 1 o i s on grume, qu'un bois marmenteau, qu'un bois de touche, cl plusieurs autres tonne- de son métier qu'il n'a jamais su. „ [Second faotum de Furelière.)

quoique assez bien versifiée, que son nom commença à

se produire. Il avait alors trente-trois ans.

Ce fut vers cette époque qu'un de ses parents. J.. Tannait, conseiller du roi, le présenta à Fouquet, dont il était Je substitut auprès du parlement de Paris. Le surintendant aimait les gens de lettres; il les accueillait avec grâce etles pensionnait généreusement. C'était dans le luxe royal de sa maison ou plutôt de sa cour, non pas un accessoire, mais un des ornements préférés, et c'est de ce côté que lui vinrent, plus tard, les seules consolations de sa disgrâce. La Fontaine devint le poète ordinaire de Fouquet, et reçut une pension de mille francs, à charge d'acquitter chaque quartier par une pièce de vers. Dès lors il fut de toutes les fêtes, ses yeux étaient éblouis, son cœur ému, son esprit éveillé. Les années qu'il passa au milieu des magnificences de cette vie voluptueuse furent un véritable enchantement : il en a laissé des traces dans les fragments du Songe de Vaux, premiers indices d'un talent qui devait s'élever jusqu'au génie; la joie fut sa première muse, mais la douleur l'inspira bien plus heureusement, car Y Élégie aux nymphes de Vaux, sur la disgrâce du surintendant, le plaça à la hauteur des maîtres. Jusqu'à ce moment, La Fontaine n'avait guère été qu'un versificateur aimable, facile, ingénieux; cette fois, il fut poète, et ses plaintes touchantes sont demeurées un deschefs-d'ouivre de la langue. La Fontaine ii(5 pleurait pas seulement dans Fouquet la perte de ses plaisirs et de ses espérances, mais le malheur d'un homme qu'il aimait sincèrement par reconnaissance, et dont les brillantes qualités l'avaient séduit. Ce ne fut

pas une émotion passagère : quelques mois après, en passant à Amboise, l'ami fidèle voulut visiter la chambre du château où Fouquet avait commencé sa captivité: il ne put y pénétrer, mais il s'arrêta sur le seuil, ses pleurs coulèrent avec amertume, et « sans la nuit, on n'aurait pu, dit-il, l'arracher de cet endroit ».

Les succès de notre poète, parmi cette élite de beaux esprits et de femmes charmantes qui se pressaient autour de Fouquet, ne s'expliqueraient guère si l'on ajoutait foi pleine et entière à cette légende de distractions bizarres et de surprenantes naïvetés qui nous est parvenue en se grossissant toujours. On ne saurait nier qu'il ne lût volontiers rêveur, distrait et crédule ; mais l'accueil qu'on lui fait, l'empressement qu'on lui témoigne, en de si bons lieux, doit nous faire croire qu'il savait aussi être aimable quand il le voulait. Par la distraction il dérobait son esprit au contact d'un entourage importun, il ne se donnait qu'à ceux qui lui plaisaient; mais alors il se donnait tout entier, avec son enjouement, sa fine raillerie, sa délicatesse et sa spirituelle bonhomie. Sa nature nonchalante lui interdisait tout effort; il fallait se passer de lui, si on ne savait pas le prendre et l'animer; on conservait bien la présence de son corps, mais son esprit se repliait ou s'envolait; on peul même ajouter que la rêverie était en lui une manière de politesse pour dissimuler son ennui : sans doute alors il allait retrouver ses bêtes, mais il ne le disait pas. La distraction étant pour La Fontaine un moyen d'indépendance à l'aide de quoi il pouvait se livrer à ses heures et se reprendre à sa fantaisie, il n'y a pas à s'étonner que par la suite il ait laissé croître

démesurément un défaut qu'on lui passait, et dont il se trouvait bien.

La disgrâce de Fouquet ramenait La Fontaine vers La vie de famille, moins propre que jamais à se soumettre aux devoirs qu'elle impose. Un fils lui était né, qui aurait dû l'y attacher, mais les enfants que notre poète a tant amusés depuis étaient ses ennemis naturels, et son aversion pour eux n'a jamais manqué l'occasion d'éclater. Ce petit peuple 1, comme il les appelle, lui fut toujours insupportable : il est certain qu'aux indifférents ils paraissent exigeants, importuns, bruyants, avides de petits soins, et tyranniques au dernier point, terribles enfin; d'ailleurs ils lui faisaient concurrence : partout La Fontaine a voulu être et il a été l'enfant de la maison, enfant gâté dont on choyait les caprices, dont on caressait les faiblesses. Sa vie est une enfance de tous les âges ; il a grandi, grisonné et vieilli dans une enfance non interrompue : il ne faut pas le juger sur un autre pied. C'est la clef et un peu l'excuse de cet abandon des sérieux devoirs de l'homme, qu'il faudrait sévèrement blâmer en lui si on y appliquait les règles d'une morale, rigoureuse. On lui pardonne d'avoir voulu être heureux, parce que tout son être aspirait à la volupté. Volupté des sens, volupté de l'intelligence 2, impatience de foute, douleur, de toute contrainte, de tout sacrifice ;

1. « De vous dire quelle est La famille de ce parent et quel nombre d'enfante il a, c'est ce que je n'ai pas remarqué, mon humeur n'étant nullement de m'anvter à. eopelil peuple. - Lettre VI, à sa femme.

2. Sur ee poinl nous avons un aveu complet, el assez poétique pour être reproduit :

Volupté, volupté, qui tus .iailis maîtresse

Du pi u< bel espi il de la I irè< e, Ne nif dédaigne |>a>; viens-t'en loger chet moi,

Tu n'y seras \n< sans emploi

LÀ FOiNTAlNE. 235

■if amour de tout ce qu'on peut aimer sans effort et sans vertu ; caractère inolVensiï, bienveillant, sincère, quoique inerte, grâce merveilleuse, bonhomie charmante, délicatesse exquise de pensée et de langage, riant * imagination, voilà tout La Fontaine. Qu'on se garde bien de lui demander autre chose.

De l'humeur dont il était, La Fontaine devait saisir avec empressement l'occasion de s'éloigner de sa famille et de Château-Thierry, qui n'était plus pour lui qu'un tombeau. Pour se distraire de sa douleur, tout en s'y rai tachant extérieurement, il suivit à Limoges son parent Jannart, exilé parlettrede cachetauprès de madame Bouquet, dont il administrait la fortune. Notre poète a fait le récit de ce voyage dans une suite de lettres à sa femme, semées de jolis vers et pleines d'enjouement. Son I séjour à Limoges fut de courte durée, et nous le retrouvons bientôt partageantson tempsentre Paris et Château- Thierry, tantôt en garçon, tantôt avec madame La Fontaine, qui d'abord le suivit assez souvent dans ses exlursions. Ces déplacements etce double train de maison durent précipiter le dérangement de ses affaires; mais il s'en inquiétait peu : d'ailleurs son bien seul y passait, car il n'y avait pas communauté entre lui et sa femme, qui plus tard put vivre dans l'isolement, à l'abri du besoin. Disons aussi, en passant, qu'il n'oublia pas tout d'abord ce fils qu'il jugea devoir être un charmant garçon, dans cette courte et singulière entrevue dont on a

J'aime le jeu, i*amour, les livres, la musique,

La ville et la campagne, enfin tout: il n'est rien

Qui ne me soit souverain bien, Jnsqa'an sombre plaisir 'l'un r-a>:ir mélancolique.

CAmoths de Psyché, liv. IL]

tant parlé, et qu'il s'en occupa jusqu'au moment où il fut déchargé de ce soin par la générosité du procureur général de Harlay. De cette époque datent ses rapports avec Racine, autre Champenois, son confrère en poésie. Leur liaison dut se faire par l'entremise de Molière, que La Fontaine avait connu et par conséquent aimé et admiré chez Fouquet : Racine amena Boileau, et Molière Chapelle, cet incurable provocateur d'orgies, Anacréon aviné, toujours en guerre contre la raison de nos quatre poètes, surtout vers la fin de leurs soupers. Le sévère Boileau gourmandait parfois les convives sans trop de succès, et l'on sait même qu'un beau jour Chapelle l'enivra pendant le cours d'un sermon qu'il improvisait au cabaret pour ranger son ami à la tempérance. Nos bons apôtres menaient une joyeuse vie, qui toutefois faillit avoir une issue tragique, puisqu'à la suite de ce dîner d'Auteuil, où l'ivresse les avait conduits à philosopher mélancoliquement, la philosophie! les poussait vers la Seine pour y noyer leurs chagrins, si Molière n'eût par bonheur fait remarquer que ce dénomment remis au lendemain serait plus héroïque. Quoi qu'il en soit, la bonne chère n'était qu'un accessoire; la poésie qui les avait rapprochés tenait le premier rang] et on peut se faire une idée du charme et de la solidité de leurs entretiens par ce qu'en rapporte La Fontaine dans le premier livre de sa Psyché. Cette heureuse cod frériese divisa bientôt, Lu mauvais procédé de RacinJ éloigna Molière; la faveur royale rendit Boileau et. Rai cine plus circonspects; Chapelle se débaucha outre mesure, et La Fontaine, tout .mi gardant ses amis, allait rêver et se divertir ailleurs.

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