LA KO MAINE
Pendant que cette intimité durait, La Fontaine emmêlait souvent llacinc etBoileau à Cdi à te au -Thierry, op il illait de temps à autre vendre quelque bout de terre unir établir une espèce de balance (Mitre ses recettes et ;e> dépenses. L'aimable Maucroix, autre épicurien, arrivait de son côté pour compléter la fêle, qui se continuait i Reims, où le chanoine attirait volontiers son cher La fontaine, qui ne demandait pas mieux que de l'y suivre; .•ar, nous dit-il.
Il n'est cité que je préfère à Reims :
G'esl l'ornement et l'honneur de la France.
Juels que soient les motifs de la préférence qu'exprime ci La Fontaine, ce n'est pas moi qui le démentirai, Shampenois que je suis de raceet de cœur. Je tiens par rop de liens à la ville où je suis né, et que je ne revois jamais sans une tendre émotion, pour ne pas être touché du bien qu'on en dit et des hommages qu'on lui rend. Mais passons.
dette vie de dissipation éloigna madame La Fontaine, qui cessa bientôt de suivre son volage époux à Paris : la séparation s'était opérée, sinon sans orages, au moins sans procès. Racine engagea souvent son ami a renouer, et c'est pour obéir à ces conseils qu'il fit ce voyage à Château-Thierry, dont il revint après deux joins, sans avoir vu madame La Fontaine. L'anecdote est partout: « Eh bien! êtes-vous réconcilies? avez-vous vu votre femme? — J'ysuisallé, mais elleétaitau salut. » Admirable naïveté, s'écrient les biographes, trait charmant de bonhomie et de distraction! Hélas! non. La Fontaine savait ce qu'il faisait; il était parti à contrecœur, par condescendance pour ses amis; sa promesse
:»:;* Là FONTAINE.
le pousse jusqu'à la porte de son logis; mais, n'ayant trouvé personne, il n'y reviendra pas, trop heureux qu'il est d'avoir dégagé sa parole et évité une entrevue qu'il redoutait; puis, à son retour, il paye ses conseillers d'une excuse d'enfant, dont il ne sera pas le dernier à rire de bon cœur. Rien de plus naturel que ce manège : il a cédé par faiblesse; mais sa volonté, qui persistait sous une docilité apparente, se retrouve et triomphe à la fin.
La Fontaine a déjà plus de quarante ans, et à part sa froide comédie de X Eunuque et l'admirable élégie sur Fbuquet, ce n'est encore qu'un bel esprit aimable et un poète de société. Remarquons cependant qu'il obtint alors la charge de gentilhomme servant de la duchesse douairière d'Orléans, veuve de Gaston, frère de Louis XIII. La petite cour du Luxembourg, à défaut de celle du grand roi, accueillait La Fontaine, qui y vivait dans une douce intimité : sa charge n'était pas simplement honorifique et elle servait à justifier des libéralités qui venaient toujours à propos. La duchesse de Bouillon ne négligeait pas non plus notre poète ; il l'avait vue à Château-Thierry, et cette princesse de mœurs faciles et d'esprit voluptueux l'avait engagé à appliquer son talent pour les vers à l'imitation de ces contes badins et galants qu'Arioste et Boccace avaient empruntés à nos trouvères- Ce conseil, suivi avec empressement, lit rencontrera La Fontaine une des veines de son génie et le mit sur la voie de l'apologue, faconde lut son débul dans le conte. Ce récit, librement imité de l'Arioste, fut l'occasion d'un débat littéraire dans lequel Boileau rompit une lance en Paveur de son ami contre un autre imitateur qu'on lui
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opposait alors, et qu'on a oublié depuis; quelque chose tomme Pradon mis en parallèle avec Racine. Le succès encouragea le conteur, qui mit successivement au jour d'autres nouvelles non moins ingénieuses et tout aussi libres. Ce côté de la gloire de La Fontaine doit être voilé: car, bien que l'ingénuité corrompue du bonhomme n'ait [>as embrassé l'immoralité de propos délibéré, et qu'il se soit étonné que pour cinq ou six contes bleus on l'ait accusé de pervertir l'innocence, l'accusation n'en Bst pas moins fondée *. La licence des tableaux qu'il trace, loin d'être couverte par la grâce d'un style inimitable, n'en est que plus dangereuse. Toutefois, de ses deux chefs-d'œuvre en ce genre, il y en a un au moins, le Faucon, qui n'offense en rien la pudeur. Ajoutons bien vite, et pour courir sur ce sujet scabreux, que, dans aucune langue et par aucun poète, l'art du récit n'a été porté à ce degré de perfection.
Le talent désormais reconnu et apprécié de La Fontaine l'aurait désigné aux bienfaits de Louis XIV, qui allaient au-devant du mérite, et souvent même de la médiocrité littéraire, si son genre de vie peu régulier et le caractère de ses dernières poésies n'eussent éloigné la faveur du monarque et du rigide Colbert, dispensateur de ses libéralités. Le souvenir de Fouquetne suffit pas à expliquer cette négligence, puisque l'éloquent défenseur du surintendant, Pellisson, était en ce temps même ac-
1. Nous pouvons condamner La Fontaine par sus propres paroles : il a fort lii'.Mi dit ailleurs :
Point de tels amants dans ces lieux, Psyché s'en tiendrait ofl'cnsée ; Ne les offres point à ses yeux, tt moins encore à sa pensée.
(Amours de Psyché liv. 1.
cueilli et protégé. La chute de Fouquet était assez profonde et désespérée pour que l'amnistie couvrit tous ses amis. N'attribuons pas non plus cet abandon à ce qu'on appellerait aujourd'hui l'opposition de La Fontaine : le bonhomme n'était pas si courageux ni si progressif; il ne demandait pas mieux que dï'tre poète de cour, et dans l'occasion sa voix se mêlait au concert universel pour célébrer les merveilles du règne de Louis le Grand. La vérité est qu'on lui tenait rigueur pour les licences poétiques de ses vers et de sa conduite : lorsqu'il aura promis d'être sage, on le croira sur parole, il aura part aux faveurs royales et on lui ouvrira les portes de l'Académie.
Le tort de ces compositions licencieuses doit être partagé entre La Fontaine, qui se laissa faire, et la duchesse de Bouillon, qui le provoqua l. Quoiqu'il ait continué de son plein gré, il n'avait pas la conscience parfaitement nette sur ce point, et il essaya de compenser ses torts par d'autres ouvrages. Sans y être invité, il voulut travailler, de son coté, à l'instruction morale e1 à L'amusement du dauphin, dont l'éducation commençait alors. (Vêtait un moyen honorable de faire sa cour et de se purifier. L'élégance de Phèdre, la simplicité d'Esope l'avaient séduit, et l'ambition lui vint de les imiter : quoique passé maître dans l'art de conter et de peindre, il ne se doutait pas qu'il allait éclipser ses modèles. U se mettait naïvement au-dessous de Phèdre, et Fontenellr a dit plaisamment que c'était par bêtise. Traduisons ce
1. La Fontaine savait si peu résister aux suggestions de l'amitié, qu'il composa encore, à la prière de la duchesse de Bouillon, un poème sur le Quinquina, et, d'aprÔB les conseils de MM. de Port-Royal, le récit de la Captivité 'le Saint'Âfalc,
mot piquant par admiration sincère et exagérée des noms consacres, et nous aurons la simple vérité. Le sentiment du beau uni au désir d'atteindre la perfection est d'ailleurs un principe de modération dans l' amour-propre. J'ai remarqué que les prodiges d'orgueil qui nous épouvantent tans l'histoire des lettres se rencontrent presque toujours clie/ les poètes à sang chaud, d'une fécondité inépuisable et sans goût. Scudery est un type en ce genre, mais il n'est pas unique. \)c6 facultés même médiocres, exaltées par une lièvre non intermittente, simulent à merveille les transports de la véritable inspiration, et le plaisir que donne la production instantanée, irréfléchie, dégénérant en ivresse , explique ces vanités démesurées , qu'on prend pour de la folie. La veine facile, ingénieuse et délicate de La Fontaine, outre la simplicité naturelle de son caractère, le préservait de ces illusions et l'exposait même à méconnaître la valeur réelle de son génie. Il fallut d'abord que sa vocation lui fut révélée, et, plus tard, la gloire seule put l'avertir que son talent l'élevait aux premiers rangs.
Le premier recueil des fables, composé de six livres, parut en 1668, sous le modeste titre J de Fables (ï/isopc, mises en vers par M. de La Fontaine; il était dédié au dauphin. Cette dédicace nous révèle la secrète intention du poète : plus tard, nous le verrons coopérer plus directement encore à l'éducation du petit-fils de Louis XIV, par l'entremise de Fénelon. Avant d'arriver, après tant d'autres, au jugement de ces inimitables compositions, remarquons avec quelle lenteur le talent de La Fontaine
1. La Bruyère publiait de mime son chef-d'œuvre, en se cachant discrètement derrière Théophraste.
s'est développé pour parvenir à cette maturité féconde et sereine. Si notre poète, insouciant du côté de la fortune, a laissé son patrimoine dépérir, voyez comme il a donné du temps, de l'air pur et du soleil, à la paisible culture, à la croissance continue de son génie. L'arbre s'est couvert de branches, les feuilies sont venues les orner dans la saison, et les fruits les plus savoureux ne demandent qu'à s'en détacher. Illustre nonchalant, vous aviez bien le droit de négliger les soins vulgaires de la prudence humaine, de manger, comme vous l'avez dit, votre fonds avec votre revenu matériel, puisque vous cultiviez un autre fonds qui donnera d'immortelles richesses! On voit des temps où l'on procède autrement : l'imagination n'exclut pas toujours les calculs intéressés; mais certains auteurs appliquent à leur intelligence la méthode que vous avez suivie pour dissiper votre héritage; dans leur folle prodigalité, c'est le fonds de leur génie qu'ils dévorent avec le revenu ; impatients de produire, ils ne se contentent pas des fruits légitimes, ils prennent sur le capital ; leur fécondité de serre-chaude épuise le terrain, et après quelques moissons luxuriantes, ce sol qu'on voulait croire inépuisable, tant il paraissait riche, n'offre plus que des landes stériles et dévastées.
L'imprévoyance de La Fontaine devait tenir un peu à sa confiance dans le dévouement de ses amis, qui, du reste, ne lui manqua jamais. Lorsque la mort vint lui enlever la protection de la duchesse d'Orléans, il fut aussitôt recueilli par madame de La Sablière, dont la générosité pourvut à tous ses besoins, et dont la délicatesse prévint tous ses désirs. (Test sans doute la re-
connaissance qu'elle inspirait qui arracha du cœur do La Fontaine ces vers que tant d'autres ont pu répéter depuis avec amertume :
Qu'un ami véritable est une douce chose!
Il cherche vos besoins au fond de voire cœur.
Voilà encore un de ces noms devant lesquels on aime à s'arrêter. Madame de La Sablière exerça un véritable patronage sur les savants et les gens de lettres; sa maison leur était ouverte, et sa fortune encourageait leurs travaux. Sauveur, Roberval, Bernier, éprouvèrent sa discrète libéralité, qui se déguisait pour se répandre plus largement. Elle aimait la science, et la possédait sans l'afficher; elle faisait le bien avec passion, tout en le dissimulant sous des ruses délicates; elle put, sans perdre l'estime publique, donner son cœur au marquis de La Fare, et transformer en vertu, aux yeux d'un monde indulgent, une fidélité transposée, mais inaltérable. Au reste, ce dévouement de l'amour mondain ne fut qu'une transition aux élans de la piété la plus sincère, qui remplit les dernières années de sa vie. La Fontaine fut, jusqu'à soixante-douze ans, le génie familier de l'hôtel de madame de La Sablière; il y passa plus de vingt années dans une complète sécurité, d'abord dans le commerce d'une société choisie de beaux esprits et de savants, et plus tard en hôte indépendant, faisant lui-même les honneurs du logis à des visiteurs un peu mêlés qu'il attirait pendant les longues retraites religieuses (Je la maîtresse de la maison, désormais tout entière au salut de son âme.
La Fontaine n'a plus à chercher de nouveaux pro-
tecteurs; sa destinée es! assurée : comme le rat de la
fable, il a
Le vivre el le couvert : que faut-il davantage?
il lui fallait bien quelque chose encore, et il le trouvait sans trop de difficultés. Nous sommes donc tranquilles sur son compte comme lui-même : il profitera de cette sécurité pour se livrer avec abandon au démon de la poésie, qui ne le quitte plus. Ses premières fables ont été accueillies avec faveur, il en composera de nouvelles, et par un bonheur que peu de poètes ont rencontré, ses recueils, en se succédant, accroîtront sa renommée. Cependant ce genre préféré ne l'avait pas absorbé complètement; le roman de Psyché, et quelques pièces de théâtre l'occupèrent par intervalles. Psyché, qu'on néglige de nos jours et bien à tort, l'amusait beaucoup; il y revenait volontiers pour se délasser d'autres travaux, et même il parvint à l'achever, malgré la peur que lui faisaient les longs ouvrages. Le Songe de Vaux fut moins heureux ; mais comment rappeler les enchantements et la féerie de ce château quand Fouquet usait obscurément les restes de sa vie dans une douloureuse captivité? Versailles avait surpassé ces magnificences, et le talent descriptif de La Fontaine se dirigea vers la peinture du palais dont les merveilles naissantes frappaient tous les yeux : il les rattache incidemment à la trame de sa fable allégorique, encadrée à la manière de Platon, et OÙ il introduit avec Ini-mèin \ sons des noms empruntés, Molière où plutôt Chapelle, Boileau et Racine. La publication de ce roman, dont la prose est élégante el qui renferme une foule de vers excellents,
suivil de près les premières Fables. On l'accueillit avec faveur, et Molière, aidé de Corneille et de Quinault, en tira un opéra dont la musique fut composée par Lulli. Dans ce roman, La Fontaine a pris Apulée pour guide; mais il ajoute beaucoup à son modèle, et il l'efface lorsqu'il l'imite. On peut dire qu'il en use avec lui comme il a fait avec Phèdre.-
Les tentatives dramatiques de La Fontaine furent rarement heureuses, on doit l'avouer ; mais Furetière exagère certainement lorsqu'il nous dit que les comédiens n'osaient jamais donner une seconde représentation de ses pièces, de peur d'être lapidés. Quoi qu'il en soit, le théâtre le charmait et plus encore la société des acteurs : quand le salon de madame de La Sablière lui paraissait trop sérieux, il allait se distraire chez la Ghampmeslé, et pendant que Racine formait le talent de cette grande actrice, La Fontaine aidait le mari dans la composition de comédies médiocres où son talent a laissé peu de traces. C'est ainsi qu'on lui a fait partager la responsabilité de Ragotin, imitation incolore du Roman comique. Il n'v a rien à dire de Je vous prends sans vert, qu'on lui attribue et qu'on peut laisser à Ghampmeslé, qui n'y gagnera pas grand' chose : La Fontaine y perdrait. On remarque des scènes ingénieuses dans la Coupe enchantée; mais, entre toutes les pièces présentées au théâtre par Ghampmeslé, il y en a une qu'on voudrait pouvoir assigner à La Fontaine en sûreté de conscience, c'est le Florentin, petite comédie amusante qui contient une scène digne de Molière. La part de La Fontaine dans ces pièces qui lui ont été attribuées ou imputées est difiicile à déterminer. Ge qui est hors de doute, c'est qu'il a
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eu un moment Ja pensée de faire une tragédie, peut-être à l'instigation de Racine, qui ne se refusait guère une malice, entre amis surtout. Achille fut le héros de notre poète : mais il s'arrêta prudemment après un commencement d'exécution.
Ceci nous amène à dire un mot de la grande, unique et courte colère de La Fontaine. Toujours prompt à céder aux conseils de ses amis, il prêta imprudemment l'oreille au perfide Lulli, qui lui demandait à bref délai les paroles d'un opéra. La musique devait être merveilleuse, la cour porterait aux nues le compositeur et le poète, qui auraitson entréelibre au théâtre et force droits d'auteur. Quelle séduction! La Fontaine se mit à la besogne courageusement sous la surveillence de Lulli, qui le pressait vivement et lui imposait chaque jour de nouvelles corrections; le poète se prêtait avec docilité au travail accéléré et même aux ratures. Il avait fini, lorsqu'il apprit que son déloyal instigateur avait passé avec tout son bagage de notes à la Proserpine de Quinault. Qu'on juge de sa fureur! Quatre mois d'efforts en pure perte, la captation, l'abandon imprévu, la fourberie, peut-être aussi des nuits sans sommeil, combien de griefs contre le traître ! La Fontaine n'y tint pas, et il fit une satire pleine de fiel et de bile, dans laquelle il se plaint d'avoir été enquhxaudé. Ce violent transport ne dura pas. Madame de Thianges pratiqua entre le coupable et l'offensé une réconciliation qui présenta peu d'obstacles : car, après tout, Lulli était bon convive, ef La Fontaine n'était pas de force à loger longtemps I;, colère. \)n ressentiment l'aurai! gêné : aussi pendanl toute sa vie il ne garda jamais d'inimitiés; ses amis
LA FONTAINE. Ul
pouvaient se refroidir ou se brouiller entre eux, il les conservai! tous el les voyail séparément.
Les excursions poétiques de La Fontaine hors «le son vrai domain»1 n'enlèvent rien à sa renommée; elles demeurent comme inaperçues entre les rayons de sa gloire de fabuliste. Pour la postérité, il n'est pas autre chose, puisque nous devons oublier ses Contes; mais la fable, telle que Ta faite La Fontaine, est une des plus heureuses créations de l'esprit humain. C'est proprement un charme, comme il le dit, car toutes les ressources de la poésie s'y trouvent employées dans un cadre étroit. L'apologue de La Fontaine tient à l'épopée par le récit, au genre descriptif par les tableaux, au drame par le jeu des personnages et la peinture des caractères, à la poésie gnomique, par les préceptes : ce n'est pas tout, car le poète intervient souvent en personne. Le charme suprême de ces compositions, c'est la vie. L'illusion est complète; elle va du poète, qui a été le premier séduit, au spectateur, qu'il entraîne. Homère est le seul poète qui possède cette vertu au même degré. La Fontaine a réellement sous les yeux ce qu'il raconte, et son récit est une peinture; son àme, doucement émue du spectacle dont elle jouit seule d'abord, le reproduit en images sensibles. Là se trouve le secret principal du style de I La Fontaine; tout y est en tableaux et en figures. Cette simplicité dont on le loue n'est que dans le naturel des images qu'il choisit ou qu'il trouve pour représenter sa pensée ou plutôt son émotion. Si l'on y regarde de près, on verra que l'invention dans le langage n'a jamais été portée plus loin; le mot abstrait ne paraît pas, la métaphore y supplée de manière à parler aux sens. Les ha-
biles critiques qui se sont donné, sur quelques Initie-. le plaisir d'en analyser les beautés, n'ont pas eu d'autre soin que de signaler des images, des hypotyposes, comme disent les rhéteurs. A proprement parler, on ne lit pas les fables de La Fontaine, on les regarde; on ne les sait pas, on les voit. Ne prenons qu'un exemple, la Mort et le Bûcheron, puisque deux grands poètes ont misérablement lutté contre le bonhomme : ce qui tue Boileau et J.-B. Rousseau dans cette risible rivalité, c'est l'abstraction; ce qui fait triompher La Fontaine, c'est l'image qui luit aux yeux et qui pénètre le cœur. Si l'on ajoute à cet attrait continu de la réalité vivante le plaisir que cause l'image de l'humanité visible sous ces symboles animés, on aura les deux principes de l'intérêt universel qu'excitent les fables de La Fontaine, je veux dire l'illusion qui éveille l'imagination, et l'allusion qui porte une seconde image dans l'esprit. L'illusion qui domine et inspire si heureusement La Fontaine ne tient pas seulement à l'imagination, mais à la sensibilité : dans sa longue familiarité avec les animaux, il s'est pris pour eux, comme pour la nature, d'un amour véritable, il les porte dans son cœur, il plaide leur cause avec éloquence, et dans l'occasion il s'arme de leurs vertus pour faire le procès à l'humanité. Ajoutons qu'il donne à la fable le pas sur la réalité, c'esl elle qui est à ses yeux la démonstration du fait, et il le déclare avec une adorable naïveté :
De cette vérité deux fables feront foi, Tanl La chose en preuves abonde!
Comment l'illusion de celui qui est si bien ri si complètement sous le charme ne serait-elle pas contagieuse ?
Il ne faut pas croire que La Fontaine n'ait pas eu de
précurseurs en France dans la fable. Les trouvères s'y étaient exercés, et l'un des plus singuliers monuments de la littérature au moyen âge, le Romande Renart, est une véritable histoire de la société féodale, représentée par le règne animal. L'assimilation des hommes et des bêtes y est complète, et cette étrange épopée tire son intérêt de la perpétuelle allusion que nous venons de signaler dans La Fontaine. Mais notre poète n'a pas puisé à cette source féconde, il ignorait également que Marie de France, au treizième siècle, avait porté, dans l'imitation d'Ésope, la naïveté qu'il a retrouvée et surpassée, et que d'autres poètes du même temps avaient développé les mêmes sujets, en lui dérobant par avance quelques vers qu'il a repris sans le savoir l. La Fontaine a remonté directement aux sources grecque, latine ou orientale, Esope, Phèdre et Bidpaï sont habituellement ses modèles; mais parmi les Français il a rencontré quelques guides qui auraient pu le diriger vers la perfection que seul il a pu atteindre. L'auteur, quel qu'il soit, de Y Avocat Patelin, a introduit dans cette admirable farce la fable du Corbeau et du Renard, auquel il adonné le nom de maître, adopté par La Fontaine; Clément Marot a fait un petit drame plein de grâce et d'enjouement, de la fable du Rat et du Lion, et le génie de Régnier le satirique avait pris les devants, sous d'autres noms, pour celle du Loup et du Cheval. La Fontaine n'a pas connu d'autres aïeux que ces trois poètes parmi les modernes, et l'on peut ajouter qu'il n'a guère songé aies imiter ; malgré quelques analogies fu-