‹ Essais de littérature françaiseChapitre 36 sur 58 · Robert. Fables inédites, etc · texte numérisé non relu

Robert. Fables inédites, etc

gitives qu'il est bon de noter comme curiosité littéraire et comme linéaments prophétiques, La Fontaine demeure complètement original dans sa manière.

L'originalité de La Fontaine n'est pas uniquement dans le tour particulier de son imagination et de son esprit, mais encore dans la langue qu'il emploie. Il se rattache sans doute à son siècle par l'élégance et la pureté du langage, et par je ne sais quoi d'achevé qui est le trait commun des grands écrivains de son temps; mais son idiome est plus riche, plus souple et plus naturel. Jl a une veine gauloise, abondante et limpide, qui lui donne par l'archaïsme un air de nouveauté. L'emploi des vieux mots et des tours antiques qu'il rajeunit est une véritable conquête sur le passé, et un moyen d'introduire avec a'sance des idées que la noblesse trop soutenue du | langage classique aurait dénaturées : Marot, Rabelais, la reine de Navarre, lui apportent leur tribut pour former la langue la plus personnelle que jamais écrivain ait parlée. Les larcins de La Fontaine ne paraissent pas, ils s'unissent à la trame du discours pour l'orner, et jamais l'écrivain n'est plus naturel que dans ses emprunts, ou plutôt dans ses réminiscences. C'est ainsi qu'il a également dérobé les anciens, sans se trahir; qu'Horace, Virgile, Platon même, lui ont fourni les traits les plus heureux qui avaient résisté aux efforts des traducteurs, traits qu'il s'approprie en n'y songeant pas : son esprit les saisit au passage selon les besoins de la pensée, et ils coulent comme de source avec le reste. Virgile retrouve son frt'gus captabis opacum dans goûter l'ombre et le frais; Horace son ô hnitatores, servum pecusi dans quelques imitateurs, soi bétail, je V avoue ; et

encore ai nostrî proavi, etc., dans nos aïeux, donnes gens, etc. Mais ni Virgile ni Horace ne crieront au vol ou à la trahison ; ils salueront, à la rencontre, un frère en poésie.

Ainsi La Fontaine est poète, non seulement par l'action de ses petits drames, par l'exacte observation des mœurs et des caractères, mais encore par son style où toute parole est image ou sentiment. Je n'avais pas d'abord songé à confirmer mes assertions par des exemples : car personne ne s'était avisé de contester au bon La Fontaine son titre de poète et de grand écrivain ; mais ce paradoxe s'étant produit sous le patronage d'un nom justement célèbre, comme il ne nous est pas permis de dédaigner un tel adversaire, la nécessité de la défense nous amène à faire parler notre poète luimême, et à dégager, comme arguments, quelques-uns des traits exquis dont abondent ses ouvrages, et qui .vont servir de parure à cette étude. La Fontaine est en réalité le plus aimable et le plus varié de nos poètes : de la simplicité, de la candeur enfantine, il s'élève sans efforts jusqu'à la plus virile éloquence ; il sait peindre, il sait badiner, il sait émouvoir; sur sa riche palette il a toutes les couleurs : il est plein de gaieté et de malice, il a la véhémence et le pathétique, et quelque ton qu'il prenne, à quelque degré qu'il se place, il est toujours naturel ; l'auteur ne se laisse pas surprendre : c'est un homme qui converse avec nous, homme simple et supérieur qui ne se guindé jamais, toujours familier, lors même qu'il est sublime. En vérité, ceux qui ne savent pas se plaire avec La Fontaine ignorent ce que la volupté de l'esprit a de plus délicat et de plus savoureux.

252 LÀ FONTAIiNE.

Les malheureux ! il leur manque un sens pour la plus vive et la plus douce des joies de l'âme.

Et d'abord, La Fontaine est le peintre par excellence : les mots qu'il jette sur le papier parlent aussi vivement aux yeux que les couleurs étendues sur la toile par Je pinceau le plus habile. Lorsqu'il nous dit :

Voyez- vous cette main qui par les airs chemine?

on la voit si bien qu'on ne cesse de la voir. Le semeur est là, sous nos yeux, épandant le grain sur la terre, et cette image, saisie au passage, restera gravée dans la mémoire. Regardons encore :

Sur un chemin montant, sablonneux, malaisé, Et de tous les côtés au soleil exposé,

Six forts chevaux tiroient un coche :

Femmes, moines, vieillards, tout étoit descendu, L'attelage suoit, souffloit, étoit rendu.

et le reste. Comme cette scène est vivante! Quel coup de pinceau dans le petit vers de quatre pieds qui détache et met en relief le coche et les six forts chevaux sur l'espace qu'ils essayent de franchir, sous le soleil qui les brûle, au milieu de la foule qui les entoure! comme leur souffrance se communique au spectateur dans l'alexandrin qui se traîne haletant et brisé à la fin de la période ! Aussi, lorsque la montée aura été gravie et que la mouche, qui croit avoir tout fait, dira : « Respirons maintenant, » le lecteur qui a tout vu et tout éprouve, sentira comme elle, et avec plus de raison, sa poitrine soulagée. Après cette épreuve du labeur d'autrui, si îious voulons goûter l'allégresse de l'âme et le plaisir des mouvements agiles, suivons la course de la Laitière , emportant vers la ville, légère et court-vètue, son pot

LÀ FONTAINE. 2o3

au lait et sa fortune. Le poète qui parle ainsi aux yeux et à rame n'est-il pas, comme dit Horace, un véritable magicien? Cette magie, La Fontaine la porte dans toutes ses descriptions, et on lui refuserait le nom de poète î Nous n'avons pas adonner de preuves de son enjouement et de sa malice. Sur ces deux points il n'a rien à envier ni à Ma rot ni à Rabelais. Cherchons de préférence les hautes pensées, les sentiments graves, les accès lyriques, le pathétique, l'éloquence, nous trouverons de tout cela, et même nous aurons à choisir. Platon ou Bossuet auraient-ils rencontré pour parler de la Providence et de ses impénétrables desseins de plus belles paroles que celles-ci :

Quant aux volontés souveraines De celui qui fait tout, et rien qu'avec dessein, Qui les sait que lui seul? Comment lire en son sein? Auroit-il imprimé sur le front des étoiles Ce que la nuit des temps enferme dans ses voiles ?

quoi de plus grave, de plus majestueux? Où trouverat-on plus de pathétique que dans ces plaintes sur les rigueurs de la Mort :

Défendez-vous par la grandeur, Alléguez la beauté, la vertu, la jeunesse;

La Mort ravit tout sans pudeur :

Un jour le monde entier accroîtra sa richesse.

Où la menace a-t-elle plus d'énergie que dans ces sévères et prophétiques paroles du Paysan du Danube :

Craignez, Romains, craignez que le ciel quelque jour Ne transporte chez vous les pleurs et la misère, Et, mettant en nos mains par un juste retour, Los armes dont se sert sa vengeance sévère,

Il ne vous fasse, en sa colère,

Xos esclaves à voire tour.

ii. 15

2o4 LÀ FONTAINE.

Veut-on entendre, non plus la menace frémissante du vaincu, mais la plainte résignée et toutefois amère de l'opprimé, quoi de plus touchant et de plus incisif que ce témoignage de la vache prise pour arbitre entre l'homme, et la couleuvre :

Je nourris celui-ci depuis longues aimées; Il n'a sans mes bienfaits passé nulles journées ; Tout n'est que pour lui seul ; mon lait et mes enfants Le font à la maison revenir les mains pleines : Même j'ai rétabli sa santé que les ans

Avoient altérée; et mes peines Ont pour but son plaisir ainsi que son besoin. Enfin, me voilà vieille : il me laisse en un coin Sans herbe. S'il vouloit encor me laisser paître! Mais je suis attachée : et si j'eusse eu pour maître Un serpent, eût-il su jamais pousser si loin L'ingratitude? Adieu, j'ai dit ce que je pense.

Que serait-ce si nous écoutions dans la même cause les avis du bœuf et de l'arbre; si nous notions, outre la force des raisons, la convenance des paroles et des caractères si bien gardée, et sans laquelle il n'y a point de véritable éloquence !

Je ne puis pas poursuivre indéfiniment cette apologie, mais je demanderai en terminant, et à propos d'un dernier exemple, comment un poète lyrique tel que M. de Lamartine, car c'est lui que nouscombattons, le chantre d'Klvirc, l'auteur du Lac, a pu méconnaître la parenté qui devait l'unir tendrement à celui qui rappelle et qui regrette ses amours dans ces vers où tant de mélancolie se mêle à l'ivresse du souvenir :

J'ai quelquefois aimé; je n'aurois pas alors Contre le Louvre et ses trésors, Contre le firmament et la voûte célcstr, Changé les buis, changé lus lieux

Honorés par 1rs pas, éclairés par les yeux De l'aimable et jeune bergère Pour qui, sous les lois de Cythère,

Je servis engagé par mes premiers serments. Hélas! quand reviendront de semblables moments?

Je regrette de terminer cette digression, qui deviendrait facilement un long plaidoyer, tant les œuvres de notre La Fontaine abondent en arguments de ce genre. J'en laisse, et des meilleurs, mais il faut reprendre le iil de notre histoire.

La Fontaine fut admis à présenter son second recueil de fables à Louis XIV, et il obtint pour la publication an privilège fort honorable, puisque, par une exception presque unique, l'éloge du livre était mêlé à l'autorisation de le faire paraître. Notre poète avait l'air de se ranger, etparégard sans doute pour sa bienfaitrice, il évitait le scandale. Une autre considération le dirigeait encore, car il nourrissait la secrète ambition d'arriver à l'Académie. Dans cette espérance, il lit effort sur lui-même jusqu'à louer Golbert, qui avait été l'instrument passionné de la ruine de Fouquet. Il est vrai que l'illustre compagnie lui faisait des avances, et qu'elle le priait d'agir de telle sorte que le choixqu'elle préparait pût être agréé. Sa bonne volonté était si prononcée qu'à la mort de Golbert, qui suivit de près les éloges de La Fontaine, elle préféra le fabuliste à Boileau, qu'appuyait la faveur royale. Mais il fallut attendre. Le choix de l'Académie ne fut ni annule ni confirmé ; on temporisa jusqu'au moment où la mort d'un autre immortel ayant ouvert une vacance nouvelle, Boileau et La Fontaine purent entrer de front à l'Académie, Uoileau de plain-pied, et La Fontaine après une

année de consigne. Il avait fait, comme on dit, son purgatoire, et Louis XIV avait bien voulu croire à sa promesse d'être sage. Nous verrons que La Fontaine n'eut que la force de promettre, et qu'il vérifia le refrain d'une de ses plus jolies ballades :

Promettre est un, et tenir est un autre.

Jl est bon de remarquer que La Fontaine n'avait pas moins de soixante-trois ans lorsqu'il fut reçu académicien, et que les six premiers livres de ses fables avaient paru depuis quinze ans : de nos jours les poètes sont moins patients; à vrai dire, les réputations risquent de passer si vite qu'il ne serait pas prudent d'attendre, et c'est sagesse de saisir au vol le prix d'une célébrité qui peut s'évanouir du jour au lendemain, comme elle est née.

L'Académie fut une des passions de La Fontaine. L'amitié de ses confrères et son goût pour les lettres l'y attiraient : il se fit remarquer par son exactitude aux séances, où il arrivait toujours assez à temps pour toucher ses jetons de présence *. Une fois, il fut en retard (c'était sans doute ce jour où il prit le plus long) : le règlement était formel, toutefois, les membres présents, qui savaient que cette petite recette hebdomadaire garnissait presque seule la poche de leur confrère, proposaient de laisser dormir cette fois la règle académique, mais La Fontaine fut inflexible Ce beau trait d'héroïsme n'empêcha pas Furetière, dans ses démêlés avec l'Académie, de lui lancera la tête l'épithète dejetonnier. On

1. Ces jetons datent du 17 janvier 1673. Ce furent les étrennes de Louis XIV à l'Académie. La somme allouée pour chaque séance étail de quarante livres. qui se partageaient entre les membres présents.

sait pourquoi cet abbé lexicographe, bilieux comme tous les grammairiens réformateurs, entra en campagne contre ses confrères, et comment son opiniâtreté et ses mauvais procédés, quoiqu'il n'eût pas tort au fond, le firent exclure de l'Académie. La Fontaine, soit distraction ou esprit de corps, ce qui est plus probable, avait mis, comme un autre, la fatale boule noire pour l'expulsion d'un vieil ami récalcitrant; aussi Furetière le poursuivit-il avec un acharnement implacable, et dans ses piquants factums, plus injurieux encore que plaisants, le bonhomme a un peu plus que sa part d'outrages. Ce fut la seule épreuve de ce genre qu'il eut à subir, mais elle fut rude. Il ne tient pas à ce rancuneux abbé de Ghalivoix que le plus inoffensif des hommes ne soit un monstre de perfidie. Dieu nous garde tous des ressentiments d'une défunte amitié! il n'y arien de pareil pour le venin et la calomnie.

La Fontaine se trouva mêlé à un autre débat académique non moins vif, mais dans lequel ses adversaires ne manquèrent pas d'urbanité : je veux parler du procès entre les anciens et les modernes, réveillé en pleine Académie par Gh. Perrault. Boileau en fut exaspéré aussi bien que Racine. La Fontaine se rangea de leur parti avec plus de sang-froid mais autant de décision. Ainsi les trois meilleurs arguments que le panégyriste des modernes aurait pu employer à l'appui de sa thèse se levèrent contre lui. Le tour que prit cette querelle est vraiment singulier : les rivaux sérieux de l'antiquité se déclarèrent en sa faveur, pendant que des écrivains médiocres, plus désintéressés dans la question qu'ils ne le supposaient, proclamaient avec passion la

supériorité des modernes. Saint-Sorlin avait commencé, Perrault fit une nouvelle levée de boucliers, et Lamotte- Houdart continua la guerre. Étranges champions du progrès dans les lettres, que ce paradoxe a presque seul sauvés de l'oubli! Au reste, la seule pièce qui intéresse encore dans le volumineux dossier de cette affaire, est l'admirable épitre de notre poète au savant Huet, alors évêque de Soissons. C'est là que se trouvent ces vers qu'on ne saurait trop méditer, quelque modèle qu'on se propose de suivre :

Quelques imitateurs, sot bétail, je l'avoue,

Suivent en vrais moutons le pasteur de Mantoue.

J'en use d'autre sorte, et, me laissant guider,

Souvent à marcher seul j'ose me hasarder.

On me verra toujours pratiquer eut usage.

Mon imitation n'est pas un esclavage;

Je ne prends que l'idée, et les tours et les lois,

Que nos maîtres suivoient eux-mêmes autrefois.

Si d'ailleurs quelque endroit plein chez eux d'excellence

Peut entrer dans mes vers sans nulle violence,

Je l'y transporte et veux qu'il n'ait rien d'affecté,

Tâchant de rendre mien cet air d'antiquité.

C'est ici qu'il convient de recueillir quelques traits qui montreront avec quel naturel et quelle liberté La Fontaine imite les anciens. Ainsi ces beaux vers qui terminent le Chêne et le Roseau :

Celui de qui la tête au ciel étoit voisine,

Et dont les pieds touchoient à l'empire des morts,

ne sont pas une traduction, mais une double réminiscence; car si Virgile (Géorg., liv. II, v. 291) a dit :

Quae quantum vertice ad auras /Ethereas, tantum radiée ad Tartara tendit;

il a dit aussi dans YEnéide (liv. IV, v. 177) : [ngrediturque solo et caput inter nubila cornlit.

et La Fontaine a tiré quelque chose de l'un et de l'autre passage. Pour la même fable, il a pris du Ventiphrenetici septentrionum filii de Vairon :

Le plus terrible dos enfants Que le Nord eût porté jusque-là dans ses flancs.

Dans cette touchante exclamation :

Solitude où je trouve une douceur secrète, Lieux que j'aimai toujours, ne pourrai-je jamais, Loin du monde et du bruit goûter l'ombre et le frais? Oh! qui m'arrêtera sous vos sombres asiles?

ne retrouve-t-on pas, outre l'intraduisible frigus opacum, qui appartient à la première églogue, un souvenir de ce passage des Géorgiques (liv. II, v. 88) :

0 qui me gelidis in vallibus Hœmi Sistat!

Il arrive quelquefois que la filiation ne se trahit que par un rayon de lumière adoucie par une nuance de sentiment presque insaisissable, de sorte que le rapport ne se démontre pas, mais est simplement senti, comme dans ces traits indéterminés dont se compose ce qu'on appelle l'air de famille sur les visages humains. Ainsi, entre ces tendres reproches de l'un des deux pigeons à son frère :

Voulez- vous quitter vos frères •?

L'absence est le plus grand des maux, Xon pas pour vous, cruel! Au moins que les travaux.

Les dangers, les soins du voyage,

Changent un peu votre courage.

Encor si la saison s'avançoit davantage! Attendez les zéphirs.

et la douleur autrement passionnée de Didon, qu

s'écrie :

Quin etiam hiherno moliris sidère classem, Et mediis properas aquilonibus ire per altum, Crudelis !

le goût discerne une analogie, une parenté qu'aucun de ceux qui ont vécu familièrement avec les deux poètes ne sera tenté de nier. Pour ceux-là, « Voulez-vous quitter » vientde de moliris, « attendez les zéphyrs » dérive de mediis aquilonibus. Heureusement l'exclamation credulîs! commune à l'un et à l'autre discours, met les profanes eux-mêmes sur la voie.

Voici un dernier exemple où l'imitateur prend l'idée et reproduit toute la grâce du modèle sans lui emprunter un seul mot. Virgile avait dit, en parlant de Camille :

Illa vel intactœ segetis per summa volaret Culmina, nec teneras planta lœsisset aristas ;

La Fontaine peindra ainsi la démarche de la princesse de Conti :

L'herbe l'auroit portée; une fleur n'auroit pas Pieçu l'empreinte de ses pas.

De la guerrière de Virgile et de la princesse de La Fontaine, laquelle est plus légère et plus gracieuse? Voilà, je pense, assez de bonnes leçons [joui- s'instruire à l'imitation sans servilité. Sur ce point La Fontaine est le meilleur des guides. Mais quittons le poète, et revenons à l'homme, que nous avons à suivre jusqu'au terme de sa carrière.

Aussi longtemps que madame de La Sablière oui l'œil

sur La Fontaine, on ne peut guère lui reprocher que des peccadilles; mais dès qu'elle eut terme son salon, abandonne par le marquis de La Fare, et qu'elle se fut livret1 aux pratiques d'une dévotion austère, le vieil enfant qu'elle laissait sans guide profita de son indépendance, comme un écolier émancipé. Les princes de la maison de Vendôme, qui se divertissaient au Temple en véritables templiers, l'attiraient à leurs festins, et Je provoquaient, par leurs exemples, à payer un large tribut au malin. D'autres séductions entretinrent au delà du terme convenable son goût pour les plaisirs d'un autre âge. On souffre de ces faiblesses, mais on peut les rappeler, puisqu'elles ont été expiées par un repentir sincère. Pendant ces années de liberté mal employée, les duchesses de Bouillon et de Mazarin, retirées toutes deux en Angleterre, essayèrent, avec Saint-Evremond, de décider La Fontaine à faire un voyage d'outre-mer. Il aurait cédé sans doute, malgré son âge et quelques infirmités qui commençaient à déranger sa robuste santé, si une intrigue d'arrière-saison, dont M. Walckenaer, en biographe inexorable, a donné tous les détails, ne l'eût retenu. Madame Ulrich abusa de son empire jusqu'à lui faire écrire de nouveaux contes. Nous voyons ici combien est vrai ce mot cruel et profond d'un moraliste moderne1 : « Le châtiment de ceux qui ont trop aimé les femmes est de les aimer toujours. »

Heureusement une maladie sérieuse vint avertir La Fontaine que le temps était venu de se retirer des

1. M. Joubert. Pensées et Correspondance de J. Joubert, 2 vol. in-12, Didier, 1862. p. 70, vol. II.

Fi.

262 Là FONTAINE.

plaisirs et qu'il fallait songer à bien mourir. Jamais, même au plus fort de ses dissipations, il n'avait manqué de respect à la religion; il la négligeait et ne l'outrageait pas. La facile morale de gens du monde au dixseptième siècle n'était pas une révolte systématique contre les principes religieux; on savait qu'on vivait contre la règle, mais on n'érigeait pas le dérèglement en vertu; les plus désordonnés se réservaient défaire un jour pénitence : le libertinage ne changeait pas de nom pour s'appeler force d'esprit, et on peut dire que jamais on ne sut mieux mourir *. Avec de pareilles dispositions rien n'est désespéré. Certes La Fontaine avait beaucoup tardé à revenir; mais il revint complètement avec toute la ferveur de cette piété qu'il avait prise au sortir de l'adolescence pour une vocation religieuse. Racine, qui avait réparé depuis longtemps les courtes erreurs de sa jeunesse, assistait son ami pendant toute la durée de cette maladie et ménagea sa réconciliation avec l'Église. Ce fut lui qui amena au chevet du malade ce vieux confesseur auquel La Fontaine proposait naïvement de répartir en aumônes le prix des exemplaires qu'un libraire devait lui abandonner sur une nouvelle édition de ses contes. Cependant le mal s'aggravait. Un jeune vicaire de Saint-Roch, l'abbé Poujet, fut chargé de mener à bonne fin la pénitence de La Fontaine : il le trouva dans les meilleures dispositions; le malade consentit à avouer et à déplorer devant une députation de l'Académie ses péchés littéraires; il s'engagea en outre,

1. C'est le icmps où Boileau disait à un abbé qui trouvait le cumul des

bénéfices si bon pour vivre : « Mais pour mourir, monsieur l'abbé! » En effet, c'est là qu'il faut en venir, et il est bon d'y Bonger,

s'il survivait, à ne plus traiter que des sujets de morale un de piété, et enfin il sacrifia aux scrupules de son directeur et de la Sorbonne une comédie en vers que le théâtre attendait et que le poète aimait comme un entant de sa vieillesse : dernier sacrifice bien méritoire, car il ne s'accomplit pas sans regrets! Aucun doute ne s'éleva sur la sincérité de cette conversion; La Fontaine reçut les derniers sacrements, et lorsque le bruit vint à se répandre qu'il avait cessé de vivre, on dit qu'il était mort comme un saint. Ce bruit de mort n'était pas fondé ; ia santé lui revint avec la paix de l'âme, et il eut le temps de prouver, par une pratique rigoureuse des devoirs du chrétien, sa bonne foi et son repentir. En suivant toutes les phases de cette solennelle préparation à la mort, une chose m'étonne et m'attriste : autour de ce lit d'un mourant, je vois l'Académie, le clergé, des amis en foule; mais*' je cherche une femme et un fils : la distraction de La Fontaine avait-elle donc gagné toute la famille?

Lorsque l'hôte illustre et désormais chrétien de madame de La Sablière entrait en convalescence, celle-ci mourait aux Incurables où elle s'était retirée. A peine rétabli, La Fontaine dut quiter l'hôtel qui lui avait servi d'asile pendant vingt-deux ans; il en sortait lorsqu'il rencontra M. d'Hervart, qui venait lui proposer de le conduire à son hôtel de laruePlàtrière1. On connaît la réponse de La Fontaine : il y allait.

Qui d'eux aimoit le mieux?

Ce fut dans cette magnifique demeure décorée par le

1. La rue Plûtrière est devenue la rue J.-J. Rousseau, et l'hôtel d'Hervart l'hôtel do la Poste, qui a été démoli en 1881, et reconstruit sur le même eras placementi

pinceau de Mignard que La Fontaine passa paisiblement les deux années qui lui restaient à vivre : il allait encore à l'Académie, mais plus souvent à l'église; il rimait quelques psaumes, paraphrasait poétiquement le JJies irse, et retrouvait par instants la verve de son âge mûr pour écrire de nouvelles fables. Fénelon l'associait ainsi à l'éducation du jeune duc de Bourgogne, qui paraissait fournir les sujets que le bonhomme mettait en vers avec une reconnaissance enfantine; le précepteur et son royal élève rivalisaient de soins et d'attentions délicates pour charmer le vieillard aimable, qui n'avait laissé périr dans sa conversion ni la bonhomie de son caractère, ni les agréments de son esprit. Grâce à cette protection, à la vigilance de l'amitié et aux consolations de la religion, il sera vrai de dire lorsqu'il fermera les yeux :

Ptien ne trouble sa fin, c'est le soir d'un beau jour.

La Fontaine s'éteignit doucement après quelques mois de faiblesse extrême, le 13 février 1695, dans la soixante-quatorzième année de son âge. Racine le vit mourir avec de sincères regrets, et Fénelon, dans sa douleur, se fit en termes exquis l'interprète de l'admiration publique. Citons les derniers traits de cette courte oraison funèbre : « Lisez-le, et dites si Anacréon a su badiner avec plus de grâce; si Horace a paré la philosophie et la morale d'ornements plus variés et plus attrayants; si Térence a peint les mœurs des hommes avec plus de naturel et de vérité; si Virgile, enfin, a été plus touchant et plus harmonieux. » Nous ne chercherons pas d'autre hommage à son génie : quant à son

caractère, voici une précieuse confidence qui avait jusqu'ici échappé aux biographes. M. Walckenaer a dû l'envier à M. Louis Paris, qui a eu la bonne fortune de l'exhumer et de la publier. En apprenant la mort de son vieil ami, Maucroix écrivait ces lignes touchantes : « Mon très cher et très fidèle ami M. de La Fontaine est mort. Nous avons été amis plus de cinquante ans, et je remercie Dieu d'avoir conduit l'amitié extrême que je lui portais jusqu'à une assez grande vieillesse sans aucune interruption ni aucun refroidissement, pouvant dire que je l'ai toujours tendrement aimé, autant le dernier jour que le premier. Dieu, par sa miséricorde, le veuille mettre dans son saint repos. C'était l'âme la plus sincère et la plus candide que j'aie jamais connue; jamais de déguisement. Je ne sais s'il a menti en sa vie l. » Le vœu qu'exprime Maucroix dans sa sollicitude pour l'ame de son ami est sans doute exaucé; car, pour apporter ici un dernier et naïf témoignage, qui d'entre nous n'a pas répété après sa garde-malade : « Dieu n'aura pas le courage de le damner. »

1. Maucroix, œuvres diverses, publiées par M. L. Paris, sur le manuscrit de la Bibliothèque de Reims, 2 vol. in-12, Teehener. t. FF, p. 353.

« Si je pouvais seulement vivre deux cents ans, il me semble que je serais une personne très admirable '. » Ce souhait de longue durée, que formait madame de Sévigné en vue de la perfection morale qu'elle désirait atteindre, se trouve aujourd'hui réalisé pour sa mémoire : elle a conquis, sans y prétendre, une admiration qui ne s'épuise pas, et qui appelle sur son nom les hommages réservés au génie. On l'aurait bien surprise et un peu alarmée, si. on lui eût fait entrevoir qu'en laissant courir sa plume libertine, la bride sur le cou, comme elle dit, sur ce papier que dévorait si rapidement sa grande écriture, elle achevait la gloire d'un siècle, illustre entre tous, et prenait place à enté des Pascal, des Molière, des La Fontaine; et cependant rien n'est plus vrai : car, il ne faut pas s'y méprendre, madame de Sévigné est bien de cette race de privilégiés auxquels il suffit de se montrer tels qu'ils sont, et qui marquent naturellement l'empreinte de leur supériorité dans des œuvres inimitables. La correspondance de madame, de Sévigné est de même titre que les Provinciales, les

1. Tontes nos citations sont textuelles. Je n'en indique pas la place dans la correspondance de madame de Sévigné. On la trouvera en lisant toutes les lettres, ce qui est loin d'être une fatigue.

Fahles et les Femmes savantes, et ce titre c'est la perfection dans un genre donné. On se récrie parce qu'ici la gloire n'a pas coûté d'efforts. Eh! qu'importe? elle n'en es! pas de moindre valeur : c'est une bonne forlune sans doute, mais il n'y a ni dol ni surprise, la possession est légitime. Laissons les étrangers nous envier Bel accident impérissable; pour nous, jouissons-en chèrement, comme d'un bien qui pouvait nous échapper. Voyons, en effet, quel concours de faits contingents était nécessaire pour produire et pour amener jusqu'à nous cette correspondance. Avant tout, il fallait que la Providence fit naître de noble race et dans une maison opulente une enfant merveilleusement douée des dons de l'esprit et du cœur; que la culture de cet esprit supérieur fût complète, et qu'il échappât, malgré l'entourage, à la contagion du pédantisme et de l'afféterie; qu'un veuvage survint, après quelques années d'une union féconde, et que, par un double miracle pour l'époque, ce veuvage fût opiniâtre et chaste. Ce n'est pas tout : une séparation cruelle devait faire naître le besoin d'épancher et de transmettre des sentiments devenus plus vifs par cette séparation même. Tl fallait encore que l'ambition littéraire n'arrivât pas avec la conscience du talent, car si madame de Sévigné eût donné la moindre distraction à son cœur, le moindre Retour à son esprit, en regardant du coin de l'œil la postérité, le charme était rompu. Nous avions un auteur de plus, écrivant d'agréables mémoires, plus ou moins mensongers (nous en avons déjà tant) ; mais la femme du monde, avec l'entrain de son intarissable enjouement, mais la mère et l'impétuosité de sa tendresse

nous étaient ravies. Ainsi le désintéressement de toute gloire était la condition de l'immortalité ! Voyez encore : ces feuilles légères, couvertes par de rapides improvisations, soumises aux caprices des courriers, exposées aux infidélités du cabinet noir, monstre nouvellement né dans l'ombre, et dont heureusement on ne se défiait pas, à la négligence de ceux qui les reçoivent, parfois à la curiosité indiscrète du voisinage, qui peut les égarer après en avoir passé son envie ; tous ces jeux de l'esprit, toutes ces tendresses du cœur fixés sur une matière fragile, combien de périls devaient-ils traverser pour ne pas périr sur la route de l'avenir? Mais enfin, nous les tenons, et Dieu en soit loué, car ce n'est rien de moins qu'un chef-d'œuvre. Aussi, n'est-ce pas sans raison que l'Académie française proposait, il y a quelques années, dans ses concours, l'éloge de madame de Sévigné, que devait suivre celui de Pascal, et que nous rencontrons aujourd'hui deux historiens sérieux qui ont lutté de zèle et d'érudition pour nous faire connaître, dans tous leurs détails, la vie et les écrits de cette femme immortelle ».

Mien ne nous empêche de crayonner après tant d'autres la figure de madame de Sévigné, puisque MM. Walckenaer et Aubenas nous en ont offert le prétexte et les

1. On sait que le prix académique a été décerné à madame A. Tastu. Les deux historiens auxquels je fais allusion sont MM. Valrkenaer et Auhenas (1842). — Depuis cette note écrite il y a vingt ans, les hommages n'ont pas manqué à madame de Sévigné. Aujourd'hui encore, sans parler de la belle édition que publie M. de Sacy, Tcchcner, 10 vol. in-12, noua voyons s'élever l'édition monumentale par laquelle MM. Hachette et Ad. Régnier ont inauguré la collection des Grands Ecrivains de la France, 12 vol. in-8°. L'étude biographique et littéraire, par M. Paul Mesnard, placée en tète du premier volume, est un morceau achevé.

moyens, et que nous pouvons d'ailleurs apporter pour cette esquisse nouvelle quelques souvenirs d'un commerce assidu. Laissons de coté les détails d'une généalogie glorieuse, qui nous montre parmi les aïeux de Marie de Chantai une foule de braves gentilshommes, et, ce qui vaut mieux, une sainte. Madame de Sévigné trouvait là de bons exemples sans en tirer vanité. C'est d'elle seule que nous avons à parler. Orpheline à cinq ans, Marie de Rabutin Chantai fut d'abord confiée aux soins de son aïeul maternel, dont la mort la fit bientôt passer sous la tutelle d'un excellent oncle, le bon abbé de Coulanges, qui gouverna avec une tendresse presque paternelle la fortune et l'éducation de sa nièce. Il sut augmenter au profit de sa pupille un bien déjà considérable, et il orna son esprit de connaissances solides et variées. Elle eut plus tard pour maîtres Chapelain et Ménage, qui lui apprirent, à l'envi l'un de l'autre, l'espagnol, l'italien, le latin, peut-être même un peu de grec. On sait que Ménage aimait à endoctriner les jeunes filles et qu'il était sujet à s'éprendre de ses élèves : ses madrigaux pour mademoiselle de La Vergue et ses lettres à Marie de Chantai en font foi. Pour ma part je n'aime guère (M. Walckenaer parait d'un autre avis, mais M. Aubenas abonde dans mon sens *) ce pédagogue qui fait le dameret en débitant son latin, et j'admire la bonne âme de ces belles jeunes filles qui lui conservent leur amitié. Voyez-vous d'ici ce juré peseur de syllabes, cet inquisiteur d'étymologies, s'adonisant auprès de Julie

1. M. Aubenas dit spirituellement ù ce propos : « Ménage était arrivé d'Angers, sa patrie, avec un assez bon bagage de latin et de grec, et une heureuse vocation pour le pédanlisrne qui tint tout ce qu'elle avait promis. » Pa?e 42.

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d'Angennes, de Marie-Madeleine Pioche de La Vergne, el de Marie Rabutin Chantai, et qui prépare galamment pour la cour et la ville In marquise de Montausier, la comtesse de La Fayette et la marquise de Sévigné, c'està-dire ce que le dix-septième siècle nous offre de plus digne, de plus tendre, de plus spirituel, parmi tant de femmes dont on remarquait l'esprit et la beauté. Heureux pédant ! Mais il payera quelque jour les torts de sa galanterie empesée, car Molière n'est pas loin, il le surveille, et il tirera de sa physionomie quelques-uns des traits dont il peindra Yadius. Le bon Chapelain fut plus circonspect; il avait plus de conscience que d'imagination, et le feu qui prenait si difficilement à son cerveau ne lui échauffa jamais le cœur. Son élève lui sut gré de ses leçons, et l'en aima au point d'être blessée au vif des épigrammes de Boileau. Quant à Ménage, elle se fit un jeu de décourager sa passion à force de confiance et de familiarité : elle le fourrait intrépidement dans son carrosse, bien assurée qu'on ne médirait pas de ces tête-à-tête *.

A vingt ans, Marie de Rabutin devint, par son mariage, marquise de Sévigné. Elle eût pu mieux rencontrer. Le marquis était spirituel et brave, mais évaporé, dissipateur, querelleur, libertin : les grâces de sa jeune épouse ne purent le fixer, Ninon l'entraîna. Ninon devait se trouver souvent sur la route de madame de Sévigné : elle lui débaucha d'abord son mari ; vingt ans après elle dérangea son fils, et après vingt autres années, dit-on, son petit-fils : dangereuse et incurable beauté

1. Nous voyons encore qu'elle s'amusail à ses dépens : « Le père Bouhours et Menace, dit-elle h sa fille, s'arractaenl les veux el nous divertissent. »

qui corrompt trois générations dans la morne famille, pour la douleur de la plus vertueuse des épouses, de la plus tendre dos mères! Madame de Sévigné aimait ce leu ne et infidèle mari, mais son cœur était navré. L'épée du chevalier d'Albret lui procura le veuvage. Il faut dire comment ' : le 4 février 1651, en pleine Fronde, le marquis et le chevalier se rencontrèrent derrière Picpus ; comme le sujet de la querelle n'était point grave KJ s'agissait d'une maîtresse banale et de propos que dé sa vouait le marquis), les deux champions commencèrent par s'embrasser. Mais, étant venus sur le terrain, ils jugèrent convenable de croiser le fer. Quelles mœurs ! et combien, grâce à Dieu, nous sommes éloignés de ces meurtres par raffinement du point d'honneur. Sévigné porta quelques bottes à son adversaire, puis il s'enferra étourdiment dans l'épée de d'Albret, qui le traversa de part en part. Le lendemain, Sévigné mourut. Sa femme accomplissait ce jour-là même sa vingt-cinquième année.

La Fronde, qui à son début enrôla tant de gens d'esprit, entraîna toute la famille des Sévigné, alliée au coadjuteur. Renaud de Sévigné commandait le régiment organisé au petit archevêché, et ce fut lui qui reçut en cette qualité la première aux Corinthiens, qui ne fut pas la seule, car les frondeurs n'étaient pas heureux hors de l'enceinte de leurs murailles. Le marquis fit cause commune avec son oncle, et on peut penser sans témérité que madame de Sévigné, entraînée par l'exemple, dut

1. Voyez sur ce duel les curieux Mémoires de Conrart, édition de M. de Monmerqué, Collect. Petitot. De;mis M. de Monmerqué, l'érudition a fait bien d'heureuses trouvailles dans les manuscrits de Cnnrart conservés à l'Arsenal.

décocher quelques épigrammes contre leMazarin. Mais sa part dans cette petite guerre n'est pas assez considérable pour qu'on fasse d'elle le pivot de tous les événements. C'est en cela que M. Walckenaer nous parait avoir manqué de discrétion, quoique, à vrai dire, ses récits soient animés et intéressants, et que ses Mémoires se fassent lire encore après ceux du cardinal de Retz. Madame de Sévigné fut janséniste comme elle était frondeuse, par affection de famille : les Arnauld étaient liés avec les Sévigné. Serait-on autorisé par cette rencontre à grouper autour de son nom toute l'histoire de Port-Royal? M. Sainte-Beuve ne s'en est pas avisé. Veuve à vingt-cinq ans, que fera-t-elle de son veuvage, de cette liberté inattendue qu'elle retrouve à un âge où il est facile d'en abuser et de la reperdre? Klle est jeune, elle est belle, elle est maîtresse d'une fortune un peu compromise, il est vrai, par les prodigalités de son mari, mais considérable encore, et bientôt rassise par la providence du bon abbé de Coulanges. Les prétendants ne devaient pas manquer, et moins encore les amants. Madame de Sévigné n'est pas d'humeur à pleurer longtemps, quoiqu'elle aime à pleurer souvent l. Son amie, madame de La Fayette, lui a dit : a Vous paraissez née pour les plaisirs, et il semblé qu'ils soient laits pour vous : la joie est l'état véritable de votre àme, et le chagrin vous est plus contraire qu'à qui que ce soit 2. » Il arriva sans doute comme pour la Jaune Veuve du fabuliste :

1. Elle dit quelque part à sa fille : « Vous pleurales, ma très chère, et c'est une affaire pour vous. Ce n'est pas la même chose pour moi : r'csl mon tempérament. »

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