Jamais surintendant ne trouva de cruelles
Il faut ajouter mademoiselle de La Vallière : mais elle avait d'autres raisons.
27b MADAME DE SÉVIGNÉ.
de ses enfants. Au reste, l'admiration était générale pour ce couple gracieux, et même on ne voyait pas d'hyperbole a comparer madame de Sévigné entre son fils et sa fille, à Latone escortée de Diane et d'Apollon.
Comme il y a des gens pour avancer et pour soutenir toutes les opinions, on a dit que madame de Sévigné n'aimait pas sa fille. Ceci nous semble le sublime du paradoxe impertinent. — Eh ! comment madame de Sévigné n'aurait-elle pas aimé sa fille? née avec un cœur tendre, ce cœur avait été froissé par les désordres d'un mari qu'elle chérissait : veuve à vingt-cinq ans, c'està-dire dans un âge où le besoin d'aimer dévorerait l'àme s'il ne trouvait pas un aliment, sa vertu la préserva de la galanterie, et sa prudence, d'un nouveau lien. La flamme intérieure, concentrée alors dans un même foyer, rayonna sur un même objet. N'est-ce pas assez pour donner à un sentiment unique tous les transports de la passion? et si tout conspire à l'entourpour aviver cette flamme, si le monde répète chaque jour à cette mère éprise de sa fille qu'elle a raison d'en être fîère, comment veut-on que l'imagination et le cœur, travaillant de concert, échauffés l'un par l'autre, animés par cette enivrante complicité de l'admiration publique, nes'exaltent pas, et que le feu qu'ils attisent ne pénètre pas l'àme tout entière?
Nous n'accuserons donc pas madame de Sévigné de manquer de sincérité dans l'amour maternel. Mais nous ne la tenons pas quitte de tout point, nous lui reprocherons de manquer de mesure. Sans être janséniste connut' Arnauld d'Andilly, on peut penser avec lui qu'une mère chrétienne ne doit pas aimer ainsi. « Vous êtes, lui
disait-il, une jolie païenne. » Ce mol est juste et profond, et madame de Sévigné en sentit la portée; elle eut des, scrupules, mais elle ne voulait pas guérir; ce péché, c'était sa vie même, et elle ne le croyait pas mortel : a A-l-on gagé d'être parfaite, disait-elle gaiement : si j'avais fait cette gageure, j'y aurais bien perdu mon argent. » Mais voici un aveu plus direct : « Cette petite circonstance d'un cœur qu'on ôte au Créateur pour le donner à la créature me donne quelquefois de grandes agitations *. » Du côté du monde elle se rassurait plus facilement : « Vous m'empêchez, dit-elle à sa fille, d'être ridicule. » Sa fille était si accomplie à ses yeux! d'autres mères n'auraient pas la même excuse : « A moins d'avoir des raisons comme moi, on peut se dispenser d'avoir cet excès d'amour maternel. » Nous la prenons au mot sur l'aveu, et nous faisons nos réserves sur l'excuse. Au reste, nous sommes tous sujets à nous mettre hors de la règle, au moins sur quelque point, et qui n'a pas dit, une fois en sa vie, comme Danville, d&nsY Ecole des Vieillards : « Mais moi, c'est autre chose ! »
Cette beauté que Bussy, peu flatteur par nature, avait proclamée « la plus jolie fille de France, »et La Fontaine, « toute belle, à son indifférence près, » mademoiselle de Sévigné est arrivée à l'âge d'être mariée; elle a brillé dans ces fêtes dont l'image électrisait la vieillesse de Voltaire2; elle y avait dansé avec une grâce qui tirait des
1. Elle dit ailleurs, à propos de celte excessive tendresse: « C'est ce qu'il faudrait avoir pour Dieu, si l'on faisait son devoir. » Et encore : « Je vous aime comme il faudrait aimer son saint. »
2. Quels plaisirs quand vos jours, marqués par vos conquêtes, S'embellissaient encore à l'éclat de vos fêtes... etc.
Voltaire. Le Russe à Paris.
il. 16
278 MADAME DE SEVIGNE.
larmes des yeux de sa mère; Benserade s'était surpassé dans les madrigaux qu'il composait pour elle; enfin il n'était bruit que de son esprit et de ses charmes. De plus, madame de Sévigné devait compter cent mille écus avant la signature du contrat Cependant Jes prétendants ne se pressent pas; on n'arrive pas des quatre coins de l'horizon pour disputer ce trésor à sa mère. Qu'est-ce à dire? L'admiration aurait-elle produit les effets de la crainte? Madame de Sévigné s'étonne, mais enfin elle peut choisir entre plusieurs partis dont les avantages se balancent, et sa préférence s'arrête sur le comte Adhémar de Grignan, de noblerace provençale, dontle blason remonte avec honneur jusqu'aux croisades. M. de Grignan était homme de mérite ; déjà éprouvé dans d'importants emplois, il paraissait réservé à une plus haute fortune; si ses grandes manières l'avaient, dans sa jeunesse, incliné à une négligence voisine du désordre, le temps, qui mûrit les bons esprits, devait avoir réduit sa prodigalité aux termes d'une générosité chevaleresque ; déplus, l'expérience de deux mariages antérieurs l'avait suffisamment exercé à la pratique des vertus domestiques. En somme, il n'avait contre lui que son aptitude au veuvage, qu'on pouvait croire épuisée, et qui était balancée par la perspective d'un brillant avenir dans l'armée ou dans les affaires.
Nous touchons à l'événement décisif qui renferme la destinée à venir de madame de Sévigné. Un an après son mariage, M. de Grignan fut appelé à exercer les fonctions de gouverneur de la Provence, sous le titre de lieutenant général du roi, à la place du duc de Vendôme, trop jeune alors, et plus tard trop ami des plai-
sirs et de la guerre pour résider dans son gouvernement. Ii n'y avait pas à hésiter, car c'était une brillante fortune que cet emploi; nous n'avons rien, dans notre régime administratif, qui puisse donner une idée de ces vice-royautés de l'ancienne monarchie: un gouverneur de province tenait de la délégation royale un éclat et une autorité qui compensaient, pour la noblesse, l'indépendance de la grande féodalité. M. de Grignan allait entraîner sa femme à l'autre bout de la France, et arracher cruellement la fille à sa mère. Toutefois, une grossesse commencée ajourna cette douloureuse séparation, mais enfin il fallut s'y résoudre. Née le 5 février 1620, veuve le 5 février 1041, madame de Sévigné fut séparée de sa 'fille le 5 février 1071. Ainsi le sort, qui avait déjà placé sur le même jour sa naissance et son veuvage, amenait encore à la même date, après un intervalle de vingt années, la crise principale de sa vie. Epreuve déchirante! mais la gloire était à ce prix.
Il faut lire dans madame de Sévigné l'expression de ses angoisses maternelles. Tout d'abord « elle a senti de vingt lieues cet éloignement cruel comme elle sentirait un changement de climat ». L'idée des périls de ce voyage lointain efface bientôt les douleurs de la séparation ; elle ne voit plus que les hauteurs de Tarare, le pont d'Avignon et la rapidité du Rhône. Lorsque madame de Grignan est arrivée dans son gouvernement, il y a bien quelque dédommagement, car les bannières se déploient en son honneur, le canon gronde, les hommages pleuvent de toutes parts; Aix et Marseille rivalisent de galanterie. Mais Je premier bruit s'apaise, les alarmes recommencent; sans parler de la pesanteur
de l'absence 1, il faut encore « porter l'épouvantable inquiétude qu'on a d'une santé si chère » ; on a mal à la poitrine de sa tille, puis on s'écrie à la nouvelle d'une grossesse : « Que votre ventre me pèse, ma chère petite! » Comme on plaint cette pauvre mère à la merci de tous les caprices de son imagination, car pour un cœur tel que le sien «toutes les tristesses de tempérament sont des pressentiments, tous les songes sont des présages, toutes les précautions sont des avertissements, enfin c'est une douleur sans fin ». Aussi n'a-t-elle pas d'autre pensée que de se rapprocher de sa fille, et de précipiter dans cette espérance, suivant l'énergique expression qu'elle emploie, les restes de sa vie : « Je prête la main aux jours pour aller plus vite, et je consens de tout mon cœur à leur rapidité jusqu'à ce que nous soyons ensemble. » Heureusement, madame de Sévigné peut écrire. Quelle consolation! et sa fille sait répondre. Quelle joie! Ces lettres qui viennent d'Aix, de Marseille ou de Grignan, sont de véritables événements. Aussi comme elles sont attendues ! « Vous voyez assurément, dit-elle à* sa fille, tout le manège que je fais quand j'attends vos lettres; je tourne autour du petit pont, je sors de ["humeur de ma fille, et je regarde par Yhumeur de ma more 2, si La Beaume ne revient point; et puis je remonte et reviens mettre mon nez au bout de l'allée qui donne sur le petit pont. » Et lorsqu'elle tient enfin une de ces lettres, c'est bien un autre manège : elle ne la lit pas, de peur de l'avoir lue; et lorsqu'elle l'a Lue et relue, elle la relit encore; et ce