‹ Essais de littérature françaiseChapitre 40 sur 58 · Jo connais la pesanteur de votre absence · texte numérisé non relu

Jo connais la pesanteur de votre absence

2. Cos humeurs sonl des noms donnés aux allées du parc des Rochers.

bienheureux papier règne sans partage jusqu'à ce qu'un nouveau courrier vienne le supplanter.

Disons toute la vérité. Madame de Sévigné a outré la passion, et elle n'a pas atteint l'héroïsme dans l'amour maternel : elle ne sut pas voir que le mariage de sa fille créait pour toutes deux une situation nouvelle; que madame de Grignan n'était plus tout àfait mademoiselle de Sévigné, qu'elle devait à son époux la meilleure part .le sa tendresse, que le devoir d'une mère était, je ne dis pas d'étouffer, mais de contenir son amour, et, par le plus noble des sacrifices, de paraître s'oublier. Il n'en fut rien : madame de Sévigné continua de faire la cour à sa fille lorsqu'elle fut mariée, et si M. de Grignan se lut établi sur le même pied, la guerre était allumée. M. de Grignan évita par sa prudence les démêlés d'une rivalité dangereuse; mais la position n'en était pas moins fausse, et madame de Grignan, placée entre les exigences de sa mère et les droits de son mari, dut souvent être embarrassée. On peut croire qu'elle en souffrit, et il est certain que, pour sa part, elle s'arrangea de manière à ne pas devenir incommode par excès de sensibilité. Quand elle eut une fille, elle prit le parti de l'aimer modérément, si même elle l'aima jamais, car sa mère lui disait à ce propos : « Tàtez, tàtez un peu de l'amour maternel : on doit le trouver assez salé quand c'est un choix du cœur, et que ce choix regarde une créature aimable. »

Il convient de dire quelques mots de cette fille idolâtrée. Mademoiselle de Sévigné fut tout d'abord une enfant pétrie de grâces et d'esprit avant de devenir une femme véritablement distinguée par la culture de son

intelligence et par sa beauté. Le tort de madame de Sévigné fut de le lui dire de trop bonne heure et trop souvent. S'étant mise à l'adorer pour se préserver de toute autre passion, elle fit de sa tendresse un culte, et de l'objet de sa passion une idole. L'aimable enfant se laissa faire, et grandit sans s'émouvoir au milieu de ces prévenances et de ces flatteries. L'amour filial se déve-\ loppe par un mélange de sévérité et de douceur qui fait sentir l'autorité ; la crainte respectueuse est au fond, et elle engendre l'affection sous les formes de l'obéissance Si on habitue l'enfance à ne rien souffrir, à ne rien dé sirer longtemps, on la dispose à compter sur les hommages qu'elle reçoit sans plaisir. Trop sûre de sa mère, mademoiselle de Sévigné n'eut pas ces effrois salutaires, ces cruelles petites douleurs qui sont les premiers aiguillons du cœur, et elle prit sous les baisers de sa mère une habitude de dignité froide qui passa pour de la fierté dédaigneuse. Sa contenance réservée et quelque peu altière semblait imposer les hommages comme un tribut, et les recevoir comme une dette. Elle détournait par là ceux qui auraient été les plus précieux, et il n'y a guère que sa mère qu'elle n'ait pas découragée.

Avec son fils, madame de Sévigné entend mieux son rôle de mère, bien qu'elle pèche encore par excès d'indulgence. Elle fit du jeune marquis un homme parfaitement aimable, et elle compta peu sur lui pour élever leur maison, car elle reconnut que sou caractère n'était pas d'une trempe assez forte pour le soutenir et le pousser dans les affaires. Elle le peint toul entier d'un trait : « Quand il se divertit, tout est bien. » On se plaît à la voir entrer dans les faiblesses «le ce

fils, non pas adore, mais tendremenl aimé, pour l'en faire sortir par une voie honorable et douce. Le jeune marquis de Sévigné, ami du plaisir* et homme de goût, eut ses premiers succès auprès de la Ghampmesié dans la société des petit Racine et des petit Despréaux, sa mère Les appelle ainsi, jeunes alors et convenablement dissipés; Ninon voulut le mettre en honneur par un de ses caprices si enviés; mais le caprice passé, elle lui fit tort par ses plaisanteries indiscrètes. Après ces bonnes fortunes, il alla faire preuve de bravoure à la guerre, et il s'y distingua sans avancer. Insouciant sur les honneurs pourvu qu'il s'amusât, il finit cependant par trouver un peu long le temps de son noviciat dans le guidonnage, il le dit assez gaiement: « Toujours guidon, guidon éternel, guidon à barbe grise ! Oh ! le ridicule nom de charge quand on le porte depuis cinq ans!» Madame de Sévigné ne s'affligeait pas trop de ce mécompte, et voici en quels termes elle s'explique: « Mon fils est bien affligé de ne pouvoir sortir de ce malheureux guidonnage; mais il doit comprendre qu'il y a des gens présents et pressants qu'on a sur les bras, à qui l'on doit des récompenses, et qu'on préférera toujours à un absent qu'on croit placé et qui ne fait simplement que s'ennuyer dans une longue subalternité. » Le marquis de Sévigné attendit vainement le prix de ses services; on paya sa bravoure en éloges, et ce futàgrand'peine qu'il échangea le guidonnage contre lf grade de lieutenant de roi. Il en prit bravement son i parti. Désabusé de bonne heure de la vanité des plaisirs et des chimères de l'ambition, il vint charmer par des agréments de son esprit la solitude de sa mère, se rangea dans le mariage, fit un peu de liftera-

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ture ', tourna à la piélé, et se contenta d'être un honnête homme généralement aimé et justement considéré. A tout prendre, il y a de pires conditions.

Mais revenons à madame de Grignan et à sa mère, si malheureuse de son éloignement. tëlles se revirent souvent et longtemps; mais ces rapprochements si désirés, si impatiemment attend us, ne tenaient pas tout ce qu'on s'en était promis. Il y a à cela une raison générale : c'est que l'imaginationétait enjeu et que la réalité n'a jamais la perfection de l'idéal ; le cœur rêve au delà de ce qu'il éprouve, de sorte qu'après les premiers transports il y a toujours un peu de désenchantement. Madame de Sévigné, la plume en main, exaltait son amour en l'exprimant; sa fille elle-même parvenait à s'échauffer et à brûler le papier : lorsqu'elles étaient réunies, les soins de la vie réelle venaient à la traverse; les entretiens mêmes n'étaient pns aussi favorables aux épanchementsj aux fusées de tendresse, que la correspondance. D'ailleurs madame de Sévigné voulait toujours être inquiéta de quelque chose; c'était un besoin de son cœur; à la moindre altération du visage de sa fille, il lui fallait qu'elle fût malade : celle-ci s'obstinait à se bien porter! c'était dissimulation. Un air de tristesse annonçait les regrets d'un mari absent ou des honneurs de gouvernante. Votre mère ne vous suffît-elle plus? tëtsur ce texte mille tendres reproches, puis des pleurs en abondance. Madame de Sévigné laisse deviner ces obsessions et cet petits démêlés. Écoutons-la. « Il y a des gens, dit-elle a

1. On a du marquis de Sévigné un mémoire sur un passage d'Horace qu'il copr menait autrement que Dacier. L'érudil et l'homme du monde étaienl à côté du véritable sens, que Dumarsais a lait prévaloir. Le passage en litige ••si le vers de l'A ri poétique: Difficile est proprie communia dicere.

sa fille, qui m'ont voulu faire croire que l'excès de mon amitié vous incommodait; que cette grande attention à découvrir des volontés, qui naturellement devenaient les miennes, vous faisait assurément une grande fadeur et un grand dégoût. » Ces gens-là étaient fort impertinents, mais bien près de rencontrer juste. Tant de prévenances n'amenaient pas le dégoût, le mot est trop rude : mais elles pouvaient être gênantes. Au reste, ces légers nuages sont un bien faible argument pour ceux qui représentent la mère et la fille en hostilité ouverte lorsqu'elles sont ensemble : nous ne voyons là que les incidents inséparables d'une affection sincère des deux parts, excessive d'un coté. Madame de Sévigné, qui apportait beaucoup dans la communauté, prétendait quelquefois à recevoir en raison de sa mise. C'était trop vouloir, et souvent elle le comprenait ; car, toute bonne et toujours sensée, hormis le chapitre de sa fille, elle s'accuse, sauf à ne pas se corriger : « Il n'est pas juste, disait-elle, de juger de vous par moi : cette mesure est téméraire. » Et plus clairement encore : « Mes délicatesses et les mesures que je prends sur moi, ont donné quelquefois des désagréments à mon amitié. » Comment se bouder longtemps après de pareils aveux? Concluons donc que madame de Sévigné et sa fille faisaient bon et même excellent ménage; mais elles faisaient ménage. Tenons-nous-en à ce mot, qui n'envenime rien et qui n'a pas besoin de commentaire.

On se laisse aller volontiers à sonder ces âmes d'élite où les défauts mêmes ne sont qu'une sorte d'intempérance dans le bien. Telle est madame de Sévigné, quand on apprécie de sang-froid son idolâtrie pour madame de

Grignan. Mais il y a d'autres aspects qui nous la montrent tout ensemble pleine de générosité et de mesure, et qui permettent de la louer sans restriction. Le plus chagrin des moralistes, le duc de La Rochefoucauld, disait qu'elle « contentait son idée de l'amitié avec circonstances et dépendances », et ce n'est pas seulement parce qu'elle venait assidûment charmer ses souffrances et celles de madame de La Fayette, mais parce que sa vie tout entière attestait la constance et le désintéressement de ses affections. On sait avec quelle ardeur elle embrassa la disgrâce de Fouquet, au péril même de sa réputation, et ses alarmes pendant le procès du surintendant, dont elle a raconté tous les incidents dans ses lettres à M. de Pomponne. Celui-ci fournit plus tard matière à la même vertu, et lorsqu'il cessa d'être ministre, madame de Sévigné, qui « avait fait ses preuves de générosité sur le sujet des disgraciés », n'hésita pas à dire hautement ce que sa conduite sut bien prouver et ce que garantissait son cœur : « Le malheur ne me chassera pas de cette maison ». Son affection pour MM. de Port-Royal, si souvent persécutés, ne se démentit jamais, et elle témoigna au cardinal de Retz le même dévouement. L'auteur des Maximes, autre débris de la Fronde, eut une égale part à son amitié.

Cette constance dans des affections que d'autres auraient sacrifiées ou dissimulées par politique ne permit pas à madame de Sévigné d'entrer fort avant dans la faveur royale. Le rôle de courtisan neconvenait pas à son humeur; elle ne cache guère combien ces adorateurs de la fortune lui semblent peu dignes d'estime, ei il n'y a nulle part do plus cruel sarcasme contre eux que cet

éloge qu'elle fait, je crois, du duc de La Feuillade : u C'est le moins lâche et le moins bas courtisan que j'aie jamais vu. » Elle ne paraissait volontiers à la cour que pour y servir les intérêts de son gendre et y recueillir sur d'augustes lèvres Jes éloges de sa fille, fidèlement renvoyés à leur adresse : on ne voit pas qu'elle ait été tentée de s'y établir, ni qu'on ait essayé de faire violence à ses goûts. On l'estimait assez pour croire que la Fronde avait laissé des traces dans son esprit et Fouquet dans son cœur: c'était trop pour unlieu où l'on n'aimait que des hommagessans réserve; au reste, on devinait le fond de sa pensée, et en cela on voyait plus clair que les critiques et les historiens qui la croient complètement séduite parce qu'elle est sincèrement ralliée. On n'a pas assez remarqué cet arrière-goût de fronderie qui persiste en présence de la royauté triomphante. Je ne sais si je m'abuse, mais je crois surprendre un sourire légèrement ironique sur les lèvres de la marquise, lorsqu'elle écrit en parlant du roi : « Le plus sûr est de l'honorer et de Je craindre, et de n'en parler qu'avec admiration. » L'enthousiasme ne se traduirait pas ainsi par un simple conseil de prudence. Mais voici qui est plus clair, quoique toujours voilé : « La royauté, ditelle à sa fille, estétablie au delà de ce que vous pouvez imaginer: on ne se lève plus, on ne regarde plus personne. » Peut-on accuser plus finement l'infatuation de la puissance qui nedaigneplus même laisser tomber ses ; regards sur les marches du trône. Gela est légèrement décoché, mais le trait n'en est pas moins pénétrant. Le blâme est plus explicite, il éclate même à propos de iTurenne, dont le souvenir périt si vite dans les fêtes

d'une cour voluptueuse : « A quel point la perte d'un héros a été promptement oubliée dans cette maison ; c'est une chose scandaleuse. » La bonne àme de madame de Sévigné ne pouvait comprendre ce rapide évanouissement de la douleur après tant de services rendus au monarque et à l'État.

Suivons encore cette veine délicate d'opposition, et nous verrons que les souvenirs du petit archevêché ' n'ont jamais été effacés. Voici, par exemple, sur les impôts une métaphore passablemeut démocratique : « J'ai toujours, dit-elle, la vision d'un pressoir que l'on serre jusqu'à ce que la corde rompe. » Ailleurs, elle raille agréablement ces bons Bretons, enchantés qu'on ait agréé les subsides qu'ils ont libéralement votés : « Nous avons percé la nue du cri de Vive le Roi. Nous avons fait des feux de joie et chanté le Te Ueum, de ce que S. M. a bien voulu prendre cette somme. » Je ne veux pas épuiser les traits de ce genre, mais je me reprocherais de ne pas citer le passage suivant, qui contient en germe un pamphlet foudroyant ; il n'y manque qu'un peu de fiel et de déclamation, mais il ne faut pas chercher ces ingrédients-là chez madame de Sévigné : « (In tâche de réformer Jes libéralités et les pensions, et l'on reprend de vieux règlements qui couperaient tout par la moitié : je parie qu'il n'en sera rien, et que comme cela tombe sur nos amis les gouverneurs, lieutenants-généraux, commissaires du roi, premiers présidents et autres, on n'aura ni la hardiesse ni la générosité de rien retrancher. »

Nous voilà bien assurés que madame de Sévigné a

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