La princesse de Monaco
ii. 17
sait-elle, que cette Trappe, qui veut surpasser l'humanité, ne devienne les Petites-Maisons. » Le grand Arnauld lui enseignait les abus de la fréquente communion, et elle suivait volontiers ce principe de la morale janséniste. Klle tenait encore de ses pieu* amis une résignation aux décrets de la Providence, voisine du fatalisme qu'on a reproché aux théologiens de Port- Royal. Les Essais de Nicole, qu'elle méditait et dont elle aurait voulu faire un bouillon pour les avaler à son aise, ne pouvaient ni triompher de son paganisme maternel ni l'amener à la dévotion; « vous me demandez, disait-elle, si je suis dévote : hélas! non, dont je suis très fâchée. » La grâce n'opérait pas ; elle n'était ni à Dieu ni au diable; cet état l'ennuyait, et cependant elle le trouvait le plus naturel du monde : le temps de se donner entièrement à Dieu ne devait venir qu'avec la vieillesse 1 ; c'était un peu tard, mais il faut lui savoir gré de ne s'être jamais tournée du coté du diable, et d'ailleurs, quand il y a peu à expier, il est juste que la pénitence ne soit ni bien longue, ni bien sévère. Elle a fait de son mieux pour ne se brouiller ni avec le monde ni avec Dieu, et quand il faudra quitter le monde pour aller à Dieu, elle trouvera la route aplanie et le passage ouvert; car Dieu ne repousse que les pécheurs endurcis.
Nous ne trouverons pas madame de Sévigné moins convenable sur le chapitre de la philosophie. Bien qu'autour d'elle on se piquât d'approfondir Descartes,
1. « Il est dévot, c'est un sentiment qui est bien naturel dans le malheur el dans la vieillesse. » Et ailleurs : « Je ne suis ni à Dieu ni au diable : cel éUtf m'ennuie, quoique, entre nous, je le trouve le plus naturel du monde. »
MADAME DE SEVIGNE. '291
et que Gorbinelli donnât, sur ce point, à madame de Grignan de sérieuses leçons, dont elle a profité, madame de Sévigné ne voulut l'apprendre que comme l'hombre, non pas pour jouer, mais pour voir jouer. Toutefois, on a dit spirituellement, le mot est de M. Cousin, qu'elle en sut assez pour faire la partie de sa fille. Je suis aussi de cet avis, car il faut avant tout qu'elle entre dans ses goûts, et « si elle se sait sihon gré d'être uni* substance qui pense et qui lit, » c'est encore en vue de madame de Grignan, à laquelle elle pense toujours, et dont elle ne se lasse pas de lire et de relire les lettres. Nous avons maintenant quelques procès à débattre, entre lesquels il y en a un fort grave : car ce n'est pas seulement le goût de madame de Sévigné, mais son cœur quia été mis en cause; heureusement nous sommes assuré de nous en tirer à son honneur. Procédons par ordre, et souvenons-nous bien que, chez madame de Sévigné, les vieiJles admirations sont incurables, et qu'alors c'est toujours son cœur qui juge, de sorte que ses préférences, même littéraires, sont encore des prédilections. On voit que nous voulons parler de ses jugements sur Corneille et sur Racine. On ne lui reproche pas d'admirer le premier, mais d'être injuste envers son jeune rival. Il est certain qu'elle pense que, « rien n'approchera jamais des divins endroits de Corneille »; mais où est le crime? n'est-ce pas encore aujourd'hui l'opinion des maîtres de la critique? Mais elle admire peu Bajazel, qui ne lui paraît pas supérieur à mndromaque, et elle dit que Racine ne s'élèvera pas plus haut. En cela elle prophétisait mal, ne prévoyant ni Phèdre, ni A thaï le. On oublie trop qu'en parlant ainsi
292 MADAME DE SÉVIGNÈ.
elle avait sur le cœur l' humiliation de son cher Corneille, récemment vaincu dans la lutte des deux Bérénice, que Monime était le triomphe de la Ghampmeslé, qui lui avait dérobé son fils, et que le petit Racine était mêlé à cette folie de jeunesse. Voilà bien des circonstances atténuantes dont il faut tenir compte. Plus tard, lorsque ces nuages n'offusqueront plus son jugement, et que Racine aura pris son rang par de nouveaux chefsd'oeuvre, elle parlera de Fauteur wEsther avec la plus vive admiration. Mais j'entends ici la phrase célèbre : « Racine passera comme le café. » Singulière prophétie qui se trouve vraie, étant doublement fausse; car h1. moka et Racine ont passé l'un comme l'autre, c'est-à-dire qu'ils paraissent devoir durer également. Mais comment madame de Sévigné, qui ne l'entendait pas ainsi, a-t-elle pu porter une pareille sentence? Ceci est grave. Voyons cependant s'il n'y a pas moyen de sauver ce ridicule à une femme d'esprit. Remarquons d'abord qu'elle n'a point dit que liacine passerait; en second lieu qu'elle n'a pas annoncé malheur au café, et troisièmement qu'elle n'a jamais comparé Racine au cale. Voilà qui devient embarrassant. Comment donc se fait-il que tout le monde l'accuse de ce triple délit, et que l'arrêt en question soit devenu proverbe? M. de Saint-Surin, qui a commencé à démêler cette affaire, et M. Aubenas, qui l'a éclaircie après lui, vous diront que Je premier coupable est Voltaire, et que La Harpe a consommé le crime. Madame de Sévigné avait dit, en 1072, dans une disposition d'esprit que nous avons constatée : « Racine fait des comédie! pour la Ghampmeslé ; ce n'est pas pour les siècles à venir : si jamais il cesse d'être amoureux, ce U3 sera plus
la même chose. Vive donc notre vieil ami Corneille ! »
Quatre ans après elle écrivait à sa fille : « Vous voilà donc bien revenue du cale; mademoiselle de Méri L'a aussi chassé. Après de telles disgrâces, peut-on compter sur la fortune? » Il y avait quatre-vingts ans que ces deux petites phrases reposaient à distance respectueuse, chacune à sa place et dans son entourage, qui la modifie, lorsque Voltaire s'avisa de les rapprocher en les altérant : « Madame de Se vigne croit toujours que Racine n'ira pas loin; (die en jugeait comme du café; dont elle disait qu'on se désabuserait bientôt '... » Sur ce texte, La Harpe compose alors la phrase sacramentelle : c Racine passera comme le café. » Il la porte tout simplement au compte de madame de Sévigné ; M. Suard l'adopte, et les moutons de Panurge viennent ensuite. (Test ainsi que s'est composé ce petit mensonge historique, qui sera longtemps encore une vérité pour bien des gens. Cependant madame de Sévigné a loué Racine avec enthousiasme 2, et M. Aubenas nous fait remarquer que nous lui devons probablement l'usage du café au lait \
Voltaire l'accuse ailleurs d'avoir mis Mascaron audessus de Pléchier. Voici le fait : après avoir entendu l'éloge de Turenne par Mas aron, elle défie Fléchier, qui travaille sur le même sujet, de faire jamais aussi bien ; Voltaire prend le défi pour un jugement définitif, et il. oublie, du moins il ne dit pas, que l'oraison funèbre de