‹ Essais de littérature françaiseChapitre 43 sur 58 · Lettre du 20 février · texte numérisé non relu

Lettre du 20 février

?>. On lit en effet dans sa correspondance (1660) : « Noua avons ici de bon biif et de bonnes vaches: nous sommes en fantaisie de faire bien écrémer ce Lon lait et de le mfler avec du sucre cl de bon calé : n'aimeriez-vous pas ce lait cafefé on ce café laite?

l'évêque de Nîmes ayant paru, madame de Sévigné avoua de bonne grâce la défaite de Mascaron. Elle ne songe pas à dire, et il est vrai qu'elle ne s'en doute pas, que quelqu'un, c'était elle-même, a su, au cours de la plume, vaincre Mascaron et Fléchier. On lui reproche encore, comme indice de faux goût, le plaisir qu'elle prenait aux romansde La Calprenède; ici il n'y a pas à contester, car elle en fait l'aveu, et voici en quels termes : « Cette lecture me divertit encore; cela est épouvantable. »

Nous n'avons rien fait, si nous laissons peser sur la mémoire de madame de Sévigné l'accusation de légèreté cruelle à propos des supplices infligés aux paysans bretons par les ordres de son ami, M. de Chaulnes, pendant les troubles de 1675. Ce n'est pas que sur ce point madame de Sévigné n'ait trouvé des apologistes qui, tout en admettant l'inhumanité de ses paroles, la déchargent de toute responsabilité pour accuser sa caste et son siècle. Voyez, dit-on, quelle était la puissance des préjugés du sang à cette époque si vantée, puisqu'une femme, justement renommée par la douceur de ses mœurs et la sensibilité de son âme, ne trouve qu'un texte de plaisanteries dans les exécutions barbares de ces pauvres Bretons roués et pendus, parce qu'ils résistent à des taxes qu'ils ne peuvent acquitter. Il est vrai que si La Bruyère a fait une fidèle peinture des paysans de son temps, il devait être fort difficile de reconnaître des hommes dans ces êtres misérables et dégradés; mais je n'admets pas ers apologies indirectes qui laisseraient subsister le corps du délit.

J'avais toujours pensé qu'on se méprenait sur le sens

MADAME DE SEVIGNE. 295

iies paroles de madame de Sévigné, et j'ai été charmé de voir que M. Aubenas levait hardiment la paille. Pour bien comprendre, il faut remettre madame de Sévigné en situation. Plaçons-la entre M. de Ghaulnes, gouverneur de la Bretagne, qui dirige la répression des troubles, et madame de Grignan, gouvernante de Provence, qui applaudit à toutes ces rigueurs, et nous comprendrons d'abord qu'elle désapprouve la sédition des paysans bretons, qu'elle ne peut pas faire un réquisitoire direct contre son ami le gouverneur, et qu'elle doit se garder de heurter de front les sentiments de sa fille. Tout ce que nous pouvons espérer dans ce conflit, c'est un blâme couvert et une pitié enveloppée. Elle dira bien pour plaire à sa fille, qui n'y verra pas d'ironie : « Cette province est un bel exemple pour les autres et surtout de respecter les gouverneurs et les gouvernantes, de ne leur point dire d'injures, et de ne pas jeter de pierres dans leurs jardins. » Mais aussi elle la contredira en affirmant que M. de Grignan n'aurait pas fait comme M. de Ghaulnes l, et cette affirmation est presque héroïque dans la bouche de madame de Sévigné; car, du même coup, elle blâme un ami et elle contredit sa fille. Transcrivons maintenant, sans plus long préambule, le passage incriminé : « Vous me parlez bien plaisamment de nos misères. Nous ne sommes plus si roués. Un en huit jours seulement pour entretenir la justice. Il est vrai que la penderie me paraît maintenant un rafraîchissement. J'ai une tout autre idée 'de la justice depuis

1 . Nous jugez superficiellement do celui qui gouverne cette province, quand vous croyez que vous feriez de infime. Non, vous ne feriez pas comme il a fait, el le service du roi ne le voudrai! pas. • Lettre du 11 décembre 107r>.

29») MADAME DE SÉVIGNÊ.

que je suis dans ce pays. Vos galériens me paraissent une société d'honnêtes gens qui se sont retirés du inonde pour revenir à une vie douce H » S'il n'y a pas là quelque secrète ironie, les premières lignes sont atroces, et les dernières niaises. Mais comment admettre ce mélange d'atrocité et de niaiserie dans un esprit aussi fin, dans une âme aussi tendre?

essayons donc une traduction, ou plutôt un petit commentaire. Le voici : « Tous avez mauvaise grâce, ma fille, à plaisanter sur nos misères; il est vrai que nous sommes un peu moins malheureux, on ne roue plus aussi souvent, nos juges ne se donnent ce passe-temps qu'une fois la semaine pour ne pas en perdre l'habitude. Ce supplice est si affreux qu'au prix de la roue la pendaison semble un rafraîchissement. Ces gens-là entendent la justice autrement que nous. J'avais cru qu'une mutinerie était moins criminelle que le vol et l'assassinat; mais puisque je vois d'un côté les galères et de l'autre la roue, et, par amendement, la potence, il faut bien que je me sois trompée. Vos galériens sont d'honnêtes gens et nos paysans d'abominables scélérats. » Je demande pardon d'avoir substitué cette prose languissante et décolorée à la poignante ironie de madame de Sévignéet aux tours elliptiques qui donnent tant d'énergie à sa pensée; mais puisqu'on s'y était trompé, j'ai dû chercher la clarté dans une glose vulgaire, et mettre à nu cette noble indignation qui se déguise pour se produire. Le ton badin a été donné par les plaisanteries de madame de (Jrignan, mais madame de Sévigné change l'accent, et dans son apparente complicité elle a, pour

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