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qui sait comprendre, plus d'énergie et, d'éloquence que
si elle protestait ouvertement.
Nous pouvons maintenant, je le crois, louer à notre aise cette femme dont le nom consacré est devenu la plus douce flatterie aux oreilles féminines. Comment ne pas aimer celle qui résume et qui embellit toutes les qualités de son sexe? comment n'être pas fière de lui être comparée? Enjouée, tendre, rêveuse, compatissante, au sourire si souvent mouillé de larmes, esprit railleur sans amertume, badin sans licence comme sans pruderie, religieuse sans bigoterie, toujours simple, vive et naturelle, madame de Sévigné n'a eu d'excès que dans L'amour maternel et d'emportement que contre la déraison et la mauvaise foi. Quand on se représente tant de qualités brillantes, ornement d'une solide raison, on ne peut s'empêcher de 'porter envie à ceux qui ont vécu dans l'intimité de madame de Sévigné, et qui ont vu briller cet esprit dont madame de La Fayette a dit qu'i1 éblouissait les yeux. Nous n'en avons que l'image dans sa correspondance; mais ces lettres, telles qu'elles sont, nous donnent encore le spectacle unique d'un esprit supérieur, tout entier à ses pensées et à ses sentiments, courant en pleine carrière, se jouant, dans la souplesse gracieuse et forte de sa nature, par mille détours et brusques écarts, précipitant ou ralentissant son allure au gré de ses émotions, s'arrêta nt sans fatigue et laissant sur sa trace un sillon de pure lumière d'où jaillissent, par instant, de vives étincelles. Il n'y a plus h louer ce chef-d'œuvre de naturel et de sincérité; on a épuisé toutes les formules de l'éloge, et cependant on n'a pas exagéré le mérite de ce style qui peint tout ce
qu'il exprime; tour à tour gai, attendrissant, pathétique, quelquefois sublime. Les souvenirs se pressent pour apportertémoignagede toutes ces qualités, etnous pourrions ajouter bien des traits à ceux que la critique a déjà popularisés; mais à quoi bon choisir dans madame de Sévigné, lorsqu'on peut tout prendre? Quant à moi, je vais m'y remettre, car rien ne dispose à la lire comme de l'avoir lue.
Cette correspondance, si animée quand madame de Sévigné est loin de madame de Grignan, languit ou s'interrompt lorsque la mère et la fillesont réunies. Surtout les lettres sont rares à dater de 1690. C'est que désormais elles ne se sépareront plus. En Provence ou à Paris, nous les trouvons toujours ensemble, et rien ne paraît troubler la douceur de leur intimité. Il est vrai de dire que dans cette communauté madame de Sévigné apportait ses revenus si bien administrés à une autre époque, sous la direction de l'abbé de Coulanges, et qu'emportaient alors, comme un ouragan, les prodigalités du comte de Grignan. Madame de Sévigné s'en étonnait toujours et n'y pouvait rien. Heureusement une opération de finance permit d'apaiser des créanciers, qui commençaient à devenir indiscrets et inquiétants. Le jeune marquis de Grignan se dévoua. Puisque le roi ne dégageait pas une fortune obérée à son service, on se résigna à faire une marquise de la iille d'un fermier général. 11 se trouva d'ailleurs qu'elle était charmante. Madame de^évigné eut bientôt après la joie sans mélange d'unir sa chère Pauline au marquis de Simiane, riche et de pur sang. Jamais elle ne parut plus heureuse. Mais ce bonheur fut de courte durée. Sa fille fut atteinte
d'une maladie qui mit ses jours on danger; celle-ci devait y survivre, mais l'épreuve fut trop forte pour sa mère : pendant que madame de (îrignan échappait à la mort, madame de Sévignéfut elle-même frappée de la petite vérole : aux premiers accès de la lièvre elle comprit qu'il fallait se préparer à mourir ; elle s'y résigna courageusement, et après quelques jours de souffrances, % elle expira le 18 avril 1(396, heureuse encore de précéder dans la tombe la fille qu'elle avait si tendrement aimée.
BOILEAU DLSPUÉÀUX.
Voltaire disait, en parlant deDoileau àses jeunes amis, trop prompts à s'émanciper : « Ne dites pas de mal de Nicolas: cela porte malheur. * En effet, il est arrive à Marmontel, le plus opiniâtre de ces détracteurs de Despréaux, de faire de bien mauvais vers; et s'ils sont le châtiment de son irrévérence, il faut avouer, en y ajoutant certaine prose, que la punition a été terrible, témoin Aristomène et les Héraelides, les Incas et Bélisaire, c'est-à-dire de la prose poétique et des vers prosaïques 1 ! Voilà bien une leçon qui donn i à réfléchir :
Discite justitiam moniti et non temnere divos !
Instruit par cet exemple, nous parlerons respectueusement d'un maître qu'il est si dangereux d'offenser.
Les habitants de Crosne veulent que Boileau soit né dans ce village voisin de Paris, comme ceux de Ghâtenay se glorifient de la naissance de Voltaire; mais M. Herriat Saint-Prix veut enlever impitoyablement cette double illustration à la banlieue pour la restituer à la
1. Malgré son animosité contre Boileau, Marmonlel n'en osi \>;\* moins un écrivain <lo mérite. Ses Eléments de littérature sont un bon traité de critiqua littéraire, et les premiers livres de ses Mémoires, écrits avec un naturel j*lein do grâce, une charmante lecture.
capitale. Avouons toutefois qu'il n'a pleinement réussi que pour Boileau, né réellement à Paris, rue deHarla}', près du Palais, et, dit-on, dans la chambre même du chanoine Gillot, premier auteur de \a.Ménippée. C'est un
berceau digne d'un satirique. Tout ce que Crosne peut réclamer légitimement, c'est le surnom du poète, Despréaux, tiré d'un petit pré voisin de la maison de campagne de la famille de Boileau. C'est encore un assez beau fleuron de couronne rurale, et qui peut consoler les bons campagnards jaloux d'être les compatriotes d'un poète.
Boileau est donc né à Paris le 1er novembre 1636, fils de Cilles Boileau, greffier à la grand'chambre du parlement de Paris, et d'Anne de Niélé, qui mourut deux ans après la naissance deson fils Nicolas. L'enfance et l'adolescence du jeune Despréaux furent assez maussades; les soins d'une mère, si propres à développer la sensibilité, manquèrent à ses premières années ; son père, excellent greffier, méconnut son esprit et sa destination ; des infirmités précoces attristèrent encore sa jeunesse. Un régent du collège de Beau vais, M. Sévin, reconnut seul et encouragea la vocation littéraire de Boileau ; mais cette vocation n'était point passionnée, et sa docilité déjeune homme était trop habituée à fléchir pour qu'il essayât de contredire la volonté de sa famille. 11 se laissa donc conduire dans différentes carrières, et il se contenta de ne pas y réussir. Au sortir de la philosophie, qui lui avait paru une école de subtilités, d'arguties, de dis-
I putes, il entra dans le dédale de la procédure; il y fit peu de progrès : Corneille, Montesquieu, Voltaire et Rousseau, passèrent par la même épreuve et eurent l'hon-
302 BOILEAU DESPREAUX.
neur d'être déclarés incapables par dos clercs de procureur et de greffier. Boileau ne demandait pas mieux; alors il essaya de la théologie : c'était tomber dans une nouvelle embuscade. La chicane, qu'il avait rencontrée au collège sous la forme scolastique, qu'il avait retrouvée au palais dans la procédure, lui revenait encore, comme on l'a dit, sous une troisième figure qui ne lui parut pas moins déplaisante. Cette dernière épreuve combla la mesure.
Après ces initiations stériles, Boileau avait le droit d'être de mauvaise humeur : il avait amassé de la bile, il fallait l'épancher. Contre quiva-t-il se tourner ?Commencera-t-il par attaquer la chicane dont il a été le martyr? Non ; trop heureux d'être échappé de ses griffes, il se contentera de lui donner une légère atteinte; mais celle-ci n'y perdra rien : Boileau la rattrapera plus tard ; dans le Lutrin, par exemple, où il fera son portrait, et de main de maître. Maintenant il a mieux à faire ; il se tournera d'abord contre les méchants poètes : il reprendra par la satire l'oeuvre que Malherbe a commencée par la grammaire.
Boileau, dans la satire, n'a pas la véhémente indignation de Juvénal, il n'a ni tout le sel ni toute la grâce d'Horace, il n'a pas la vigueurni l'aimable nonchalance de Régnier; mais, en retour, il ne pousse pas l'hyperbole aussi loin que Juvénal, et en peignant le vice, il ne laisse pas soupçonner qu'il soit atteint lui-même et gangrené par la corruption contre laquelle il s'indigne; il ne tend pas comme Horace à faire prévaloir les doctrines d'un épicurisme commode, plus dangereux encore par l'élégance qui le décore; il n'a pas comme Régniercette sorte
BOILEAU DESPRÉAPX. 303
de cynisme candide qui ne démoralise pus, je l'avoue, mais qui effarouche La délicatesse de Pâme. En un mot, pour La pureté morale, il est supérieur à ses devanciers; comme poète, une seule satire exceptée, il doit peut-être leur céder le pas.
Lt>> premiers essais de Boileau dans ce genre sont d'un disciple des anciens qui peut devenir maître à son tour, mais qui ne l'est pas encore. Sa première satire, imitée de Ju vénal, est déclamatoire, et elle n'a pas l'énergie qui dans le modèle latin élève la déclamation jusqu'à l'éloquence. Les plaintes amères contre la corruption du siècle au temps de Domitien, après les beaux jours d'Auguste, dont le souvenir récent formait un contraste propre à justifier l'indignation d'un poète, étaient sincères dans la bouche de Juvénal, tandis qu'à l'aurore du grand règne de Louis XIV elles ne sont pour Boileau qu'une réminiscence classique et un exercice d'école. C'est ainsi que pour exhaler sa colère d'emprunt, il charge du rôle de poète méconnu le prosateur Cassandre, traducteur de la Rhétorique d'Aristote, déguisé sous le nom de Damon, et qu'il prend pour type de misère, de douleur et de mécomptes, le gras et joyeux Saint-Amant. Cette satire est donc un jeu d'esprit plutôt qu'une véritable explosion de colère, mais elle révèle l'habile écrivain dont le vers dira toujours quelque chose, et l'homme de bien, ennemi déclaré du vice. Déjà les vers heureux abondent, ces vers qui frappent d'abord, et qu'on n'oublie plus parce qu'ils expriment nettement une pensée juste. On pouvait bien augurer du jeune homme sincère et courageux qui disait à son début :
J'appelle un chat un chat, et Rolet un fripon ;
de celui qui refusait, par scrupule de goût etde probité, d'aller
Crier dans ce pays barbare, Où l'on voit tous les jours l'innocence aux abois Errer dans les détours d'un dédale de lois Et, dans l'amas confus de chicanes énormes, Ce qui fut blanc au fond rendu noir par les formes.
Dans cette première satire, Boileau avaitcompliqué la longue invective de Damon, déjà bien confuse et surchargée, par la description des embarras de Paris, qu'il en détacha et qui forma plus tard la sixième satire, bien supérieure à la précédente. En effet, la mauvaise humeur du poète porte sur desinconvénients qu'il a vus et dont il a souffert. Ces lugubres cris dontil parle, ce sabbat des chats dans les gouttières avaient souvent frappé ses oreilles, au haut du grenier, dans l'étroit galetas où il passa ses nuits jusqu'à la mort de son père et même au delà; il avait redouté ces voleurs qui infestaient Paris après la chute du jour, et il faut ajouter qu'il ne les a pas inutilement signalés à la vigilance de la police; il avait couru, comme tant d'autres, péril de mort dans ces rues étroites sillonnées de voitures ou rendues impraticables par un orage. Il parle de ce qu'il sait, il décrit ce qu'il a vu, et il trace un tableau vrai au fond, et chargé seulement dans la mesure qui convient à la satire. Il y a dans cette pièce une foule de vers excellents.
Boileau n'avaitque vingt-quatre ans lorsqu'il composa ces deux satires. La mort de son père, en le rendanl maîtred'un modeste patrimoine qui suffisait àsa sobriété, lui permettait dese livrer sans partage à sa passion pour
la poésie, qui ne s'étail manifestée jusqu'alors que par le dégoût que lui inspirait toute autre étude, et par quelques pièces fugitives] parmi lesquelles on doit signaler une ode contre les Anglais, qui est au moins une profession de foi monarchique et patriotique. Il faut rapporter à la même période quelques chansons de table et un ou deux sonnets, où le jeune Despréaux s'essaye à la galanterie. 11 avait avoué, de plus, une tentative prématurée de tragédie ébauchée dès le collège, et qui aurait eu pour héros de grands personnages, d'après ce vers qu'il en avait retenu et dont il plaisantait :
Géants, arrêtez-vous; Gardez pour l'ennemi la fureur de vos coups !
Son aîné, Gilles Boileau, esprit caustique et jaloux, de la cabale de Chapelain, qui lui ouvrit les portes de l'Académie, tenta vainement d'écarter Nicolas de la carrière poétique, et vit avec dépit les succès de son jeune frère, dont les premières satires, popularisées par des copies manuscrites et des lectures fort enviées, faisaient déjà grand bruit dans le monde. En prenant son parti d'être poète, Boileau s'était fermé tout retour aune autre carrière; il avait héroïquement sacrifié Je prieuré de Saint- Paterne, récompense de ses labeurs théologiques, et qui lui valait huit cents livres de revenu. Il fit mieux encore : il restitua les fruits déjà perçus, et cette somme servit, dit-on, de dot à mademoiselle Marie de Bretonville, qu'il avait aiméeetqui entrait en religion. L'émancipation de Boileau était complète. Enfin, les six premières satires, réunies en un mince volume, parurent, de l'aveu de l'auteur, avec l'initiale de son surnom, vers
30B BOILEAU DESPRÉÀUX.
la fin de l'année 1666, accompagnées <ln discours au roi, première note, un peu criarde encore, jetée parle poète dans ce prodigieux concert de louanges qui charma si longtemps les oreilles de Louis XIV. Ce discours, médiocre dans son ensemble, est une satire et un panégyrique; l'éloge du roi y est un prétexte pour attaquer de méchants écrivains. Nous y trouvons un témoignage en faveur de Molière et un encouragement au jeune roi, qui n'osait, quelque désir qu'il en eût, autoriser la représentation du Tartuffe.
On aime à voir les grands poètes, unis ainsi par l'amitié, s'entr'aider pour la gloire. Boileau ne manqua pas à Molière vivant; il célébra dans des stances ingénieuses le mérite de Y École des Femmes; il se déclara ouvertement pour le Tartuffe, contre les hypocrites, et lorsqu'au souvenir des soucis que lui a causés la rime, il se plaint de cette esclave indisciplinée, c'est à Molière qu'il s'adresse pour le féliciter de l'avoir soumise :
Dans les combats d'esprit savant maître d'escrime, Enseigne-moi, Molière, où tu trouves la rime.
Cette satire à propos de la rime est un enseignement précieux sur la manière dont Boileau travail lait ses vers. On y voit combien de peine lui coûtait l'expression de sa pensée, quels scrupules de langage et de prosodie ralentissaient et réglaient son essor, de quel prix enfin il a payé sa renommée, qui, à la vérité, ne doit point périr. C'est la plus utile des leçons que nous donne Boileau, après Horace, qui recommande aussi [elimae labor et mura, et si l'on songe que parmi les écrivains qu'il a bafoués et que la postérité dédaigne, il y en a plusieurs
BOILEAU DESPREAUX. 307
que la nature avait doués plus libéralement que luimême, on comprendra que, pour les dons de l'esprit comme [tour feux de la fortune, l'ordre est une puissance créatrice, et qu'il n'y a point de trésor si riche que la négligence et la prodigalité ne puissent dissiper, comme il n'y a pas de mince patrimoine que le travail et l'économie ne parviennent à féconder.
La troisième satire, le Repas ridicule, est une scène de comédie qui abonde en traits plaisants et en détailsdescriptifs habilementrendus. L'art de dire de petites choses sans s'abaisser, et de les exprimer avec élégance par des images qui les rendent poétiques, n'avait jamais été poussé aussi loin, si ce n'est dans quelques passages de Régnier, moins égal, moins soutenu queBoileau, mais plus original. Ce vieux poète a traité le même sujet, et Roilean, qui L'imita, ne l'a pas fait oublier. Sans doute, Régnier ne sait pas se borner, il dit tout, et par conséquent plus qu'il ne faut dire; sans doute, dans le portrait si vigoureusement tracé de son pédant, il abuse de l'hyperbole, mais aussi quelle verve, quelle chaleur de coloris, quelle hardiesse de dessin ! comme ses convives se querellent! comme ils se gourment! quel chamaillis et quelle bagarre. Tout compensé, la palme demeure encore au poète du seizième siècle.
Cent vingt vers, qui n'ont pas tous le mérite de l'élégance, sur les Folies humaines, composent la quatrième satire, et ne suffisaient pas pour épuiser la matière. C'est une faible esquisse dans laquelle la pensée ne sort pas du lieu commun. Un poète philosophe aurait trouvé là l'occasion d'un beau réquisitoire contre ■espèce humaine; maisBoileau se contente d'effleurer
:i08 HOTLEAU DESPRÉÀUX.
]e sujet et de décocher quelques épigrammes dont la pointe est émoussée. Il revient à la charge dans la satire vin, sur l'Homme, où il se croit plaisant et profond par une plaidoirie en forme au profit des animaux contre leur roi. Ce paradoxe sur la raison des animaux, qui n'en ont pas, et la déraison de l'animal raisonnable, pouvait devenir piquant sous une forme légère donnée à de forts arguments ; mais ici la forme est parfois pesante et le fond manque de solidité. C'est qu'en réalité Boileau n'est pas sérieusement misanthrope, et qu'il ne s'était pas mis en mesure de gagner le procès qu'il fait au genre humain. Quoi qu'il ait dit et argumenté, la supériorité de l'âne sur l'homme n'est pas encore démontrée. Il ne fallait pas autant de courage qu'on l'a dit pour prendre à partie la noblesse sous Louis XIV. Le roi, qui abandonnait les marquis à la verve railleuse de Molière, n'était pas fâché que la satire vint à son tour rabattre la vanité de ceux qui n'avaient d'autre titre que la naissance. D'ailleurs Boileau était couvert par l'exemple de Juvénal, et sa témérité paraissait surtout un hommage au génie des anciens. Cependant il faut rendre toute justice à Boiieau. Sa satire sur la Noblesse n'est pas un simple exercice d'imitation, c'est encore la protestation d'un honnête homme qui n'admet l'hérédité du titre qu'à charge de transmission des vertus qui ont conquis le titre même !. Or, cette condition onéreuse Défaisait pas le compte de tant d'héritiers qui, dans une succession complexe, aimaient à prendre les bénéfices sans 1ns charges.
1. (i Un chrétien n'estime ni le rang, ni l'origine, à moins qu'il ne s'y ren« contre une plus grande vertu. » Imitation de Jésus-Christ, lîv. III. ohap. u\,
Boileau est tout à tait sur sou terrain lorsqu'il entreprend, satire vu, à la suite d'Horace, de justifier la satire. En effet, la proscription absolue de la satire serait toute au profit du vice etde la sottise. Il est vrai que la satire ne corrige point, niais elle punit et elle intimide; elle venge le bon goût et la vertu outragés : c'est là son pôle et son utilité; mais, il faut le dire hautement, le satirique qui tirerait sa vocation du seul besoin de médire, qui n'aurait d'autre intention que J'insulte, serait au-dessous même de ses victimes. Il faut que l'intention soit droite, le cœur pur, l'esprit éclairé dans une semblable entreprise; c'est la conscience du bien qui doit flétrir le vice, c'est le sentiment du beau et du vrai qui doit ridiculiser l'erreur et la sottise. A ce double titre, Boileau, homme de bien et de goût, était légitimement investi de la magistrature satirique qu'il exerçait. La satire ixc, exclusivement littéraire, est le meilleur modèle et la meilleure apologie du genre. Jamais Boileau n'a été mieux inspiré; il se justifie admirablement et il attache au front de ses ennemis un ridicule ineffaçable. Dans cette pièce, qui passe à bon droit pour un des chefs-d'œuvre de notre langue, le cadre ingénieusement tracé se remplit naturellement de traits vifs, d'idées piquantes, de sentiments vrais, qui forment un ensemble achevé contre lequel la critique n'a point de prise. Ce fut un coup de maître et un véritable triomphe.
Après cette guerre contre les mauvais auteurs, Boileau, qui avait fait ses preuves, songea à consolider sa victoire en promulguant les règles qu'il avait suiviespour vaincre. U Art poétique, tel que Boileau l'a rédigé, com-
prend tous les préceptes de composition littéraire consacrés par l'expérience et légitimés par la raison. (]'*>>[ le code du bon goût ; mais la pureté du goût, on ne doit pas l'oublier, estime partie de la morale. Lorsque Vauvenargues disait : « 11 faut avoir de l'âme pour avoir du goût, » il reconnaissait l'étroite parenté, l'alliance indissoluble du bien et du beau. Kn effet, les esprits et les cœurs se corrompent en môme temps : défendre le goût, c'est protéger les mœurs, et on peut dire rigoureusement qu'une poétique orthodoxe est un chapitre de morale. Mais si cette poétique exprime par sa forme la beauté dont elle renfermé les préceptes, elle est doublement utile, doublement morale, comme règle et comme modèle. C'est le suprême mérite de Y Art poétique de Boileau, qui nous rend plus éclairés et meilleurs.
Des quatre chants dont se compose le poème de Boileau, le plus remarquable est, sans contredit, le troisième, consacré à la tragédie, à l'épopée et à la comédie, où, par la magie du style et de l'imagination, des genres littéraires deviennent presque des personnages vivants. Le môme art avait, dans le chant précédent, personnifié, non moins heureusement, l'idylle, l'élégie et l'ode. Mais pourquoi ne s'était-il pas également exercé sur l'apologue? L'omission de ce genre, déjà élevé chez les anciens par Phèdre au niveau de la poésie, et que La Fontaine venait d'illustrer, s'explique peut-être, mais ne se justifie pas. Si Boileau a craint de déplaire à Colbert et à Louis XIV, qui n'aimaient pas La Fontaine, c'est une faiblesse; s'il ne comprenait pas la valeur poétique des six livres de fables déjà publiés, c'est une détail-
BOILEAi; DESPRÉÀUX. 311
lance de goût ; s'il a désespéré de parler convenablement de ce genre, c'est manque de courage. Enfin l'apologue, lors même que La Fontaine n'eût point fait de fables, avait sa place marquée dans Y Art poétique, et si c'est La Fontaine qui l'en a fait exclure, nous avons à déplorer non pas seulement une lacune, mais une iniquité. La fable omise fait remarquer davantage la place trop étendue et l'importance données au sonnet, dont la vogue avait cessé. A quoi bon ce tour de force si péniblement exécuté et dont on l'eût tenu quitte si volontiers au prix de quelques vers naturels et poétiques sur l'apologue? C'est un tort de plus qu'il convient de signaler dans une œuvre où les taches sont si peu nombreuses, etpuisque nous avons touché ce point délicat, relevons encore, en passant, le jugement qui semble placer Molière audessous de Térence, et les chicanes faites au génie du Tasse.
Le premier chant du poème renferme la formule poétiquement exprimée de toutes les règles, de tous les préceptes, de tous les conseils propres à éclairer et à guider le génie. Le poète prend soin d'avertir ses lecteurs qu'il ne parle que pour un petit nombre d'élus consacrés par la muse. Il écarte prudemment les téméraires qui n'ont d'autre passion que l'amour de rimer, ou, comme dit énergiquement Juvénal, scribendt cacoëthes, la démangeaison d'écrire. Boileau est sans pitié pour ces pestes de la littérature. Il revient à la charge dans le quatrième chant, où il déclare hautement que dans la poésie,
Il n'est point de degré du médiocre au pire. Il se contente de le déclarer, mais Horace en avait
312 UOILEAU DESPREAUX.
donné la raison ; c'est qu'on peut se passer de faire des vers, et que dans les choses de luxe, l'excellent et l'exquis sont seuls de mise. Comme tous les métiers sont honorables, bien exercés, il ose renvoyer à la truelle et au mortier les rimeurs ou mauvais ou médiocres :
Soyez plutôt maçon si c'est votre talent.
Mais la beauté du génie ne suffit pas, il faut la pureté des mœurs et la noblesse du caractère. Dans cette dernière partie de son poème, lioileau aborde directement la morale. Il ne veut pas qu'on diffame le papier ; c'est un crime que de rendre le vice aimable ; c'est un déshonneur que de transformer un art divin en métier mercenaire ; l'Hippocrène n'est point le Pactole :
Aux plus savants auteurs, comme aux plus grands guerriers, Apollon ne promet qu'un nom et des lauriers.
Ce désintéressement préservera avec l'indépendance du poète la pureté de son aine, et alors il lui sera facile de respecter le plus important de tous les préceptes, dont Boileau avait donné l'exemple avant d'en faire une loi :
Que votre àme et vos mœurs peintes dans vos ouvrages, N'offrent jamais de vous que de nobles images.
Dans ce poème si attrayant, l'histoire littéraire et la satire diversifient agréablement et relèvent d'une manière piquante le fond didactique. Les épigrammes abondent, vives et acérées. C'est de Laque nous vient ce vers si souvent cité :
Un sol trouve toujours un plus sot qui L'admire.
H01LEAU DESPREAUX. 313
Il y a des traits piquants contre ces vains auteurs
Qui, fous de sens rassis, S'érigent pour rimer eu amoureux transis ;
contre ces autres, non moins plaisants,
Dont l'esprit flegmatique Garde dans ses fureurs' un ordre didactique.
11 y en a à propos de ces bergers qu'on a vus
Dans leurs plaintes nouvelles Fidèles à la pointe eneor plus qu à leurs bulles.
.Mais la verve du poète n'est nulle part plus naturellement enjouée que dans le préambule épisodique qui ouvre le quatrième chant, la métamorphose du médecin de Florence en architecte. C'est un modèle de narration satirique.
Nous avons dit que la personnification des genres littéraires était une des parties les plus brillantes de l'œuvre de Boileau. On peut louer encore les passages historiques, dont la marche est rapide et le tour élégant. Cependant il est permis de hasarder quelques remarq ues sur la courte histoire de la poésie en France depuis Villon jusqu'à Malherbe. Et d'abord pourquoi commencer à Villon, au préjudice de Jean de Meung ? Est-il bien vrai que Villon ait débrouillé fart confus de nos vieux romanciers? Si Boileau les eût mieux connus, ces vieux romanciers, il aurait vu que toutes les formes poétiques employées par Villon étaient déjà consacrées par un long usage. Ce n'est point la forme, mais le fond qui fait l'originalité de ce poète. Dans l'éloge d'ailleurs bien senti de Marot, Boileau a tort de dire qu'il tourna des triolets et rima des mascarades; car il n'y a pas une h. 18
314 BOILEAU DESPREAUX.
seule pièce de ce genre dans ses charmantes poésies, et d'omettre l'épître badine, l'épigramme, le madrigal où il a si bien réussi. Mais il n'y a pas à réclamer contre l'éloge de Malherbe. Enfin Malherbe vint, et, en effet, il était temps qu'il arrivât.
Nous n'insisterons pas davantage sur la valeur de ce poème, où l'enseignement moral et littéraire a tant d'attraits, où la saine raison se montre parée de tous les ornements de la poésie, code durable dont quelques articles, il est vrai, sont tombés en désuétude, mais qui doit subsister dans ses prescriptions générales, solidement établies sur la nature et les besoins de l'esprit humain. Remarquons cependant que les conseils du poète ne portent guère que sur la méthode et sur l'expression, et que, négligeant l'invention, il a laissé à d'autres le soin d'indiquer les sources de l'inspiration et les moyens de féconder le génie. André Chénier a tenté cette entreprise dans son poème de X Invention, qui peut servir d'appendice et de complément à Y Art poétique.
Boileau venait à peine d'établir souverainement, par ce poème, son autorité en matière de goût, qu'il singera fort à propos d'intervenir en faveur de la raison menacée par les prétentions de l'Université. Voici à quelle occasion. Les facultés de médecine et de théologie, qui juraient encore par Aristote, alarmées du succès de la Physique de Rohault, de la Méthode et des Méditations de Descartes, de la Logique de Port-Royal, du système de la circulation du sang, des œuvres de Gassendi et de tant d'autres nouveautés philosophiques et médicales attentatoires à la routine, méditaient en 1674 Une requête au parlement pour interdire à ces doctrines
BOILEAl! DESPREAUX. 315
menaçantes l'accès de l'école. Pour prévenir cette honteuse et ridicule entreprise, Boileau, a i d ù de ses spirituels amis Racine et Bernier, et de son neveu Uongois, formula par avance en style de pratique Parrêtdu parlement, et cette plaisanterie plus puissante qu'une invective fit reculer l'Université. Descartes triompha, et grâce à ce triomphe la raison eut la carrière libre, quoiqu'elle eût entrepris, selon les termes de Yarrêt burlesque, « de diffamer et bannir des écoles de philosophie lesPormalitez, Matérialitez, Entitez, Identitez, Yirtualitez, Ecceïtez, Polycarpeïtez et autres êtres imaginaires, tous enfans et aïans cause de deff unt maître Jean Scot leur père : ce qui porterait un préjudice notable et causerait la totale subversion de la Philosophie Scholastique dont elles font tout le mystère et qui tire d'elles toute sa subsistance ». Tel fut l'effet de cette ironie charmante, qui « bannissait à perpétuité la liaison des écoles de ladite Université, lui faisait défense d'y entrer troubler, ni inquiéter ledit Aristote en la possession et jouissance d'icelles, à peine d'être déclarée janséniste, et amie des nouveautés ».
Avant d'arriver au Lutrin, qui est l'œuvre la plus originale de notre poète, il est à propos de jeter un coup d'oeil sur la suite de ses épîtres, qui passent pour être supérieures aux satires. Il faut toujours mettre à part la neuvième, et nous avons dit pourquoi. La première de ces pièces, composée en 1669, est séparée par vingtsix années de la dernière, écrite en 1695, au moment où Boileau comptait onze lustres complets surchargés de quatre ans. Les neuf premières appartiennent à l'époque de sa maturité, les trois autres correspondent au com-
mencement de sa vieillesse et s'en ressentent, la dernière surtout.
La première épître, adressée au roi, fut composée d'après les conseils de Golbert, pour tempérer dans le cœur du jeune roi l'ardeur guerrière qui le disposait à rompre la paix conclue, en 1G68, à Aix-la-Chapelle. Boileau eut le mérite de donner en beaux vers un bon conseil qui ne fut pas suivi. Nous retrouvons au début de cette pièce le poète satirique dans les traits lancés peu charitablement contre les poètes qui ne se lassaient pas de comparer Louis à César et au grand Alexandre. A
quoi bon, disait-il,
* \ A quoi bon, d'une musc au carnage animée, *
Échauffer sa valeur déjà trop allumée ?
Cet excès de chaleur enferme, sous la forme de reproche, une louange qui devait plaire. Le poète raconte alors, d'après Plutarque et peut-être un peu d'après Rabelais, la conversation de Pyrrhus et de Cinéas, d'où il tire la conséquence qu'il faut se reposer et prendre du bon temps, aussitôt qu'on le peut. « Le conseil, dit Pascal, qu'on donnait à Pyrrhus de prendre le repos qu'il cherchait par tant de fatigues recevait bien des difficulté*. » En effet, le repos n'est pas la vocation de l'homme, cl il n'est doux et légitime que s'il est acheté par de longs travaux. La scène reproduite par Boileau n'en est pas moins piquante, et c'est le passnge le plus saillant de cette épître, riche d'ailleurs en détails poétiques, tel ce présage sur l'achèvement du canal du Languedoc, qui devait unir l'Océan à la Méditerranée :
J'entends déjà frémir les deux mers étonnées De voir Leurs flots unis au pied des Pyrénées.
ROILEAU DESPRÉAUX. 317
Vers li fin de cette première épitre, après ce vers,
Que de savants plaideurs désormais inutiles!
Boileau avait placé, dans l'intention de consoler les plaideurs réduits au silence, et pour divertir le roi, la fable de YHuitre et les Plaideurs. On trouva qu'elle égayait médiocrement un sujet sérieux, et le poète se décida à la retrancher. Mais voulant sauver ce rogaton du naufrage, il composa sur la Manie des procès une épître à l'abbé Desroches, où sa fable put reparaître sans inconvénient. Cette épitre, qui est la seconde du recueil, est de mince valeur et de peu d'étendue.
L'épître sur la Fausse Honte est adressée au grand Arnauld. ("était en 1673, cinquième année de la paix de Clément IX, qui dura dix ans et fut une trêve aux querelles des jansénistes et des jésuites, époque mémorable pendant laquelle Tartuffe put être joué (1669) et les Pensées de Pascal publiées (1670). Au reste, dans la guerre comme dans la paix, Boileau ne cessa pas un moment de témoigner son amitié et son admiration pour le grand docteur janséniste. Boileau commence par attribuer au respect humain l'opiniâtreté du ministre protestant Claude, que les arguments d'Arnauld ont dû éclairer sur ses erreurs; s'il persiste, c'est par respect humain et par crainte de l'hérétique douleur de Charenton l; les libertins, c'est-à-dire, dans la langue du dixseptième siècle, les esprits forts, sont retenus par le même lien dans l'impiété : ainsi encore un malade n'avoue pas qu'il a la lièvre, et meurt pour avoir rejeté les
1. Chamninn représente ici par métonymie le calvinisme. Sa célèbre maison de Maté lui a donné do nos jours une autre acception également figurée.
soins qui l'auraient sauvé. C'est cette fausse pudeur qui a causé la chute du premier homme. Ce souvenir fournit au poète l'occasion de peindre en vers harmonieux les délices du paradis terrestre, auxquelles il oppose le tableau des misères de l'homme déchu, et ses rudes travaux pour féconder le sein rebelle de la terre. Du péché originel découlent tous nos maux et tous nos vices, et le poète lui-même sent qu'il n'est pas exempt de la fausse honte qu'il combat, car il redoute le jugement qu'on portera sur ses vers. Ce jugement a été favorable. Nulle part, en effet, le poète n'a mieux employé les secrets de l'art des vers, mais on ne peut pas étendre cet éloge de la versification jusqu'aux idées, qui ont peu de force et moins encore d'enchaînement. Le sujet n'est ni bien déterminé ni approfondi.
Le Passage du Rhin est, sans contredit, un des chefsd'œuvre de la langue. Aucune de nos épopées n'offre un épisode qui lui soit comparable pour l'invention, le coloris et mouvement. Le début et la conclusion, qui sont du ton de l'épître familière, se lient habilement au sujet même pour lequel le poète embouche la trompette héroïque. Cette adresse à changer de ton sans dissonnance est un secret dont les vrais poètes ont seuls le privilège. Boilcause joue d'abord des noms barbares qui devraient effaroucher sa muse, sachant bien qu'il en trouvera d'harmonieux pour célébrer son héros, et quand il a triomphé assez longtemps, il revient au badinage par la rencontre d'un nom rebelle à l'harmonie ; ce qui \w l'empêche pas de reprendre et de terminer noblement le panégyrique du roi, seul but qu'il se soit proposé. Au reste, cet art de louer délicatement et sans bassesse
BOILEAU DESPRÊAUX. 319
'est plus guère qu'une curiosité historique, dans ces mips où des deux branches du genre démonstratif on Liltive surtout l'invective; mais au besoin, on en trouerait le modèle dans cette épître et dans le chant n du utrin, à l'épisode de la Mollesse. Ajoutons que si oileau, avec tous ses contemporains et pendant ces elles années où la France s'admirait et s'aimait elleîème dans son roi, a loué Louis XIV avec effusion e cœur, il a mêlé assez de courageuses leçons à des loges sincères pour qu'on ne lui jette pas la flétrissante oithète de flatteur, comme l'a fait Voltaire dans un :cès de mauvaise humeur par ce vers doublement îique :
Zoïle de Quinault et flatteur de Louis.
Boileau avait plus que personne le droit de recomlander aux hommes la connaissance de soi-même : nul e s'est mieux connu et apprécié qu'il ne lit. Il savait I que valait son âme, ce que pouvait son génie; il avait béi de bonne heure à l'ordre de l'oracle : nosce teipsum, , suivi le conseil du poète : quid ferre récusent, quid ileant humeri. Toutefois, dans l'épître à M. de Guilleigues, le poète se contente d'effleurer agréablement le ijet. Il ne l'approfondit pas. On y trouve plutôt des jnseils de bon sens que des principes de haute philo- >phie. Quoique le poète n'eût alors que trente-huit ans,
se donne pour un vieux lion devenu doux et traiible. C'est pour dire qu'il méprise les coups de Pinlesne et de ses pareils, et cette allusion au coup de ied de l'àne annonce par un trait satirique qu'il reonce à la satire. Il va donc moraliser. Les recherches
320 BOILEAU DESPREAUX.
astronomiques et les problèmes ontologiques, qui tour mentent tant de cerveaux, lui paraissent un travail stérile au prix de l'étude de soi-même. Ceux qui cherchent à tromper leur ennui par les voyages sont déçus dans leur attente : post equitem sedet atra cura :
Le chagrin monte en croupe et galope avec lui.
Le conquérant lui-même, en ravageant la terre, ne par vient pas à l'éviter; le trouble le suit au milieu de ses conquêtes. Le commerçant trouve l'or du Pérou, et non J le repos. Un riche héritage, longtemps convoité, laisse celui qui le reçoit avec toutes ses misères, parce qui I a conservé tous ses vices. Telle n'est pas l'opinion du vulgaire : pour lui,
La vertu sans argent n'est qu'un meuble inutile ; L'argent en honnête homme érige un scélérat, L'argent seul au palais peut faire un magistrat.
Mais l'homme de bon sens suit une autre route. C'est ce qu'a fait le poète. Obéissant à la vocation qui le poussait à faire des vers, malgré l'effroi de sa famille, il apprit à se passer des richesses qu'il n'avait pas et qu'il ne pouvait pas acquérir dans son noble métier ; heureusemnit le les bienfaits du roi lui ont donné l'aisance dont il se contente, et rien ne troublerait son bonheur s'il pouvait payer ces grâces royales en éloges dignes du monarque.
L'épître à M. de Lamoignon, sur les Plu/sirs des champs, est souvent citée comme un modèle. On y remarque des détails descriptifs habilement rendus. Au? début, le poète met sous nos yeux le petit village d'Man tile, où il s'est retiré loin <\c* ennuis de la ville ; de là
me comparaison entre la vi<> dos champs et celle de ^ris, où Boileau jette adroitement quelques louanges ii l'honneur de Louis XIV et de Lamoignon. Quoi qu'il n soit, il ne quittera pas l'asile qui lui donne le repos, t il attend l'automne pour aller rejoindre, àBàville, son mi, pendant le seul loisir que Thémis laisse aux magistrats; alors il y aura place pour de doux entretiens ihilosophiques. La campagne, on le sent, a du charme iour Boileau; mais elle ne le touche pas aussi profonément qu'Horace, Virgile et Tiacan, qu'il a imités. Comien ces vers :
O fortuné séjour ! ô champs aimés des cieux ! Que, pour jamais foulant vos prés délicieux, Xe puis-je ici fixer ma course vagabonde, Et, connu de vous seul, oublier tout le monde !
ont loin de reproduire l'émotion pénétrante de ce pasage d'Horace :
O rus ! quando ego te aspiciam ! quandoque licebit Xunc veterum libris, nunc somno, et inertibus boris Ducere sollicita? jucunda oblivia vitae !
ombien ils sont moins touchants que cette exclamation e Virgile :
Flnmina amem, silvasque inglorius! O ubi campi, Sperchiusque et virginibus bacchata Lacamis Taygeta ! O qui me gelidis in vallibus Haemi Sistat, et ingenti ramorum protegat umbra !
n'y avait alors que le bon La Fontaine d'assez épris es champs pour parler de la solitude avec une émotion ui rappelle Horace et Virgile.
VHippolyte de Pradon avait obtenu, grâce à la cahale h due de Nevers, un succès bruyant et passager qui
avait affligé Racine, dont le chef-d'œuvre était en butte à de vives attaques. Boileau écrivit alors son épitre sur l'Utilité des ennemis. Il commence par l'éloge du talent de Racine ; mais le talent irrite l'envie, et ce n'est qu'après sa mort que l'homme de génie peut espérer la justice. Molière en est un exemple. Racine ne doit donc pas s'étonner d'avoir des envieux, puisqu'il a eu des succès; mais ces ennemis ne sont pas inutiles : ils aiguillonnent le talent, ils le poussent' à de nouveaux efforts; témoin Corneille, Racine et Boileau lui-même. D'ailleurs, la cabale est impuissante contre les bons ouvrages; l'équitable avenir les met à leur place, et
La douleur vertueuse De Phèdre malgré soi perfide, incestueuse,
sera l'admiration de la postérité. Qu'importent les suffrages de la foule! ceux des hommes éclairés sont le seul tribut qu'un poète doive envier. Telle est la marche de cette épître, où les beaux vers abondent et dont le plan est irréprochable. La cause de Racine devient par l'art du poète une question générale dans cet ingénieux plaidoyer en faveur du génie et du goût contre les succès de la médiocrité et les caprices du vulgaire. On sait que, malgré ces hommages et ces encouragements, Racine persista dans la résolution qu'il avait prise de ne plus travailler pour le théâtre. Félicitons Boileau d'avoir dans cette épitre loué sans restriction le génie de Molière et retiré les réserves qu'il avait faites quelques années auparavant dans son Art poétique. La justice est complète et digne de l'homme qui avait dit à Louis XIV qulfe le plus grand poète de son siècle, (''('tait Molière.
Un
Boileau ne se croyait jamais quitte avec Louis XIV. Sincèrement épris de la gloire du jeune roi et pénétré le reconnaissance pour ses bienfaits, il revient dans sa luîtième épître à l'éloge qu'il a déjà présenté sous tant le formes. Il appelait cette épître son remerciment. « 11 f soutient ingénieusement, dit M. de Saint-Surin, le personnage d'un satirique chagriné de se voir forcé de ouer, et qui, feignant de ne savoir comment s'y prendre, n'en trouve que mieux le moyen de louerd'une panière aussi délicate que neuve. » L'artifice est adroit, parce que des éloges donnés en grondant paraissent avoir }lus de prix. Boileau exprime dans cette pièce un scrupule d'une exquise délicatesse et qu'il éprouvait réellement :
Il me semble, grand roi, dans mes nouveaux écrits Hue mon encens payé n'est plus de même prix : J'ai peur que l'univers, qui sait ma récompense, N'impute mes transports à ma reconnaissance, Et que par tes présents mon "vers décrédité N'ait moins de poids pour toi dans la postérité.
Malgré l'adresse du tour général de cette épître etlavé- 'ité des sentiments qui y sont exprimés, la faiblesse du ;oloris, une certaine négligence dans la versification, 'absence de traits pour relever la pensée, d'images poé- ,iques pour la peindre, ne permettent pas de placer cette )ièce au premier rang.
La suivante est supérieure. Le poète y développe ane pensée qu'il a toujours prise pour règle : Rien n'est ieau que le vrai. Boileau attribue ses succès à la puissance du vrai :
C'est qu'en mes vers le vrai, du mensonge vainqueur, Partout se montre aux veux et va saisir le cœur.
32i- BOILEAU DESPRÉAUX.
Le cœur est un peu hasardé, mais le vrai dans les vers de Boileau satisfait et charme l'esprit : c'est déjà beaucoup. Après cet éloge de soi-même, tempéré par les restrictions d'une modestie sincère, le poète craint encore de s'abuser, car tout le monde se déguise et se montre autre qu'il n'est réellement. Sur ce thème, le moraliste redevient satirique pour esquisser de piquants portraits. Le mélancolique affecte la joie; ne pouvant plaire dans son naturel, il devient déplaisant sous le masque; l'homme de cour, qui se connaît en belles manières, veut trancher du critique et devient ridicule. C'est que la vérité est bannie de la terre. Heureux le temps où elle y régnait sans partage! Elle en a été chassée par la corruption : de là tant de mensonges et de flatteries. Cependant on peut louer avec vérité et faire agréer l'éloge. Seignelay, à qui cette épître est adressée, ne refuserait pas de se reconnaître dans le portrait tracé par Boileau. Telle est la suite des idées de ce morceau de morale, qui a laissé plusieurs passages dans la mémoire des gens de goût et mis en circulation quelques vers devenus proverbes en naissant.
Après Horace, après Martial, Boileau s'adresse à ses vers, impatients de voir le jour. Il fait du congé et des avertissements qu'il leur donne le sujet de sa dixième épître, qu'il composa lorsqu'il touchait à la soixantaine et qui porte à peine quelques traces d'affaiblissement. C'est là que se trouve cette périphrase dont il était si lier :
Mais aujourd'hui qu'enfin la vieillesse venue. Sous mes faux cheveux blancs déjà toute chenue, A jeté sur ma tète avec ses doigts pesants Onze lustres complets surchargés de trois ans...
BOILEAU DESl'HEAUX. 323
Ce qui, traduit en langage familier, signifie tout siinplemont : je porte perruque et j'ai cinquante-huit ans. 11 uV a (lue les poètes pour dire les choses de cette manière, Boileau avertit ces enfants de sa vieillesse de ne pas compter pour eux sur l'accueil fait à leurs aînés : an se moquera d'eux ou on les négligera. Cependant, puisqu'ils veulent quitter leur prison, il les charge
D'effacer bien les traits Dont tant de peintres faux ont flétri ses portraits.
Il veut encore qu'on sache par eux qu'il a été l'historiographe du roi (précaution inutile s'il eût rempli les devoirs de sa charge), que Colhert aimait à le voir et à l'entendre, et qu'aujourd'hui même, tout affaibli qu'il soit de deux sens, la vue et l'ouïe,
Plus d'un héros, charmé des fruits de son étude, Vient quelquefois chez lui goûter la solitude.
Kn effet, la solitude animée parles entretiens de Boileau devait avoir des charmes dans cette modeste maison d'Auteuil et sous les arbres de ce jardin gouverné par Antoine.
Antoine, gouverneur de mon jardin d'Auteuil :
voilà le début de la onzième épitre, que Boileau adresse à son jardinier pour lui apprendre qu'il y a d'autres travaux que les travaux matériels, et que ceux de l'esprit ne sont pas les moins pénibles. Il est fâcheux qu'on n'ait pas tenu plus de compte de cette démonstration, et qu'en dépit de Boileau et du sens commun, certains publicistes, à la ^nite du jardinier Antoine, n'aient vu le travail que dans les eli'orts du système musculaire. Le poète, après ii. 19
avoir montré qu'on n'est pas oisif pour ne pas bêcher, « labourer, couper, tondre, aplanir, palisser, » ajoute qu'il ne faut pas porter envie à l'oisiveté, mère (Je l'ennui et des mauvaises passions, bientôt punies du remords et de la maladie : que le travail, soit du corps, soit de l'esprit, est nécessaire à l'homme, et qu'il n'y a pas de meilleure route pour arriver au bonheur. 11 allait sur ce texte faire un beau sermon ; mais, voyant déjà bâiller son auditeur, il le renvoie à ses melons et à ses fleurs, qui ont besoin d'être désaltérés. Dans cette pièce, assez piquante d'invention et judicieuse pour le fond, médiocrement poétique par l'expression, et où Boileau ne rencontre Horace qu'une seule fois, on sent en plus d'un passage la faiblesse et l'effort, et on est tenté de rappeler les vers de l'épître précédente :
Malheureux, laisse en paix ton cheval vieillissant, De peur que tout à coup, efflanqué, sans haleine, Il ne laisse en tombant son maître sur l'arène.
Ce n'est pas tout à fait le spectacle que nous présente le poète dans la dernière de ses épîtres, adressée à l'abbé Henaudot. Son Pégase n'est pas précisément efflanqué, mais il a maigri, et s'il n'est pas hors d'haleine, son souffle est moins puissant. Le sujet théologique de l'Amour de Dieu demandait, pour être traité poétique! ment, de la précision et du feu ; et Boileau, qui n'avait pas pénétré les profondeurs de la science théologique, déjà refroidi par l'âge, devient prolixe pour rester exact, et marche paisiblement où il faudrait courir et prendre l'essor. Cependant, et c'est l'opinion de La Harpe, les soixante premiers vers sont dignes de Boileau ; de plus, la prosopopéc qui termine l'épître, et
BOILEAU DESPREAUX 'M~
dont If poète était charmé, est réellement d'un tour heureux et d'un mouvement assez vif. C'est un double arrêt
ironique mis dans la bouche de Dieu, appelant parmi ses élus celui qui s'est dispensé de l'aimer et envoyant au supplice éternel L'imprudent qui a pratiqué le premier article de sa loi. Telle serait, en efl'et, la conséquence extrême de la doctrine qui retranche des conditions du salut la nécessité d'aimer Dieu. Pascal avait déjà combattu cette doctrine, qui comptait quelques partisans parmi les casuistes accrédités. Boileau se rangea bravement aux principes de la plus saine théologie, au risque de passer pour janséniste, et il eut l'art de se faire applaudir par le père La Chaise, jésuite et confesseur du roi. 11 s'en félicite dans une lettre à Racine. Bossuet voulait «faire le pèlerinage d'Auteuil pour aller entendre de la bouche inspirée de M. Despréaux l'hymne céleste de V Amour de Dieu ». On ne sait pas si, après l'avoir entendue, il en parlait encore avec Je môme enthousiasme.
Cette revue rapide, qui nous a conduit jusqu'à la vieillesse de Boileau, nous force à revenir sur nos pas pour aborder le poème qui parait aux connaisseurs le plus original et le plus brillant de ses titres poétiques. Le Lutrin est né d'un défi jeté à la fin d'un repas, par le président Lamoignon, à la verve de Boileau. Le poète prétendait que le plus mince sujet pouvait être fécondé par l'imagination, et comme on lui opposait la querelle récente qui avait ému le chapitre de la Sainte-Chapelle, partagé entre le trésorier et le chantre à propos d'un lutrin renversé, rétabli et enfin rejeté dans l'ombre, animé par la dispute, il accepta Ja gageure et se
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mit à l'œuvre sans désemparer. 11 voulut de ce pupitre faire nn second filon et il y réussit, car désormais le souvenir de ce plaisant débat, consacré par la poésie, ne périra point. Boileau, prenant le contre-pied du burlesque, qui dégrade les héros, ennoblit avec enjouement des personnages vulgaires et une action commune. Comme Molière et par d'autres moyens, il réussit à faire rire les honnêtes gens. Homère et Virgile, dont il emprunte les machines épiques, n'ont pas à se plaindre de lui; car s'il détourne à la plaisanterie les procédés héroïques de ses modèles, il ne les avilit point par l'usage nouveau qu'il en l'ait. Le burlesque lui semblait un attentat, un sacrilège poétique, parce qu'il abaisse, parce qu'il déforme, parce qu'il fait grimacer les nobles ligures créées par la poésie; mais le maintien héroïque et le langage noble prêtés à des personnages vulgaires lui parurent une espièglerie décente et comme un hommage de respectueuse malice. L'entreprise était épineuse et délicate; il sut s'en tirer heureusement, grâce à la finesse de son esprit, à la sûreté de son goût, à la profonde connaissance et au respect des modèles antiques.
("/est surtout dans le Lutrin que Despréaux est arrivé à la perfection de l'art des vers, ('/est là qu'il échappe, après Racine, à l'uniformité de la coupe dé nos alexandrins, à la monotonie du rythme ; qu'il tire de l'analogie entre les sons et les idées les plus surprenants effets d'harmonie imitative, qu'enfin il trouve partout des images sensibles pour peindre sa pensée. Voici la part du versificateur et de l'écrivain. Du coté de l'invention il u'est pas moins heureux. Je ne parle
BOILEAT DESPRÉAUX. 329
pas des machines épiques qui introduisent dans ce badinage un merveilleux (jui s'y adapte sans effort : l'intervention de la Discorde et de la Renommée ; la Mollesse, divinité née du cerveau du poète et pourtant si réelle, si concrète, qu'on irait chercher son dortoir à GSteaux; Ja Chicane, autre création digne de Dante ou. de Rembrandt; le songe du chantre, vision plaisante et terrible, confuse et saisissante, égale dans son genre à celle d'Athalie : je parle des mœurs observées avec une fidélité qui ne se dément pas et des caractères tracés et soutenus à la manière des vrais poètes, iïn effet, Boileau ne fait point de ces portraits moraux et antithétiques si familiers à Voltaire et si froids, qui sont comme accrochés et immobiles sur les panneaux d'une galerie ; il met les personnages en scène et en mouvement, il les peint par leurs actes et par leur langage. Ainsi il ne dit nulle part que son vieux chantre est un sot gonflé de vanité; mais au soin qu'il prend, parmi son trouble, de revêtir jusqu'au dernier de ses insignes, et lorsque nous l'entendons s'écrier :
Je ne pourrai donc plus être vu que de Dieu !
nous n'avons pas besoin d'autre renseignement; nous savons de science certaine que la vie pour lui, c'est d'être vu en grand costume, à l'église, par la foule. Que dire du chanoine Evrard qui lit la Bihlo autant que V M rur an, et de Fabri soulevant avec tant d'aisance h vieil Infortiat dont il terrasse ses adversaires, sinon que Rabelais et Homère ont conduit le pinceau qui les fait vivre sous nos yeux ?
Cette appréciation du Lutrin termine la revue des
œuvre? capitales de Despréaux. Il composa sa première satire à vingt-quatre ans; iPen avait trente-trois lorsqu'il composa sa première épitre. A la même époque, il commença VArt poétique, et à trente-huit ans il publiait les quatre premiers chants du Lutrin. Cette période de quatorze ans enferme la naissance, les progrès et l'apogée de son talent. Son premier chef-d'œuvre, la satire ix, correspond à sa trente-unième année. Ainsi, sept ans ont suffi à la composition des ouvrages qui feront vivre le nom de Boileau aussi longtemps que la langue française. La garantie de son immortalité n'est pas, je l'avoue, dans l'éclat du génie, mais dans la lumière d'un bon sens exquis et dans l'agrément d'un esprit juste et solide. On a tort de lui refuser l'invention, puisqu'il a fait le Lutrin; l'imagination, puisqu'il peint par la parole et qu'il produit ses idées en images ; la sensibilité même, puisqu'il a tout au moins celle que blessent les défauts et que charment les beautés littéraires ; en retour on lui accorde, sans contester, le discernement du vrai et du faux, et le don d'exprimer nettement des pensées judicieuses. Or, cette raison plus ferme qu'élevée, mais si lumineuse, ce tact fin et délicat, cette rare élégance d'un langage toujours naturel; l'ensemble et le bon emploi de tant de précieuses facultés, n'est-ce pas du génie littéraire? Ne disputons pas sur les mots : Boileau est un maître dont la parole fait autorité, et, de tous les écrivains, c'est lui qui fournit aux esprits bien faits les traits les mieux aiguisés, les armes les mieux trempées pour l'éternel combat du bon sens contre la sottise.
Il faut se garder de prêter à Boileau la rudesse de
visage et l'àpreté de caractère qu'on attribue si volontiers à un satirique et à un législateur. L'ami de Molière, de La Fontaine et de Racine, n'avait rien de farouche: le sévère Boileau ne fut pas un pédant , il se déridait dans l'occasion, selon la maxime d'Horace, dulce est desipere in loco, et nous savons qu'il fut un convive aimable. Avant d'égayer par ses chansons la table du président de Lamoignon, à Bàville, il avait été à Auteuil un de ces intempérants qui voulurent un soir, après souper, aller se jeter dans la Seine, sous les yeux de Molière, pour en finir avec les misères de la vie ; il céda parfois à la contagion du voisinage de Chapelle; volontiers il se laissait conduire par Racine chez Ghampmeslé ; et avec Racine, par La Fontaine, à Château-Thierry, d'où nos bons amis poussaient jusqu'à Reims, où l'on goûtait le vieux vin pétillant du chanoine Maucroix. Dans ces joyeuses réunions, Boileau, habile à copier les gens, comme on disait alors, ajoutait à la gaieté de ses amis par la malice et lavervede son talent mimique, qui reproduisait à s'y méprendre le jeu de Molière, et jusqu'à la danse de Jannart. C'est au milieu de ces éclats de rire qu'on parodiait Corneille aux dépens de Chapelain, qu'on fabriquait Y Arrêt burlesque, et qu'on donnait à Racine, sans compter, des vers pour ses Plaideurs. Toutefois, le fond solide et sérieux du caractère de Despréaux tempérait ces saillies de jeunesse et venait à propos les réprimer, de sorte que la faveur de la cour le trouve prêt pour le maintien digne et composé qu'il fallait garder en ce pays nouveau. Lorsqu'il fut appelé devant Louis XIV, il y parut sans embarras, gardant le respect et sa franchise.
Quoique Boileau ait fait assey. bonne figure à côté du roi, qu'il y ait maintenu sqn autorité de critique et sa dignité d'homme, on imagine quelque chose de plus profitable et d'aussi digne dans la suite d'une vie qui aurait été exclusivement littéraire. A quarante ans il avait achevé tous les ouvrages qui honorent sa mémoire : comment devait-il employer les quinze années de force qui lui restaient après l'accomplissement desa mission? Il avait tiré des anciens, par une imitation originale, tout ce qui avait pu se fondre dans son génie propre ; il avait mis à contribution, pour l'expression de ses idées favorites, Horace, Juvénal, Perse, Virgile et Homère; enfin, il avait produit tous ses fruits naturels, rendus plus savoureux par la greffe antique : n'était-ce pas pour Boileau le moment de naturaliser en France, par quelques traductions, ces anciens, qu'il aimait tant, qu'il comprenait si bien, auxquels il avait fait des emprunts si heureux! Sa mission une fois remplie et toutes ses preuves personnelles étant faites, Boileau devait traduire. Il commença : le Traité du Sublime le mettait sur la voie; il fallait continuer; ni le temps ni la force ne lui manquaient, et seul il était capable de repi oduire Horace dans ses satires et ses épîtres, Virgile et peutêtre Homère, à son choix, Cette fin était, à notre avis, le vrai et légitime couronnement de sa vie.
Les grâces de la cour, qu'il n'avait pas mendiées et qui lui laissèrent toute son indépendance, tant qu'il se contenta d'être le pensionnaire du roi, engagèrent enfin sa liberté lorsque, en 1077, il se laissaimposer, avec Racine, lacharge d'historiographe. Il fallait au moins l'aire mine de remplir ces fonctions délicates, se résigner à
BOILKAU DESPRÉAUX. 333
quelque? voyages, assister à des sièges, monter à che-, val, quoiqu'on n'y tïit pas bien préparé; écrire quelques bribes de récits qu'on allait lire dans le cabinet du roi, devant madame de Maintenon, au risque, si la conversation se détournait vers la poésie, de lancer quelques brocards contre ^misérable Scarron. Malgré cette nonchalance d'historiographe, cette gaucherie d'apprenti cavalier, ces distractions de satirique incorrigible, Boileau conserva jusqu'à la tin la faveur de Louis XIV et de la veuvedeScarron.il sut même faire respecter en lui sa loyale complicité avec les jansénistes, et le silence, alors si difficile à garder sur la révocation de l'édit de Nantes. Mais aussi avec quel empressement il se dérobait à cette contrainte, avec quel charme il retrouvait, pour s'y tenir le plus longtemps possible, sa chère petite maison d'Auteuil, qui lui rappelait celle de Molière et les plus heureux jours de sa jeunesse!
Ces loisirs d'Auteuil ramenaient Boileau à la poésie. On regrette qu'il en ait profité pour écrire, sur la foi et à l'exemple de Juvénal, une longue satire contre les femmes. Ce n'est pas que dans cette œuvre son talent de poète ne se retrouve encore, quoique gâté par l'hyperbole de son modèle. Je reconnais volontiers que cette pièce abonde en vers mordants et en portraits finement ou vigoureusement tracés ; mais à quoi bon cette sortie contre les femmes, dans un siècle où les fautes les plus éclatantes étaient lavées par les larmes du repentir, et où les La Fayette et les Sévigné unissaient la vertu à la supériorité de l'esprit? Pourquoi ces lieux communs de dénigrement qui poussent les esprits frivoles et les cœurs dépravés au mépris des devoirs les plus sacrés et
des plus doux liens? Boileau a une double excuse, il n'a pas connu sa mère, et il admirait Ju vénal. Il n'avait pas été mieux inspiré lorsque vers le même temps il eut l'imprudence de célébrer dans une ode, qu'il crut vraiment pindarique, le siège de Namur. C'était tenter bien tard le genre lyrique, qui demande un feu que Boileau n'avait pas eu, même dans sa jeunesse. Son illusion fut de croire, après Ronsard, que l'imitation extérieure des mouvements de Pindare suffisait, sans enthousiasme réel, à reproduire l'élan et la majesté du poète grec. « Quelle docte et sainte ivresse ! » s'écrie-t-il, comme s'il suffisait de dire qu'on est ivre pour paraître inspiré. « J'ai taché, disait Boileau, de faire une ode à la manière de Pindare, c'est-à-dire pleine de mouvements et de transports, où l'esprit parût plutôt entraîné par le démon de la poésie que guidé par la raison. » D'autres, après lui, s'imposèrent la même tâche, et delà nous sont venus en ligne directe et les pacifiques transports de J.-B. Rousseau, et les égarements symétriques de Houdard de Lamotte. Quoi qu'il en soit, on a trop médit de ce malencontreux dithyrambe, car s'il était radicalement mauvais le latin de Rollin n'en aurait pas fait une œuvre lyrique, et puisque cette métamorphose s'est opérée par le passage d'une langue dans une autre, c'est que Boileau péchait par l'expression plus que par le fond. 11 va d'ailleurs au moins une strophe qui est assez poétique, même dans le français; il est bon de la citer pour la rareté :
Mais ({ni fait enfler la Sambre Sous les Gémeaux effrayés ?
Des froids torrents <le dôcembiv Les champs partout sont noyés.
Gérés s'enfuit éplorée De voir en proie à Borée Ses guérets d'épis chargés, Et sons les urnes fangeuses Des Hyades orageuses Tous ses trésors submergés.
Gel essai malheureux, suivi bientôt du succès équivoque de la satire sar les femmes, rendit quelque courage aux ennemis de Boileau, depuis longtemps muets, et le malin Fontenelle, que Despréaux et Racine faisaient languir au seuil de l'Académie, profita de l'occasion pour décocher l'épigramme suivante :
Quand Despréaux fut sifflé pour son ode,
Ses partisans crioient dans tout Paris :
Pardon, messieurs, le pauvret s'est mépris,
Plus ne louera, ce n'est point sa méthode.
Il va draper le sexe féminin,
A son grand nom vous verrez s'il déroge.
Il a paru, cet ouvrage malin :
Pis ne vaudrait quand ce seroit éloge.
Gomme c'est là le seul trait piquant que Boileau ait reçu pendant sa longue guerre contre tant d'auteurs, nous avons cru devoir le recueillir.
Cette malice de Fontenelle nous rappelle que Boileau était de l'Académie. Il y était entré en 1683, sur un de ces désirs de Louis XIV qui étaient des ordres. L'Académie oubliait les injures du poète satirique, qui eut la malice de les rappeler en disant, dans un froid remerciement, qu'il se trouvait heureux d'être admis dans une compagnie « d'où tant de fortes raisons semblaient devoir à jamais l'exclure ». Au reste, il fut fort peu assidu aux séances, où il aurait rencontré Charpentier, Boyer, et l'abbé Tallemant, « le sec traducteur du français
d'Amyot ». Il est vrai que Chapelain, Scudery etCotin, ses principales victimes, avaient disparu ; mais Charles Perrault s'y pavanait encore, et vint un jour lire e.t faire applaudir un éloge du siècle de Louis XIV qui parut un outrage à l'antiquité, premier délit qu'il aggrava bientôt par ses Parallèles des anciens et des modernes. Boileau perdit patience, fit des épigramme* contre l'Académie, et poursuivit à outrance, dans ses Réflexions critiques sur Longin, l'ignorance et la présomption de (maries Perrault. Enfin on l'apaisa. Mars s'il finit par se réconcilier avec Perrault, il garda toujours contre l'Académie un secret ressentiment, et pour le mieux marquer, il ne manquait pas une séance de l'Académie des médailles, où se fabriquaient les inscriptions en l'honneur du roi.
Boileau, qui aimait toujours les vers, avait à peu prés cessé d'en faire, lorsqu'il eut l'imprudence de se remettre à l'œuvre à soixante-deux ans. Il y fut poussé par le désir de se venger des traitants, qui l'avaient inquiété, lui et sa famille, sur leurs titres de noblesse. La chose était grave non seulement pour l'honneur, mais pour l'argent, car les usurpateurs de titres étaient obligés de payer aux fermiers généraux le montant de certaines taxes exclusivement roturières, dont ils avaient été dispensés pendant qu'ils passaient pour nobles. Les Boileau prouvèrent victorieusement qu'ils descendaient d'un secrétaire du roi, Jean Boileau, dûment anobli en 1371, par Charles Y, et que par conséquent ces avides traitants n'avaient rien à reprendre sur eux. Mais Despréaux était piqué au vif, et il se ranima pour écrire de as plume de satirique une longue dissertation, où il dis-
lingue le faux honneur du véritable. 11 parait qu'en composant il oublia ce qui l'avait poussé à écrire, car il ne dit pas un mot des financiers, qui, du reste, venaient d'entendre La Bruyère, et que dix ans plus tard, du vivant même de Boileau, Lesage devait prendre à partie. Sept ans après, Boileau eut une rechute. Sa verve de septuagénaire produisit la satire de Y Equivoque, qui lui démontra, comme à toutle monde, que s'il savait encore versifier, il avait cessé d'être poète. Ce dernier effort témoignait au moins de sa constante passion pour le vrai, dont l'équivoque est la plus cruelle ennemie ; il s'y montre également fidèle à son admiration pour Pascal1, lorsqu'il reprend, pour les émousser il est vrai, les traits si acérés que le vengeur de Port-Royal avait lancés, cinquante ans auparavant, contre les sophistes de la morale évangélique.
La décadence du talent poétique n'enleva point à Boileau son autorité d'arbitre littéraire. On continuait de le consulter, et ses décisions étaient reçues comme des arrêts. La considération qui s'attachait à son caractère d'honnête homme maintenait l'ascendant de l'homme de goût. Auteuil était devenu comme un pèlerinage où se rendaient et l'élite des courtisans, et les jeunes écrivains qui aspiraient à l'héritage de la grande poésie. C'est là que venaient, en disciples dociles, J.-B. Rousseau et Louis Racine. On y voyait aussi d'anciens adversaires sincèrement réconciliés, et notamment Boursault, qui, dès 1685, avait gagné l'amitié du satirique, malade à
1. Ma lame de Sévigné rapporte, clans sa lettre du 15 janvier "1690, un trait fort plaisant et qui prouve combien était vive et courageuse cette admiration de Boileau pour l'auteur des Provinciales, Il faut lire dans l'original cette scène écrite de verve et singulièrement comique.
Bourbonne d'une extinction de voix, et qui vint de Moulins pour lui offrir un prêt de deux cents louis. Le bon Hollin quittait par instant le soin de ses chers élèves, dans l'espérance d'e recueillir à Auteuil des leçons de goût dont ils profiteraient à son retour. Lamotte y vint aussi pour une réconciliation avec J.-B. Rousseau, que Boileau avait ménagée, et qu'il crut sincère. Brossette, jeune alors et sans autre titre que sa dévotion pour notre poète, accourait de Lyon pour obtenir de vive voix, au profit de son futur commentaire, des éclaircissements que Boileau négligeait de donner dans sa correspondance.
Parmi tant de visiteurs, le plus cher des amis de Boileau manquait depuis longtemps. Racine était mort avant la fin du siècle qu'il avait illustré, mort dans la disgrâce, et Boileau, qui avait porté cette triste nouvelle à la cour, témoin de la froideur du roi, s'était promis de ne pas mettre à une plus longue épreuve la faveur qui lui était conservée : « Qu'irais-je faire là, disait-il, je ne sais plus louer. » La vérité est que la matière lui taisait défaut plus que l'art ; Boileau avait su louer, mais il n'avait jamais pu flatter. Il s'ensevelit plus profondément que jamais dans la retraite avec le souvenir de cette longue amitié, où, pour sa part, il avait apporté tant de conseils sévères courageusement suivis ; amitié mémorable entre deux hommes qui suivaient la même carrière, avides de gloire et non jaloux, et recevant chacun pour soi la part de tous les deux dans l'acclamation publique. Ils faisaient aussi cause commune pour l'injure : qui blessait l'un blessait l'autre. Disons, pour être vrai, que le principal honneur de cette inaltérable affec-
ROILEAU DESPRÉAUX. 339
non parait appartenir à Boileau ; car Racine, au moins pendant sa jeunesse, abusait, dans la dispute, de son esprit railleur jusqu'à la cruauté et dominant jusqu'à l'orgueil. Ne cachons rien cependant, dût ce dernier trait assombrir un peu l'image que nous achevons : Boileau devint morose sur ses vieux jours. Il paya ce tribut à la surdité et à d'autres infirmités, compagnes de sa vieillesse. Sa sévérité avait dégénéré en rudesse. Les nouveaux écrivains lui paraissaient des barbares au prix I des Boyer, des Pradon et des Cotin de son jeune âge. Il est vrai que les vers de Crébillon devaient lui paraître une cruelle musique, et il le disait, non sans colère. Ces symptômes de décadence l'affligeaient sur le bord de la tombe où il allait bientôt descendre, et c'est sous le poids de ces tristes pressentiments qu'il mourut à Paris, le 13 avril 1711. Il était âgé de soixante-quinze ans. On l'enterra d'abord dans la Sainte-Chapelle, au-dessous de la place même autrefois occupée par le Lutrin, qu'il a rendu si fameux ; depuis, ses restes mortels ont été transportés dans l'église Saint-Germain des Prés, où ils reposent encore.
Tel fut Boileau. Homme de bien, caractère digne et noble, avec lequel il fallait compter ; poète incomparable dans le genre tempéré; sans ailes pour s'élever aux régions supérieures, mais qui ne tombe jamais; d'une marche ferme et pourtant élégante, d'un maintien grave, d'une physionomie qui sait se dérider dans l'occasion et froncer à propos le sourcil; à tout prendre, homme supérieur par l'ensemble et l'harmonie de facultés moyennes. Ami fidèle, ennemi facile à désarmer, il n'eut qu'une passion ardente, née avec lui et qu'il conserva
jusqu'à la tombe, la haine des sots livres qui avive l'admiration des bons ouvrages. Il est complet dans sa sphère, poursuivant le mal, traçant la route qui conduit vers le bien, marchant lui-même au but et le touchant. Ses services sont incontestables ; il a mis en déroute les mauvais auteurs et déconcerté leurs partisans ; il a dépossédé Chapelain de sa ridicule et tyrannique royauté ; il a secondé Molière, il a soutenu et vengé Racine; il a fait respecter en sa personne la dignité de l'homme de lettres; par sa requête aristotélique, il a plaidé et gagné la cause du progrès des sciences et de la philosophie; par sa description des embarras de Paris, non moins funeste aux voleurs de nuit qu'aux méchants écrivains, il a éveillé la sollicitude de la police ; quatre vers de sa plume ont fait bannir de la procédure une épreuve immorale; jamais, et c'est là son plus beau titre, dans le périlleux métier de satirique, il n'a fait rougir la pudeur. Ses bonnes actions ne se comptent pas : il restitue les fruits d'un bénéfice ecclésiastique; il vient noblement en aide à l'honorable pauvreté de Patru; à Bourbonne, il fait soigner à ses frais un pauvre paralytique; il s'indigne de l'abandon où on laisse le vieux Corneille, et il obtient qu'on écarte au moins la misère du chevet d'un grand homme mourant; enfin il a mérité (pie Racine, avant d'exhaler son dernier soupir, lui laissât, pour adieu ces mémorables parolesqui louent, également les deux amis : « Je regarde comme un bonheur pour moi de mourir avant vous. »
Une étude nouvelle sur le caractère et le génie de Racine serait tout à fait un hors-d'œuvre et une témérité gratuite, si l'auteur de Phèdre et cYAthalie n'avait pas été troublé de nos jours dans la paisible possession de sa renommée. Mais puisqu'il nous a été donné, entre autres surprises, de voir éclater un complot de dénigrement contre ce poète qui ne recevait plus que des hommages; puisque la discussion a été rouverte par une émeute et par des blasphèmes, nous ne regrettons pas d'avoir eu à exprimer et à motiver notre admiration, qui ne s'était point déconcertée pendant l'orage. Nous ne demandons pas mieux que d'avoir de nouveaux chefs-d'œuvre à louer, et grâce à Dieu nous ne sommes pas de ceux qui méconnaissent le rare mérite, le génie même de quelques-uns de nos contemporains; nous sommes pleinement convaincu que plusieurs ont travaillé et travaillent encore sous nos yeux pour la postérité; mais nous ne voulons rien sacrifier de notre trésor littéraire, nous tenons à garder intact le dépôt de gloire que les siècles précédents nous ont lé-
; gué. A qui donc profiterait l'amoindrissement de Racine, et sommes-nous assurés qu'après l'avoir déprimé
i on serait en mesure de compenser au profit de la France
le dommage qu'elle aurait éprouvé? Laissons donc ce grand homme sur son piédestal, à la hauteur où l'a porté l'admiration publique, et souhaitons seulement qu'à côté de lui, au même niveau, se dressent de nouvelles images pour le culte de , l'immortelle beauté. Jean Racine, né le 21 décembre 1639, à la Ferté- Milon, était fils de Jean Racine, contrôleur du grenier à sel, et de Jeanne Sconin, fille de Pierre Sconin, procureur du roi des eaux et forêts de Villers-Cotterets. A peine âgé de cinq ans, déjà orphelin de père et de mère, il passa sous la tutelle de son aïeul maternel, qui l'envoya à Beauvais, faire ses premières études. C'était pendant les guerres de la Fronde, qui mirent aux prises les enfants comme les hommes. Le jeune Racine dut prendre parti : nous ne savons pas s'il fut mazarin ou frondeur ; toujours est-il que, dans ces combats d'écoliers, il reçut au front un coup de pierre qui lui laissa une légère cicatrice, glorieux témoignage de sa bravoure. En 1655, on le conduisit à Port-Royal, où il eut pour instituteurs Antoine Le Maître, M. de Sacy, Nicole, M. Hamon et Claude Lancelot. Racine trouvait dans cette pieuse et savante solitude une partie de sa famille, sa grand' mère et trois tantes. On sait que, pendant la persécution qui suivit, en 1638, l'emprisonnement de l'abbé Saint-Cyran, Antoine Le Maître et un de ses frères, M. de Séricourt, avaient été recueillis à la Perté-Milon chez madame Vitart, tante de Racine. Cet exil avait établi, entre Port- Royal et la famille de notre poète, les rapports qui lui ouvrirent plus tard cette école célèbre, où il puisa le Lcoùt et la connaissance de L'antiquité. Certes Richelieu
no prévoyait pas qu'un coup d'État contre le jansénisme préparait, par «les voies détournées, un successeur et un rival au grand Corneille.
Racine passa trois années à Port-Royal, et ces trois années de solitude, sous la discipline de maîtres habiles et dévoués, lui donnèrent, par l'étude approfondie des modèles antiques, l'ambition de les imiter. Toutefois, son goût n'était pas formé, et ni Sophocle ni Platon ne le détournèrent d'Héliodore, dont il dévorait l'éthiopique roman, les Amours de Théagme et Charlclée. On a peine à croire qu'il l'ait appris par cœur, même pour faire pièce à Lancelot, qui lui en avait confisqué et brûlé deux exemplaires. C'eût été acheter bien cher une vengeance. Quoi qu'il en soit, ce malheureux livre doit être pour quelque chose dans les premiers essais poétiques de Racine, et il lui a joué un méchant tour jusque dans Andromaque, où il a glissé ce vers que la critique n'a pas ménagé :
Brûlé de plus cle feux que je n'en allumai.
Racine commença à rimer à Port-Royal; mais ces débuts étaient loin d'annoncer ce qu'il serait un jour. Il composa sept odes sur les beautés champêtres de sa solitude, sur les bâtiments du monastère, sur le paysage, sur les prairies, l'étang, etc., poésies telles que Saint- Amant aurait pu, à son choix, ou les avouer, puisqu'elles sont dans sa manière, ou les désavouer, puisqu'il a fait mieux dans ses bons jours. Au reste, Racine réussissait dans les vers latins; et d'ailleurs il faisait sa rhétorique, circonstance qui atténue beaucoup le délit si elle ne l'excuse. Ce fut au collège d'Harcourt qu'il se
réfugia pendant la tourmente qui dispersa les solitaires de Port-Royal, à l'époque du procès d'Arnauld et des Provinciales, pour étudier la philosophie. Il y prit peu de goût ; et il disait alors, toujours en vers médiocres :
Je ne respire qu'arguments,
Ma tête est pleine à tous moments
De majeures et de mineures.
Vers le même temps, il commit un autre péché de jeunesse, à propos de la naissance d'un enfant de madame Yitart, sa tante. C'est un sonnet paré de tous les faux brillants qui scintillent dans Voiture et Malleville, ri, d'un style plus précieux que les sonnets d'Uranie et de la Belle Matineuse. On y lit :
Et toi, fille du jour, qui nais devant ton père, Belle Aurore, rougis...
Trissotin n'eût pas mieux dit. Port-Royal gronda fort, non parce que les vers étaient mauvais, mais parce que c'étaient des vers et que leur disciple se tournai! vers le démon.
Le mariage du roi en 1660 fut l'occasion du premier succès de Racine, alors âgé de vingt et un ans. La Nyrnpkc de la Seine, épithalame lyrique, fit paraître les premières lueurs de son talent poétique. Chapelain loua beaucoup cette oeuvre déjeune homme, et débusqua les Tritons, dieux marins que le poète, par mégarde, avait fourvoyés dans les eaux de la Seine. Cet excellent homme remplit non seulement le rôle d'Aristarque, mais celui de Mécène; de sorjeque, par son crédit, llacine obtint, outre une gratification de cent louis, uni pension de six cents francs. «Quel sujet d'émulation,
:lit L. Racine, pour un jeune homme très inconnu au
public et à la cour, de recevoir de la part du roi une bourse de coût louis! et quelle gloire pour le ministre qui sait découvrir les talents qui ne commencent qu'à ■aitre, et que ne connaît pas encore celui même qui les possède. » Après cela je suis fâché de voir Kacine mêlé à la plaisanterie du Chapelain décoiffé, et rimant de compte à demi avec Despréaux un bon mot de Puimorin contre l'auteur de la Pucelle. Sans doute Chapelain était bien ridicule avec sa perruque de chambre et sa perruque de ville, dont aucune n'était neuve, et par ses vers rimes en dépit de Minerve; mais Racine avait perdu le droit d'en jamais rire. Il ne faut pas que les bons mots puissent passer pour de méchants traits.
Ce succès et ces largesses royales n'assuraient pas l'avenir de Racine. Un vieil oncle maternel, chanoine régulier de Sainte-Geneviève et ancien général de cette congrégation, l'attira à Uzès par l'espoir d'un bénéfice ecclésiastique. Racine essaya de s'en rendre digne en feuilletant des livres de théologie; mais il y mêlait la lecture des poètes, et déjà même il écrivait, à côté de la Somme de saint Thomas, quelques scènes d'une tragédie de Tliéayène et Charlclée. Las d'attendre vainement, poussé d'ailleurs de la passion des vers, il revint à Paris où Molière l'accueillit, l'aida, dit-on, de sa bourse, et lui proposa de traiter le sujet de la Thébaïde. L'ode de lu Renommée aux Muses lui amena une nouvelle gratilication du roi et, ce qui valait mieux encore, les conseils et l'amitié de Roileau, qui devait lui apprendre l'art de faire difficilement des vers i'aeiles. Mnlheureusement la Thébaïde était achevée.
Il y a à propos de cette tragédie, dans le nécrologe de Port-Royal, une méprise d'une charmante naïveté : « Lié avec les savants solitaires qui habitaient le désert de Port-Royal, cette solitude lui fit produire la Thébaïde. » Le pieux écrivain ne soupçonne pas qu'il y ait d'autre Thébaïde que le désert, et il substitue dans sa pensée les anachorètes aux terribles fils d'OEdipe. Ce n'est pas là que Racine avait été chercher ses héros] mais, à les voir tels qu'il les a façonnés, on ne se douterait pas qu'il les a empruntés au théâtre antique. La Thébaïde est tirée des Phéniciennes, d'Euripide et on peut dire que jamais modèle ne fut plus étrangement défiguré. La tragédie d'Euripide est un chef-d'œuvre, dans lequel toutes les difficultés d'un sujet où l'horreur paraissait inévitable ont été vaincues. Tous les personnages y sont intéressants : Etéocle même, dont le parjure peut être considéré comme une inspiration patriotique, n'a rien de repoussant. Polynice , par sa tendresse pour sa mère, par la justice de sa cause, pal les regrets qu'il éprouve à combattre contre sa patrie, attire et mérite l'intérêt du spectateur ; Jocaste a toute la dignité attendrissante de l'amour maternel; Antigone émeut par son dévouement; et rien n'est plus touchant que Je vieil OEdipe sortant de sa prison, approchant ses mains défaillantes du cadavre de ses fils, et partant pour l'exil où l'attendent de nouvelles misères. Hacine a fait des deux frères deux bêtes farouches, ivres de fureur, également odieuses. Le double frat™ cide qui nous en débarrasse n'arrache pas une larme. Gréon est un déplorable tyran, pétri de vices et de sottise, qui devient grotesque par son amour pour Antigonc.
llciiiuii el A.ntigone, par leur froide galanterie, perdent le charme qui s'attache au malheur et à la jeunesse. Cependant Racine comprenait déjà que « les tendresses pu les jalousies des amants ne sauraient trouver que fort peu de place parmi les incestes, les parricides et toutes les autres horreurs qui composent l'histoire d'OKdipe et de sa malheureuse famille ». Mais l'exemple l'entraînait, et il cédait par faiblesse, tout en croyant y résister, à la contagion du mauvais goût, que Corneille vieillissant ne combattait plus dans Pertharite et dans Œdipe. Ajoutons cependant qu'une scène, une seule, la dispute d'Étéocle et de Polynice, au quatrième acte, faisait pressentir un poète dramatique, et que Je récit du combat annonce le grand écrivain.
\j Alexandre, qui suivit à une année d'intervalle (1605), est d'une autre école : Racine a quitté les traces de Corneille déchu pour l'emphase gasconne de La Calprenède et l'héroïsme doucereux de mademoiselle de Scudery. Cette fois il éclipsa ses modèles, car il apporta de son fonds quelques traits de passion vraie et d'une élévation voisine du sublime. Il rencontre aussi, par intervalle, la langue tragique, pleine de souplesse, de force, d'élégance et de pathétique. Le caractère de Porus est déjà l'œuvre d'un maître; mais cette supériorité du roi indien est une faute, puisque, contre l'intention du poète, le rival d'Alexandre devient le véritable héros de la tragédie. Cléophile, Axiane, Taxile, Alexandre même, viennent en droite ligne du Cyrus et de la Cléopâtre. Malgré ces défauts, ou plutôt à cause de ces défauts mêmes, le succès fut grand. Saint-Lvremond annonça un héritier de Corneille; et peut-être Corneille
avait-il au fond la même pensée lorsqu'il conseillait à Racine d'employer son talent pour la poésie ailleurs qu'au théâtre, lui rendant ainsi le compliment que trente ans auparavant il avait reçu, pour son propre compte, de la bouche d'Alexandre Hardy. Racine fit comme Corneille avait fait. Il continua, malgré le sinistre présage de l'officieux vieillard : même il regimba violemment contre la critique, et donna, dans une préface satirique, le premier exemple de cette humeur aigre et irritable qu'il ne sut pas modérer dans sa jeunesse. Son triomphe l'avait enivré, et il persifla des censeurs qui n'avaient pas complètement tort. Boileau, tout en ménageant son ami, l'avertit lui-même du vice capital de son œuvre, lorsqu'ilfait dire à son campagnard dans la satire du festin :
Je ne sais pas pourquoi l'on vante l'Alexandre : Ce n'est qu'un glorieux qui ne dit rien de tendre.
Le plaisant est que La Harpe, ne comprenant pas la fine ironie de ces vers, ait sérieusement demandé compte à Boileau de son injustice : « Lst-ce bien, s'écrie-t-il, Despréaux qui parle ainsi d'Alexandre? Certes il est aussi tendre que tout ce qu'il y avait alors de tendre au thécàtre. » La Harpe aurait pu ajouter : « et dans les romans;. » et c'est précisément ce que Boileau insinue avec beaucoup d'adresse. C'était aussi l'opinion de je ne sais quel malicieux critique, qui introduisit subrepticement l'Alexandre dans le Dialogue des Héros de romans, où il n'était pas trop déplacé à coté d'Artamène, de Clélie cherchant ses tablettes, et d'Uoratius Coclès chantant à l'écho;
Désormais Racine est décidément engagé dans la car-
Hère du théâtre; il songe moins aux bénéfices ecclésiastiques, quoiqu'il n'y ait pas tout à fait renoncé ; il est aussi bien loin de Port-Royal, ou plutôt il va s'en rapprocher, et ce sera pour combattre ses anciens maîtres. Voici à quelle occasion. Uesmarets de Saint-Sorlin, que Richelieu avait longtemps protégé pour le récompenser de sa facilité à remplir par des vers médiocres les cadres tragiques que Son Éminence fournissait aux cinq auteurs, ce Desmarets, qui engagea le premier la querelle Ées anciens et des modernes, et qui fut le précurseur de Perrault, s'était mis enfin à faire aux jansénistes une guerre acharnée. Cet homme, qui avait eu jadis de l'esprit, etqui même avait critiqué judicieusementquelques passages de Boileau, était devenu visionnaire en quittant pour la théologie, le théâtre, où il avait fait applaudir sa comédie des Visionnaires. Son cerveau s'était déjà brouillé dans la fabrication d'une épopée romanesque dont GJovis est le héros. Surpris de la rapidité avec laquelle il avait bâclé les derniers chants de ce détestable poème, il s'imagina que Dieu les lui avait inspirés, et qu'il les avait écrits sous sa dictée. C'était déjà quelque chose que d'avoir été le secrétaire de Dieu ; mais cet honneur ne lui suffit point; il voulut en être le prophète, et il le fut. On peut voir dans ses livres à quels excès remportèrent ces mystiques et sanguinaires extravagances, qui sont tout à la fois d'un cerveau déréglé et d'un méchant homme. Nicole prit à parti ce fou malfaisant, et se mit à le réfuter dans une suite de lettres publiées sous le titre assez bien choisi de Visionnaires. Desmarets avait débuté par des comédies et par des romans où la morale n'a pas moins à souffrir que le goût. ". 20
Nicole, théologien et moraliste, lui en fait reproche, et imprudemment il enveloppe dans l'anathème qu'il lance tous les poètes qui travaillent pour le théâtre, et sans façon il les traite d'empoisonneurs publics des âmes. Racine, que Port-Royal avait excommunié, vit dans la phrase de Nicole une attaque personnelle, et il entreprit de l'en faire repentir. 11 n'y réussit que trop bien. Jamais la raillerie ne fut plus cruelle et plus ingénieuse ; l'élève de Port-Royal perça des traits les plus acérés ses anciens maîtres, coupables seulement de s'être montrés iîdèles à l'austère morale qu'ils lui avaient enseignée. Racine, le disciple chéri, le fils d'adoption d'Antoine Le Maître, pour venger son amour-propre irrité, donna aux jésuites le plaisir de voir leurs ennemis atteints de ces traits envenimés dont Pascal les avait blessés. C'est la même verve de raillerie, la même adresse impitoyable à décocher, à enfoncer la tlèche imprévue et inévitable. Les deux lettres de Racine seraient au niveau des Provinciales, si le sarcasme y était un instrument de doctrine et une arme morale. Il n'en fit paraître qu'une seule; la seconde, provoquée par deux réponses, l'une de M. Du Bois, l'autre de Barbier d'Aucourt, adoptées toutes deux par Nicole, qui les inséra à la suite d'un de ses ouvrages, fut sacrifiée aux scrupules de Boileau, qui fit comprendre à son ami qu'il faisait briller son esprit aux dépens de son cœur. Cette seconde lettre a été retrouvée depuis et publiée avec la piquante préface qui la précède : nous ne nous en plaignons pas.
S'il est juste de blâmer sévèrement Racine d'avoir cédé à la colère qui l'arma contre d'anciens maîtres, bienfaiteurs de son enfance, il faut lui savoir gré de
RACINE. .Til
s'être arrêté dans coite guerre où les rieurs étaient de son coté. Avouons encore qu'il est dur de s'entendre traiter d'empoisonneur public et de se voir attribuer des homicides spirituels. Racine était alors dans toute l'ardeur de la jeunesse; le théâtre était sa vie présente et son avenir; la peinture des passions, que Nicole qualifiait de crime social, était sa pensée et son ambition; il la croyait innocente, et il en attendait la gloire. Comment alors ne pas essayer de la justifier? Il le fit avec emportement, avec amertume : c'est un signe de faiblesse; mais cet emportement lui prêta la force dont il avait besoin pour ne pas reculer devant l'anathème de ses maîtres et de sa famille ligués contre lui. Cette révolte par laquelle il repoussa des conseils sévères, et sans doute aussi ses propres scrupules, qui aigrissaient sa colère, nous vaut Andromaque et les chefs-d'œuvre profanes qui ont suivi. 11 est encore permis de croire que Racine éprouvait alors tous les transports et les souffrances de la passion, qui devait être l'âme de ses tragédies. Comment, en effet, expliquer le brusque passage d1 Alexandre à Andromaque? Gomment s'est opérée soudainement cette transformation qui fait d'un imitateur de YÂstrée et du Cyrus le peintre le plus vrai, le plus profond, le plus original du cœur humain, de ses violences, de ses angoisses et de ses faiblesses? On peut bien, si l'on veut, faire honneur aux conseils de Boileau du progrès de l'homme de goût; mais leur influence ne -'•■tend pas au delà.
Andromaque, aussi bien que le Cid, est dans l'hisïoire du théâtre une date mémorable ; elle marque l'avénement de la tragédie fondée sur l'amour. C'est aussi l'avé-
nement du génie de Racine. En effet, fe poète novice qui, trois ans auparavant, défigurait outrageusement un des chefs-d'œuvre d'Euripide, fait aujourd'hui, d'une des plus faibles compositions de son modèle, un véritable chef-d'œuvre; il étonne, il charme, il transporte son siècle par une tragédie où les caractères sont fortement dessinés; où l'intrigue, habilement conduite, renouvelle à chaque situation un intérêt qui ne cesse de croître ; où la passion, vraie et profonde, s'élève sans efforts jusqu'à l'éloquence. La surprise fut grande et la France n'hésita pas dans son admiration. Elle salua son nouveau poète, et vit dès lors en lui un digne successeur de Corneille.
Comme il arrive toujours, l'enthousiasme éveilla l'envie, et la critique mêla sa voix discordante au bruit des acclamations. Un écrivain obscur, Subligny, composa, pour amortir l'éciat du succès, la Folle. Querelle, comédie d'ailleurs assez plate, en trois actes et en prose. Racine ne s'en émut pas et mit à profit quelques critiques de détail sur le style, qui ne portaient pas à faux. Il fut plus sensible aux propos de certains courtisans qui cherchaient à l'abaisser pour maintenir le vieux Corneille à son rang. Gréqui et la comtesse d'Olonne en furent cruellement punis par de sanglantes épigrammes. Racine leur prouva que l'aiguillon de l'abeille fait de cuisantes et profondes piqûres. Corneille lui-même ressentit quelque chagrin de ce triomphe, et il n'eut pas l'adresse de déguiser son dépit. « Je croyais, écrivait-il à Saint-Evremond, que l'amour était une passion trop chargée de faiblesses pour être la dominante dans une pièce héroïque; j'aime qu'elle y serve d'ornemenl et non
pas de corps. » Racine aurait du ménager celle faiblesse d'un vieillard dont il inquiétait la gloire; mais sa malice L'emporta, et, sans déclarer la guerre, il ne se
refusa pas le plaisir de légères représailles dont Corneille fut piqué. Le public remarqua dans les Plaideurs la parodie qui fait passer les vénérables rides de don Diègue sur le front patibulaire d'un huissier, sans parler du jeu de mots sur exploits :
Ses rides sur son front gravaient tous ses exploits.
Mais ce n'était pas la seule irrévérence de ce genre glissée dans cette pièce. Corneille, plus clairvoyant que la foule, reconnut sans doute le Viens, mon fils, viens, mon sang, de son héroïque vieillard dans le Viens, mon sang, viens, ma fille, de Chicaneau; et encore Achève, et prends ma vie, dans : Achève, prends ce sac '. Ces trois espiègleries de Racine étaient autant de coups d'épingle en retour des censures de Corneille. Les grands hommes sont des hommes.
Les Plaideurs sont un accident de la vie dramatique de Racine : dans la chasse aux bénéfices qu'il avait entreprise avant de passer au théâtre, il avait gagné le prieuré de l'Épinay; mais un compétiteur le lui disputa avant qu'il pût en prendre possession, et il n'en tira qu'un procès où ni lui ni ses juges n'entendirent jamais rien. Ce n'est pas nous qui entreprendrons de débrouiller l'affaire; ce qui nous importe, c'est que Racine ait
1. Dans l'épi gramme sur Créqui, Racine introduit encore, mais, cette fois, sans intention maligne, un vers proverbial qu'il emprunte à Corneille :
Si quoiqu'un l'entend uiifux, jp Tirai <lirp à Rome,
e=t tiré textuellement du Menteur, acte V, scène v.
pris gaiement sa mésaventure, et qu'après avoir été débouté, il ait écrit, en compagnie de ses joyeux amis Boileau, Furetière et Chapelle, la piquante satire en dialogues et en action où nous trouvons, sinon l'intérêt, au moins le style de la comédie. Racine, dans cette pièce, ne vise ni à la haute comédie de mœurs ni à la comédie d'intrigue : il amuse sans intéresser ; il parodie, et il ne peint pas. Les personnages qu'il met en scène ne sont pas des caractères; les passions de ceux qui en ont sont des manies. Uandin est un vieux fou ainsi que Ghicaneau, et la comtesse de Pimbesche n'est qu'une vieille extravagante : tous trois ont leur loge qui les attend aux Petites-Maisons. Isabelle et Léandre peuvent ou non se marier sans qu'on s'en émeuve ; l'Intimé et Petit-Jean appartiennent au genre bouffon. Le parterre de l'hôtel de Bourgogne goûta peu cette satire, où la plaisanterie a trop de finesse et les travers une bizarrerie trop spéciale ; le palais prit la chose de travers, et il n'y eut d'abord que Molière pour protester contre l'indifférence du public et la mauvaise humeur des hommes de chicane. Molière fit en cela preuve de goût et de générosité, car il avait à se plaindre de Racine, déserteur de son théâtre au profit d'une troupe rivale. Les bourgeois commencèrent à comprendre et se décidèrent à rire lorsque Louis XIV et sa cour eurent donné le signal. Malgré ce succès par ordre du roi, les Plaideurs, si divertissants à la lecture et dont tant de vers sont devenus proverbes, étincelants de tant d'esprit, et d'un style si net et si vif, plaisent médiocrement à la représentation, parce que le spectateur, ne craignant rien et ne désira ni rien, reste
froid devant <los travers excentriques et hyperboliques. Les Guêpes d'Aristophane avaient à Athènes un tout autre intérèl pour un peuple de plaideurs, et le cadre fantastique où sont jetés les personnages prête de la vraisemblance à l'exagération de leurs travers. Au reste, te comique grée a fourni peu de traits et seulement quelques scènes à son imitateur, qui a puisé plus largement au trésor inépuisable de notre Homère bouffon, de Rabelais, véritable précurseur et seul rival de Molière.
On ne saurait passer des Plaide urs à Britannicus sans admirer la souplesse du génie de Racine. Il quitte- Aristophane et Rabelais pour Tacite, ce rude jouteur, comme on l'a dit, et il se gardera bien d'être vaincu. Dans Andromague, le génie du poète a déjà toute sa force ; dans Britannicus il atteint sa maturité. Voltaire a dit que c'était la pièce des connaisseurs; et, en effet, plus on l'étudié, plus on l'admire. Il est vrai que Britannicus et Junie ont une physionomie française et que leur amour emprunte quelquefois le langage de la galanterie; mais quoi de plus romain pour la politique consommée, pour la scélératesse croissante, pour la vertu stoïque, qu'Agrippine, Néron et Burrhus? Quelle vérité et quelle profondeur dans la peinture de ces caractères! quelle connaissance et quel respect de l'histoire î quelle savante composition et quelle noblesse, quelle pureté, quelle souplesse et quelle sévérité de langage ! En dépit de toutes les critiques, Britannicus demeure, avec Cinna, le chef-d'œuvre de la tragédie historique.
Le parti de Corneille, grossi des envieux de toute
gloire, « qui maigrissent de l'embonpoint d'aulrui, » chicana le succès d'abord contesté, bientôt brillant et définitif de Britannicus. Néron caché pendant l'entrevue de Junie et Britannicus; ce jeune prince vieilli de deux ans ; Junie entrant aux vestales sans dispense d'âge dûment légalisée, et sur la volonté populaire ; Narcisse calomnié : telles furent les armes de la critique, traits débiles qui n'atteignaient pas l'œuvre et qui n'auraient pas dû blesser l'auteur. Mais cette fois encore, Racine manqua de sang-froid et de générosité. La première préface de Britannicus, supprimée depuis, car Racine avait du moins la vertu du repentir, abonde en sarcasmes contre quelques-unes des tragédies de Corneille. Cependant le hasard lui ménageait une vengeance qu'il ne prévoyait pas. Henriette d'Angleterre, duchesse d'Orléans, curieuse de voir aux prises les deux rivaux entre lesquels se partageait l'opinion, les attira, à l'insu l'un de l'autre, sur le même terrain. Elle proposa à tous deux de traiter le sujet de Bérénice. (Vêtait préparer au vieux Corneille une défaite éclatante et douloureuse. Corneille ne trouva plus sur sa palette les traits déiicats dont il avait peint Chimène et Pauline, tandis que son jeune rival, maître de tous les secrets de la passion qu'il devait exprimer, prêta aux douleurs de Titus et de Bérénice un langage dont rien ne dépasse la douceur, la pureté et la pénétrante émotion. Bérénice n'est pas la meilleure, mais la plus ('tonnante des tragédies de Bacine. Ce n'est, dit-on, qu'une élégie; soit; mais par quel art cette élégie est-elle devenue dramatique? Paaj combien de ressources cette situation unique et sans issue favorable prend-elle des aspects divers qui sus-
pendent entre la crainte et l'espérance L'âme du spectateur, toujours bercée de la douce harmonie des vers, jusqu'à cet hélas qui résume la pièce et qui défie intrépidement les railleurs! Voltaire s'est ému à ce souvenir lorsqu'il a dit, en rapprochant le vaincu et le victorieux :
Tandis que, plus aimable et plus maître des cœurs Racine d'Henriette exprimant les douleurs, Et, voilant ce beau nom du nom de Bérénice, Des feux les plus touchants peignait le sacrifice.
Sans doute aussi le poète, en traçant ces vers mélancoliques, se rappelait que la duchesse d'Orléans, enlevée par cette mort que le cri sublime de Bossuet nous rend toujours présente, n'avait pas été témoin de la lutte qu'elle avait provoquée.
Bérénice est par excellence la tragédie du sentiment. Noble, mais non sans mollesse, elle détend les ressorts de l'àme, elle est purement attendrissante, et, à ce titre, elle manque de l'élévation morale, qui peut seule justifier la peinture des agitations du cœur. Il ne suffit pas que Bérénice et Titus accomplissent au dénoûment un sacrifice douloureux, si le spectateur ne s'y associe point et s'il emporte un regret qui témoigne de sa complaisance aux faiblesses qui l'ont ému. Or, ce sacrifice, on l'admire moins qu'on n'en gémit, et l'impression dominante est une sourde et lâche protestation du cœur contre la raison. C'est, au reste, le vice du sujet que Racine n'a point choisi et qu'il a merveilleusement traité. Bajazet le ramène aux effets tragiques de la passion dont les fureurs sont des enseignements ; et je ne crains pas de dire que Roxane coupable est de meilleur
exemple que la vertueuse Bérénice, car la moralité du drame n'est ni dans les sentiments ni dans les actions des personnages, mais dans reflet qu'ils produisent. Si un spectacle me laisse plein de courageuses pensées, fier de ma nature, capable de généreuses résolutions, l'œuvre qui a produit ce résultat, n'importe par quels moyens, est jugée ; je la tiens pour saine et vraiment littéraire. C'est le critérium que propose La Bruyère; il n'y en a point de plus sûr ; et c'est pour cela que Corneille sera toujours le grand Corneille. Racine, il est vrai, ne monte pas à la hauteur où plane Corneille, mais on peut dire encore, à son honneur, qu'il ne quitte guère la région élevée où Fàme humaine respire, pour ainsi parler, le sentiment de sa force et de sa dignité.
Bajazet, après Bérénice, est un retour à la tragédie virile : c'est, d'ailleurs, une tentative hardie. Aborder l'histoire moderne, idéaliser les mœurs du sérail, rester fidèle à la vérité générale des passions modifiée parles traits spéciaux d'une civilisation étrangère, c'était se proposer un important problème dramatique. Racine pensa l'avoir complètement résolu; Corneille fut d'un autre avis, et il le dit tout bas àSegrais, qui l'a répète : « Ces Turcs, disait-il, sont des Français '. » Corneille avoue par là au moins que ce sont des hommes, et c'est déjà quelque chose ; nous ne sommes pas toujours aussi heureux au théâtre : mais si Corneille n'est pas jaloux, comme il craignait de le paraître, il n'est pas complétai
1. « Segrais rapporte qu'étanl auprès de lui à la représentation de Bajazet, Corneille lui fit observer que tous les personnages de cette pièce avaient soin dos habits tures des sentiments français. « Je ne le dis qu'à vous, ajouta-l il. » d'autres croiraient que la jalousie me faii parler; •> Louis Racine. Mémoirem sur la vie de .) '. Racine.
ment juste. Nous lui passons Atalide, qui n'aurait pas été déplacée à la cour de Louis XIV à coté de mademoiselle de La Vallière, et même à un certain point Bajazet; mais Aeomat, mais Roxane, n'ont-ils pas sur leurs traits si vigoureusement dessinés l'empreinte du sérail? ne sont-ils pas, l'un l'idéal du vizir, l'autre de la sultane, tels que l'imagination les conçoit et avec ce caractère de réalité concrète que l'art seul peut atteindre par un suprême effort ? Comment se fait-il que ces deux créations si vraies, si originales, n'aient pas suffi pour placer Bajazet au premier rang parmi les œuvres de la scène ? Tous les critiques sont d'accord sur le mérite supérieur ne l'exposition et la valeur des deux caractères principaux ; quelques négligences de style, signalées par La Harpe, sont à peine des taches sensibles ; mais l'impuissance du héros, la ténuité des fils qui nouent l'intrigue et des ressorts qui la développent, les petites manœuvres d'Atalide et sa physionomie toute française, qui détruit l'analogie des caractères, voilà les éléments de faiblesse qui amoindrissent cette tragédie, où tant de parties sont d'un maitre consommé. On sait que madame de Sévigné a méconnu les beautés durables de Bajazet, et qu'elle en attribuait le charme passager à la jeunesse du poète et à son amour pour laChampmeslé ; mais cette critique n'a pas la portée qu'on lui donne ; c'est un trait d'humeur qui prouve seulement que madame de Sévigné avait sur le cœur la défaite récente de son vieil ami Corneille, et les équipées du jeune marquis de Sévigné, mêlé avec Racine à la société des acteurs, où tant d'écueils, que la jeunesse n'évite pas, alarmaient justement la tendresse d'une mère. Racine ira plus loin,
en dépit de madame de Sévigné, surtout lorsqu'il aura cessé de travailler pour la Ghampmeslé, et madame de Sévigné elle-même ne sera pas la dernière à le reconnaître, quand, sous le charme d'une représentation tfE&ther, elle écrira de sa plume toujours sincère et cette fois enthousiaste : « Tout est beau, tout est grand, tout est écrit avec dignité ! »
Mhhridate, qui suivit immédiatement Bajazel, n'eut pas moins de succès. C'était une nouvelle tentative dans le genre historique, où Racine s'était distingué par Brllannlcus sur les traces de Corneille, et ce ne fut pas la moins heureuse. Nulle part le poète n'a montré plus d'invention, et cette fois du moins le personnage qui donne son nom à la pièce en est le véritable héros. Le caractère de Mithridate n'est pas jeté dans le moule cornélien, il n'est pas tout d'une pièce : c'est le mélange de passions diverses combinées dans une âme humaine et complète ; le poète ne lui enlève rien, il ne sacrifie aucun de ses vices, aucune de ses vertus. C'est, sans contredit, la plus forte et la plus complexe étude de caractère qui soit au théâtre ; la férocité barbare tempérée par la grandeur d'âme, l'esprit de ruse et d'artifice du politique et du guerrier, les caprices du despote, les feux do l'amour si ardents au cœur de l'homme lorsqu'ils s'y allument hors de saison \ le désir de la vengeance, l'assurance de tout regagner au moment où tout semble perdu, la haine du nom romain enracinée par quarante ans de combats, tous ces sentiments s'agitent dans cette
1. Ces! ce qu'exprime Sy plias, dans ces vers ilo Corneille [Sophonisbs,
ncl . IV, ac. m :
De ce mourant amour les ardeurs ramassées Jettent un teu plus vil dans nos veines ((lacées.
àme à triple tond, et concourent à tonner une physionomie, multiple de traits, d'une expression, et d'une incomparable puissance. Si Mithridate est le caractère le plus savamment composé, Alonime a la même supériorité entre les créations nobles et pures ; je n'en excepte ni Ehimène, ni Pauline, ni Iphigénie. Jamais l'alliance de la pudeur, de la passion et du courage n'a été réalisée dans une image plus vraie et plus idéale. Cette figure suave justifie de reste le triple amour qui l'obsède, et d'où naissent les incidents principaux de la fable ; et cependant c'est là un vice du sujet, parce que les graves intérêts de la politique souffrent du voisinagede l'amour, qui souffre aussi d'être rejeté sur le second plan. D'ailleurs, la ruse par laquelle l'Annibal du Pont découvre le secret de Monime et de Xipharès a l'inconvénient de reproduire une situation que Molière, et avec lui la comédie, s'étaient appropriée. Quelques raisons qu'on allègue pour maintenir le droit du poète tragique sur tous les mouvements du cœur, et tout en admettant que cette analogie dans les moyens n'est pas une faute, il Faut bien reconnaître que c'est, tout au moins, un malheur. Sans cela, qui hésiterait à mettre Mithridate au niveau de Britannicus, et même à le préférer, puisqu'ici le poète tire delui-mème toutes les beautés de son œuvre, et qu'il n'a plus comme ressource et comme aiguillon le génie d'un Tacite?
Dans les quatre tragédies que nous venons de rappeler, Racine a pris pour matière quelques pages d'histoire que son imagination a fécondées ; maintenant il va reprendre les traces d'Euripide, et transformer à l'usage de son siècle deux des chefs-d'œuvre du théâtre antique, u. 21
Y Iphigénie en Aulide et YHippolyte. Dans cette lutte, Racine, qui s'est fait applaudir par ses contemporains, et qui a mérité que le sévère Despréaux écrivît pour célébrer son triomphe :
Jamais Iphigénie en Aulide immolée
N'a coûté tant de pleurs à la Grèce assemblée ;
Racine ne doit pas être sacrifié à Euripide, qu'il transforme ; mais Euripide, à son tour, ne doit pas être condamné au profit de son heureux imitateur. Laissons Voltaire et La Harpe gourmander Euripide d'avoir été de son siècle et de son pays, ne rions pas avec eux de ce pudique et modeste Achille donnant aux jeunes Athéniens une leçon de pudeur que n'auraient goûtée ni les courtisans coquets de la grande monarchie, ni les adolescents blasés de la régence, mais gardonsnous également de suivre W. Schlegel, sophiste à sa manière et dans un sens opposé. Voltaire et La Harpe sont injustes envers la Grèce, pour n'en avoir pas assez étudié les mœurs ni pratiqué les œuvres. Ils sont plutôt insuffisants que malveillants. Quant à Schlegel, c'est un ennemi déclaré de la France. Pour cela, il a bien ses raisons. Il venge l'Allemagne, que la France avait dominée et comme asservie par l'influence de sa littérature pendant tout le cours du dix-huitième siècle, et qui, au dix-neuvième siècle, venait d'éprouver la force de nos armes. Son Cours de litléralure dramatique est une revanche de deux conquêtes : àscs rancunes d'Allemand, il immole Racine, il a immolé Molière lui-même ! Ni Molière ni Racine n'en sont morts. Nous n'éprouvons aucun embarras à louer l'Iphigénie
d'Euripide, nous avouons volontiers que l'héroïne du porte grec demandant grâce de la vie, parce qu'il est si doux à une jeune fille de voir la clarté des cieux, de goûter les caresses de ses parents, de jouir de leur grandeur comme de leur tendresse, puis cédant à l'ordre des • lieux, vaincue par la fatalité, courant à cette mort naguère si redoutée, l'embrassant avec joie, parce qu'en mourant elle assure le salut et rehausse la gloire de son pays, est un modèle achevé de pureté et d'héroïsme ; niais nous n'y voyons pas une raison de dédaigner l'Iphigénie française, parce qu'aux liens qui l'attachent à la vie s'ajoute un amour dont les anciens n'ont connu ni la vivacité ni la délicatesse. Entre Euripide et Racine, il y a tout un monde. Le christianisme est venu amenant après lui la chevalerie et la monarchie de droit divin, lphigénie a connu Pauline et Chimène, Achille a coudoyé Roland et Rodomont, Agamemnon a visité Versailles, tout cela est vrai ; mais lphigénie, Achille et Aiiamemnon n'en ont pas moins gardé les traits généi'mux de la race humaine, et grâce au génie de Racine, ils ont ému la France comme ils avaient charmé la Grèce. \J Hippolyte d'Kuripide se prêtait moins encore que son lphigénie à une exacte reproduction. Racine en a tiré son étonnante tragédie de Phèdre. Le changement de titre nous indique déjà quelle transformation s'est opérée. Dans Euripide, tout l'intérêt se porte sur le fils de Thésée, martyr de la chasteté, frappé parle ressentiment de Vénus, dont sa marâtre n'est que l'instrument. Aussi est-ce Diane, la Vierge chasseresse, qui vient consoler et glorifier à ses derniers moments la victime de l'impure déesse. Hippolyte n'est pas le héros de la pièce
française. Cette odieuse Phèdre qui, dans Euripide, est destinée surtout à faire éclater la pureté d'Hippolyte, dont elle prépare l'apothéose par la calomnie qui le tue, Racine la fait passer au premier plan, elle devient le centre et le but de l'action, c'est du développement de sa fatale passion, c'est de ses transports, de ses souffrances, de ses convoitises et de ses remords, que naît tout le pathétique. Autour d'elle tout pâlit et devient indifférent au spectateur. Phèdre seule est en vue, mais quelle peinture de la passion, quel enseignement et quel spectacle que celui de Vénus attachée tout entière à sa proie. Ici c'est Phèdre qui est la victime, victime impure, mais digne de pitié par la cruauté du supplice qu'elle éprouve sous l'irrésistible puissance de la déesse qui la poursuit.
Faut-il rappeler ici l'odieuse et ridicule concurrence suscitée par une cabale envieuse venant en aide àja vanité d'un détestable rimeur? Pradon opposé à Racine! Il n'y a pas moyen d'en douter, et même on parvint à simuler une défaite pour le poète et un triomphe pour le rimeur. Il est vrai que l'expédient coûta cher et que l'illusion dura peu. Ce fut l'affaire de quelques soirées. Le duc de Nevers, qui avait le malheur de faire des vers médiocres, ce qui conduit infailliblement à ne pas goûter les bons, loua les deux salles pour les six premières représentations : le théâtre de la rue Mazarine où se jouait la pièce de Pradon se remplissait ainsi d'amis zélés et de compères aux mains mercenaires et vigoureuses, pendant que l'hôtel de Bourgogne était à peu près désert. La plaisanterie eût été ruineuse en se prolongeant; aussi Pradon fut-il bientôt délaissent Racine
applaudi avec transport. Il y eut aussi à ce propos une ru erre de sonnets qui faillit tourner au tragique. On est fâché d'y voir figurer la douce madame Deshoulières. qui, du reste, avait à venger sur Racine lui-même deux sonnets épigrammatiques, l'un contre la Troade de son ami Pradon, l'autre contre son propre Genséric. Elle composa donc le fameux sonnet-parodie qui commence par ce vers :
Sur un fauteuil doré Phèdre tremblante et blême, etc.
Les a mis de Racine ripostèrent sur les mêmes rimes, et, par une méprise bien naturelle, se tournèrent contre le duc de Nevers qui devait avoir inspiré l'épigramme, s'il ne l'avait écrite. Le duc, trompé à son tour, et il devait l'être, menaça du bâton Racine et Boileau, qui, sous la garde du grand Gondé, en furent quittes pour une épigramme, toujours sur les mêmes rimes, et décochée cette fois par le duc métromane, qui a posé, dit-on, pour l'Oronte de Molière *.
Phèdre réconcilia Racine avec Port-Royal. Il parait étrange au premier coup d'œil que la peinture la plus émouvante de l'amour, et d'un amour incestueux, ait procuré l'amnistie decelui que Nicole avait classé parmi les empoisonneurs; mais les théologiens jansénistes ont eu parfois des vues transcendantes outre la portée de nos faibles yeux. Le grand Arnauld découvrit, dans la douleur vertueuse de Phèdre, une application de son dogme favori, l'impuissance de la volonté humaine et la nécessité de la grâce efficace. Racine était rentré au
1. On lira avec profit sur rot épisode littéraire une piquante nouvelle historique, les deux Phèdres, par M. Bernard Jullien,
giron janséniste ; le théâtre n'était plus forcément une école de corruption : on s'embrassa, et tout fut oublie Mais, par un retour piquant, Racine revenait de son côté à l'opinion de ses maîtres. Il quittait brusquement le théâtre et la tragédie profane ; il se dérobait, à trentehuit ans, le lendemain d'un succès, dans toute la force de son génie. Quels sont les vrais motifs de cette résolution? Ferons- nous, après tant d'autres, honte de ce silence aux détracteurs? Accorderons-nous à la critique la puissance d'avoir fermé pendant douze ans la bouche la plus harmonieuse qui fut jamais? Ce crime de lèsepoésie est-il bien avéré? Racine a-t-il eu cette faiblesse et la cabale a-t-elle emporté cette odieuse victoire sur le génie? Nous oserons la lui contester. L'envie ne fait pas toujours tout le mal qu'elle veut faire. A notre avis, si Racine a quitté le théâtre, il n'en a pas été éloigné par des clameurs qu'il avait longtemps bravées : il faut chercher des raisons plus solides. Celle qui domine toutes les autres, c'est le retour sincère à la piété, retour qui poussa Racine jusqu'à la dévotion : la vie dissipée qu'il avait menée jusqu'alors, et qu'il eût fallu poursuivre en restant dans cette voie, n'avait plus l'excuse de la jeunesse ; le temps de se ranger était venu. D'ailleurs ces considérations d'ordre moral enveloppaient, décoraient et soutenaient un calcul de prudence dans l'intérêt d'une gloire acquise, et qui ne pouvait plus croître après le miracle de Phèdre. On peut affirmer sans crainte que Racine avait fait vibrer toutes lis cordes de l'âme, et qu'ayant parcouru tout le clavier des passions, il n'aurait pu que varier les motifs qu'il avait déjà développés. Aurail-il trouvé la même puis-
sance quand la matière perdait pour lui l'attrait de la nouveauté, et qu'il n'avait plus en lui le môme feu de jeunesse? Ne risquait-il pas d'être à lui-même son Gampistron? Sans doute, après Ruripide, Sophocle lui offrait une autre occasion de lutte ; et si, au lieu du génie de la poésie, il en eût eu le démon, rien ne l'aurait détourné de tenter un nouvel effort. Racine put se contenir, parce qu'il n'était pas possédé ; il pouvait à son gré, et c'est un des rares privilèges de son heureuse nature, recevoir ou refuser l'inspiration, qui n'est pas moins haute en lui pour n'avoir jamais été une fureur. Nous concevons YŒciïpe-Roi comme couronnement de l'œuvre de Racine dans la tragédie profane. Il y a songé, mais il s'est abstenu, et cela par deux raisons : c'est que, n'ayant que deux procédés à employer, ou la reproduction intégrale, ou la libre imitation, il comprit d'un côté que ses contemporains n'auraient pas accepté l'œuvre antique dans sa noble simplicité, et de l'autre, qu'il ne pouvait pas déplacer ou sacrifier une seule partie de l'édifice sans le dégrader. Racine, et le seul Racine, qui en doute? pouvait égaler Sophocle en le traduisant; mais son siècle aurait dédaigné Sophocle; et il n'a pas voulu l'altérer pour complaire à ses juges. Ge qu'il pratiqua sans scrupule et avec succès sur Euripide, dramaturge éminent et non sans défauts, lui eût paru avec Sophocle, qu'il admirait sans réserve, une témérité et presque un sacrilège.
Lorsqu'on parle de la jeunesse de Racine et de ses écarts, il ne faut pas y associer l'idée de scandale : je n'en veux pas d'autre preuve que son entrée à l'Académie, où il fut admis «à peine âgé de trente-quatre ans,
et où il attendit pendant plus dix* ans (1673-1684) se* amis Boileau et La Fontaine, tous deux consignés à la porte du sanctuaire, l'un pour ses méfaits de satirique, l'autre pour les licences poétiques de sa vie indolente et de sa plume indiscrète. Racine, dégagé des liens qui l'attachaient an théâtre, réconcilié avec Port-Royal, reçu et choyé à la cour, se maria pour affermir ses bonnes résolutions *, et peut-être aussi pour échapper à la tentation de se faire chartreux, qui lui était sérieusement venue pendant la première ferveur de sa conversion. Il accepta avec Boileau les fonctions d'historiographe du roi, qui ne furent pas, pour lui du moins, quoi qu'on ait dit, une sinécure. Les deux poètes suivirent l'armée, où ils affrontèrent plus de brocards que de coups de feu, témoins éloignés des exploits qu'ils devaient raconter et auxquels il leur convenait de survivre. Cavaliers novices, on riait de leur gaucherie; mais on ne leur cachait rien, et personne ne les soupçonna de vouloir frauder la postérité. Racine était capable d'écrire l'histoire, et il l'a prouvé ailleurs. Son génie le portait de ce côté aussi bien qu'à l'éloquence et à la poésie. Selon l'occasion, il a été poète, orateur et historien, toujours supérieur dans le genre auquel il s'applique. C'est à tort qu'on a dit et répété que Racine renonça à écrire l'histoire de Louis XIV, après l'avoir inutilement tenté. Cette assertion repose sur un seul témoignage facile à infirmer, celui de M. de Valincour, qui succéda à Racine comme
1. Rarinn épousa, le 1er juin ](')77, Catherine <lo Romanet, lillo d'un trésorier (!•■ France du bureau des finances d'Amiens, femme de bon sens, très vertueuse, étrangère aux lettres au poinl de ne pas connaître les tragédies dé son mari. Elle lui a survécu pendant trente ans,
historiographe, el qui, n'ayani pas écrit un mot sur Louis XIV, et de plus ayant laissé consumer dans un incendie le travail de son devancier, était intéressé à se justifier par L'exemple et à atténuer la perte qu'avait causée son imprudence. Nous savons certainement que Racine et.Roileau lisaient souvent devant le roi en présence de madame de Montespan et de madame de Maintenon, de longs fragments de leur histoire, et c'est même dans ces entrevues que Boileau se laissa aller deux l'ois à parler de Scarron en termes qui mirent à une rude épreuve là veuve et le royal successeur du poète burlesque. M. de Valincour n'était, en réalité, que Dutrousset, auteur d'une critique de la princesse de Cïïves et d'une histoire du duc de Guise, homme habile à se faire valoir, et simulant la noblesse sous son nom d'emprunt par un artifice qui ne nuit pas aux gens de lettres à la suite des grands. Proposé par Racine à madame de Montespan pour l'éducation du comte de Toulouse, il avait su depuis marcher seul. C'est à lui que notre poète dit un jour, en le voyant entrer de son air effaré et important dans la grande galerie de Versailles : « Eh, monsieur, où est le feu? » Racine ne soupçonnait pas qu'il serait un jour à Saint-Gloud, précisément dans la chambre de M. de Valincour, et tout exprès pour y dévorer ses fragments historiques.
Puisque j'ai cité ce mot d'un comique si franc et si fin, il convient de rappelerquels agréments Racine apportait dans le monde. Rien ne lui manquait pour charmer : sa noble et spirituelle figure, dont Louis XIV remarqua la beauté, le timbre de sa voix, qui était une musique, l'aisance de ses manières, la promptitude et le désinté-
ressèment de son esprit, disposé à faire valoir celui des autres, tout en lui contribuait à faire du grand poète le plus bel ornement de la cour et le héros de ses assemblées. Il y était en posture de gentilhomme et non d'auteur, car il avait la discrétion, peut-être la fierté, et certainement le bon goût de ne jamais parler de vers. Louis XIV, madame de Maintenon, le grand Gondé, Cavois, et l'élite des courtisans recherchaient ses entretiens, qu'il ne prodiguait pas; car, avant tout, il était l'ami de Boileau, il était aussi époux et père. Nulle part il ne paraît plus aimable que dans sa famille, à laquelle il s'est dévoué et où il accomplit religieusement ses devoirs, dont il a fait ses plus grands plaisirs. 11 instruit ses enfants, il dirige leurs jeux comme leurs prières; c'est pour eux qu'il pratique la cour, heureux quand il rapporte une bourse pleine de l'or de la cassette royale, plus heureux encore lorsque, se dérobant aux splendides festins des princes, il vient s'asseoir autour de la table modeste embellie et « couronnée de sa race ». Dans cette seconde époque de sa vie, on chercherait vainement trace des défauts de caractère auxquels il avait trop souvent cédé dans sa jeunesse : i'amour-propre irritable qui l'armait contre ses adversaires à la moindre offense, la cruauté de cet esprit qui humiliait le bon La Fontaine et qui allait jusqu'à blesser Boileau, tout cela s'était effacé pour laisser paraître sans alliage l'homme de bien, l'ami dévoué, le chrétien sincère. Même il saisit avec empressement les occasions qui lui furent offertes de réparer ses anciens loris. (Test ainsi qu'il se fit l'historien de cette maison • le Port-Royal qu'il avait affligée en suivant le théâtre.
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et qu'il avait outragée par ses épigrammes contre Nicole, le plus doux des hommes, et contre la mère Angélique, sœur héroïque du grand Arnauld. Cette histoire, qui est une expiation, reste aussi comme monument littéraire. Racine n'y est pas seulement un prosateur é minent, mais il dispose les faits avec un art infini, il pénètre les intentions en moraliste consommé, et, sans découvrir ses propres sentiments, sansprodiguerl'éloge, sans employer l'injure, il passionne le lecteur en paraissant impassible, et il excite où il lui convient l'admiration ou la haine; en un mot, dans un sujet au-dessous de l'histoire, il se fait voir l'égal des maîtres du genre. Je ne conseille pas cette lecture à ceux qui sont décidés à aimer les adversaires de Port-Royal. Un autre tort moins grave fut aussi noblement expié. Racine avait pu, pendant la lutte, tourmenter le vieux Corneille; mais il n'avait jamais méconnu le génie de son rival. Il récitait à son jeune fils de longs passages des tragédies de Corneille, il en faisait remarquer les mérites, et il lui arriva de s'écrier : « Corneille fait des vers cent fois plus beaux que les miens. » Cet hommage, il le rendit un jour publiquement : ce fut à la réception de Thomas Corneille, qui succédait, en 1685, à son frère, comme académicien; et les paroles vraiment éloquentes de Racine sont demeurées l'éloge tout ensemble le plus général et le plus précis de l'auteur dePolyeucte. N'oublions pas que ce discours est le premier modèle accompli de l'éloquence académique. Ainsi, les deux morceaux qui assignent un rang à Racine entre les historiens et les orateurs, consacrent également le souvenir de deux bonnes actions.
Racine avait dit adieu à la poésie, el surtout à la poésie dramatique, sans esprit de retour. Une circonstance fortuite l'y ramena. Madame de Maintenon avait introduit dans le programme des études de Saint-Cyr des exercices dramatiques auxquels ses jeunes pensionnaires avaient pris beaucoup de goût, et qu'elles exécutaient à ravir. A défaut des pièces en prose de la directrice, madame de Brinon, qui réussissait mieux dans les homélies que dans ses comédies, pièces fort morales, mais non moins insipides, qui avaient été écartées, ces jeunes filles jouèrent Andromaque. Madame de Maintenon trouva qu'elles l'avaient trop bien jouée, et elle entrevit un péril qui alarma sa conscience. Dans cet embarras, elle s'adressa à Racine pour composer, sur un sujet tiré de l'Ecriture sainte, une tragédie capable d'intéresser sans amour. Racine vit dans cette prière un ordre, et s'engagea aussitôt, sans prendre les conseils deBoileau, qui l'aurait détourné de cette entreprise. Il choisit le sujet d'Esther, qui fut agréé d'autant plus volontiers que le poète ajoutait, à l'analogie fournie par l'histoire entre l'héroïne qui a supplanté Faîtière Vasthi, et madame de Maintenon héritière de madame de Montespan, un rapprochement entre les jeunes compagnes d'Esther élevées sous les yeux et par les soins de la reine et la maison de Saint-Eyr. La manière dont le poète se tira de ce pas dangereux efface tous les regrets qui pourraient rester encore sur son silence de douze années. En effet, il ne fallait pas moin3 que ce long recueillement, passé en partie dans l'étude des Écritures, où la piété avait plongé Racine, pour que la tâche imprévue qui lui était imposée le trouvât préparé à produire dans un genre nou-
veau de nouveaux chefs-d'œuvre. Eslher et Athalie pni
certainement [dus de prix que toutes les œuvres que Racine aurait produites dansJa double Jigne historique et mythologique qu'il avait suivie; et s'il eût continué d'y marcher, il aurait été pris au dépourvu en abordant la tragédie sacrée.
Eslher rendit à Racine, avec innocence, toutes les joies dont s'était enivrée sa jeunesse. (Test le plus beau moment de sa vie. 11 retrouvait de jeunes talents à former dans l'art de la déclamation, où il excellait, lui le maître de Baron et de la (mampmeslé; il entendait de nouveau les acclamations du théâtre, douces encore à son oreille de converti; et, devant le suffrage imposant de la royauté et de la cour, la critique, autrefois si cruelle, était à peu près désarmée. Ce triomphe était bien légitime, car Esther, dans son cadre et à sa place, ne laisse rien à désirer. Jamais Racine n'avait parlé un langage plus pur et plus harmonieux; et.cette harmonie enchanteresse accompagnait les idées les plus élevées et les sentiments les plus chastes. En outre, le poète avait enfin trouvé un lieu propre à l'alliance de la poésie lyrique et du drame, alliance qu'il enviait au théâtre d'Athènes et qu'il réalisa sans atteinte à la vraisemblance. 11 marquait en même temps sa supériorité dans ce genre, où le seul Malherbe avait donné des modèles. Le succès s'augmenta de la difficulté de satisfaire une curiosité partout éveillée. On enviait ardemment l'honneur d'être admis à Saint-Cyr, et les élus faisaient entrer leur reconnaissance dans la vivacité de leur admiration. La malignité y contribuait aussi pour sa part, car elle aimait à reconnaître madame de Montespan dans Vasthi
et Louvois flans Aman. L'allusion n'allait pas au delà: ceux qui ont voulu voir, dans l'édit qui condamne la nation des Juifs, un blâme indirect de la révocation de ledit de Nantes, prêtent à Racine une intention qu'il n'avait pas et un courage qu'il ne pouvait pas avoir. Racine approuvait cette désastreuse iniquité, qu'il loue clairement dans le prologue même de la pièce; et ne l'eût-il pas approuvée, comment aurait-il osé laisser soupçonner une telle pensée devant le roi, qui avait signé l'édit, devant madame de Maintenon, qui l'avait conseillé, et cela dans une fête destinée à célébrer l'union de l'Estber et de l'Assuérus de la France.
Là s'arrête l'heureuse fortune de Racine, mais non la force de son génie. Athalie va bien au delà d'Eslher, et rien ne dépasse Athalie, qui est, selon Voltaire, le chef-d'œuvre de l'esprit humain. Boileau se contentait d'y voir le chef-d'œuvre de Racine. M. Lemercier éprouve sur cette pièce les vingt-quatre règles que sa théorie sévère et minutieuse impose comme conditions de perfection absolue au drame tragique, et il n'y en a pas une qu'elle ne remplisse rigoureusement. En effet, la donnée, la conduite, les caractères, le style de cette admirable composition, déconcertent à l'envi tous les arguments de la critique. Joad, Abner, Josabeth, Éliacin, Athalie, sont, dans leurs actes et dans leur langage, ce qu'ils doivent être; nulle part la langue n'a plus de souplesse, puisqu'elle passe naturellement, en traversa ni tous les tons, de la sublimité des prophètes àla naïveté de l'enfant; jamais l'intérêt ne languit, et il ne cesse de croître; jusqu'au dénoûment. Voilà l'ensemble (pie Racine offrait à un siècle dont il avait éclairé le goût lit-
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téraire, e1 dont Bossuet gouvernait la pensée religieuse. Cependant, ce siècle ainsi préparé méconnut A thalie, et,
pour que rien ne manque à l'étrange destinée de cette merveille de la tragédie sacrée, ce fut le caprice d'une cour impie et licencieuse, et l'accident d'une minorité sou* une régence corrompue, qui tirèrent de l'ombre l'œuvre de divine poésie, devenue depuis longtemps un objet de dédain, et même de raillerie. On raconte en efïet que de jeunes seigneurs dans leurs jeux s'imposaient pour pénitence la lecture de pages d'Atkalie, plus ou moins nombreuses selon la gravité du délit: et n'avons-nous pas une épigramme où je ne sais quel Zoile, on a dit que c'était Fontenelle, et je veux: n'en rien croire, s'écrie :
Mais pour nous donner pis qu'Esther Comment Racine a-t-il pu faire?
Le mal est venu de l'envie réveillée par le succès à'Esther, et des scrupules de madame deMaintenon, qui ne voulut point renouveler ces fêtes dramatiques, où le succès avait exalté outre mesure la vanité des pensionnaires applaudies. Si, au lieu d'être jouée clandestinement dans la chambre du roi, A thalie eût paru comme Esther sous les yeux de la cour, sur la scène aristocratique de Saint-Cyr, l'opinion publique aurait suivi une seconde fois le suffrage royal. Racine souffrit de cet abandon, et en dépit de Boileau, impuissant à le rassurer, il en vint à penser que son œuvre était condamnée irrévocablement. Pardonnons-lui, dans le dépit qu'il dut en ressentir, le retour de malignité qui lui inspira vers ce temps deux épigrammes, l'une sur la Judith deBoyer,
l'autre contre VAspar du neveu de Corneille. Nous devons bien les noter, car ni Marot ni J.-B. Housseau n'ont jamais aiguisé plus finement le trait railleur.
Racine n'en continua pas avec moins de conscience ses fonctions d'historiographe et ses promenades militaires. Il partit courageusement (1693) pour ce glorieux siège de Namur, cause delà grande mésaventure pindarique de Boileau. La faveur du roi, qui lui donnait alors une charge de gentilhomme de la chambre, la confiance de madame de Maintenon, la cordialité apparente du P. de La Chaise, l'inaltérable amitié de Despréaux, la prospérité de sa famille entretenue par le produit de ses emplois, sa maison sagement administrée par madame Racine, les espérances que donnait son fils aîné engagé dans la diplomatie sous Je patronage de M. de Torcy, la piété exemplaire de ses filles, leur vêture même et leurs vœux, car elles entraient au couvent et donnaient cours à ces larmes qu'il aimait tant à verser, tous ces bienfaits du roi et de la Providence charmaient l'arrière-saison de Racine et cicatrisaient certainement la blessure que lui avait faite la disgrâce à'AthaUe; mais, après quelques années de ce calme heureux, son âme tendre et disposée à la mélancolie, cette âme à laquelle rien n'a manqué que d'être fortement trempée, fut soumise à une épreuve qui abrégea ses jours, et qui empoisonna la fin d'une vie si bien remplie et si glorieuse
Madame de Sévigné disait, en 1689 : « Racine aime Dieu comme il a aimé ses maîtresses. » L'imprudent aimait aussi Louis XIV, et il s'en croyait aimé, sur lafoi de ses largesses et de ses sourires. L'affection sincère
qu'il éprouvait de son coté lui servait de mesure ausentiment qu'il croyait inspirer. Aussi combien fut amer le mécompte de son cœur, lorsqu'il lui fallut reconnaître que l'amitié n'avait pas germé à cette hauteur où régnait souverainement l'égoïsme! Louis XIV, Fénelonet Saint-Simon en sont d'assurés témoins, n'a jamais aimé que lui-même ; et le jour où Racine blessa ce moi si prodigieusement gonflé qui absorbait l'État, la nation, l'Église même, une parole méprisante l'écrasa. Le faste du roi et ses guerres ruineuses avaient tellement épuisé la France (1G96) que, même sur les marches de son trône, on parlait avec effrQi de la misère publique. Madame de Maintenon l'engagea à consigner dans un mémoire le tableau de ces calamités et les moyens d'alléger des maux devenus intolérables. Ce mémoire, confié à celle qui l'avait demandé, tomba sous les yeux du roi, qui voulut connaître le nom de l'auteur : « Groit-il tout savoir, s'écria-t-il, parce qu'il sait faire des vers? et, parce qu'il est grand poète, veut-il être ministre? » Ce mot cruel, qui lui fut transmis, entra comme une flèche dans le cœur de Racine. Dès lors il dut se perdre dans la foule des courtisans, d'où il cherchait douloureusement un regard qui ne tombait plus sur lui, pendant que la prudente madame de Maintenon ne l'abordait plus que rarement et à la dérobée. Racine espérait encore (tant une bonne conscience a de clémence et d'illusion !) que le mécontentement du roi s'effacerait : un sourire, un mot lui auraient rendu lame : il attendit vainement; sa disgrâce était sans remède.
Madame de Maintenon gémissait du mal qu'elle avait causé, sans oser tenter un efforl énergique pour le répa-
rer. Tremblante elle-même devant la volonté du roi, esclave de ses caprices, il lui était défendu de recevoir Racine dans son appartement, et elle était réduite à profiter des rencontres fortuites, où elle essayait de calmer la douleur du poète par des espérances qu'elle n'avait pas. Il y a, à ce propos, dans les Mémoires de Louis Racine, une page qu'on ne saurait lire [sans un serrement de cœur, et qu'il faut transcrire : « Un jour, madame de Maintenon ayant aperçu mon père dans le jardin de Versailles, elle s'écarta dans une allée pour qu'il pût l'y joindre. Sitôt qu'il fut près d'elle, elle lui dit : « Que » craignez-vous? c'est moi qui suis la cause de votre » malheur ; il est de mon intérêt et de mon honneur de » réparer ce que j'ai fait ; votre fortune devient la » mienne. Laissez passer ce nuage ; je ramènerai le beau » temps. — Non, non, madame, lui répondit-il, vous ne » le ramènerez jamais pour moi. — Et pourquoi, reprit- » elle, avez-vous une pareille pensée? Doutez-vous de » mon cœur ou de mon crédit? » Il lui répondit : « Je » sais, madame, quel est votre crédit, et je sais quelles » bontés vous avez pour moi; mais j'ai une tante qui » m'aime d'une façon bien différente. Cette sainte fille » demande tous les jours à Dieu pour moi des disgrâces, » des humiliations, des sujets de pénitence ; et elle aura » plus de crédit que vous. » Dans le moment qu'il parlait, on entendit le bruit d'tmc calèche : C'est le roi //ni se promène, s'écria madame de Maintenon : Cnchez-vous! Tl se sauva dans un bosquet. » Combien cette scène est poignante dans le simple récit qui nous la transmet! Racine se cacher ! Racine se dérober pour éviter la présence de Louis XIV !
Hàtons-nous d'écarter ce douloureux souvenir et de remettre à son rang le poète humilié ; relevons-le par les magnifiques paroles que nous fournit à propos son éloge de Corneille : « Du moment que des esprits sublimes, passant de bien loin les bornes communes, se distinguent, s'immortalisent par fies chefs-d'œuvre, quelque étrange inégalité que, durant leur vie, la fortune mette entre eux et les plus grands héros, après leur mort cette différence cesse. La postérité, qui se plaît, qui s'instruit dans les ouvrages qu'ils ont laissés, ne fait point de difficulté de les égaler à tout ce qu'il y a de plus considérable parmilcs hommes, fait marcher de pair l'excellent poète et le grand capitaine. Le même siècle qui se glorifie aujourd'hui d'avoir produit Auguste ne se glorifie guère moins d'avoir produit Horace et Virgile. » Ce que Racine'disait pour Corneille, la postérité le répète aujourd'hui pour Racine. Egalité tardive! stérile justice î car, après l'étrange avanie que nous venons de raconter, Racine n'avait plus qu'il mourir.
Atteint bientôt d'une de ces maladies que la mélancolie engendre et qu'elle développe rapidement, Racine n'essaya point de lutter : le ressort qui l'aurait ranimé étant brisé, il ne fit plus que languir, consolé cependant par les saintes espérances de la religion, où il s'était toujours confié, et qu'il embrassait alors avec ferveur. Son recours était à celui qui « entend les soupirs de l'humble qu'on outrage ». A ses derniers moments, il était résigné et courageux ; sa famille, dont il réprimait les larmes, ne remarqua aucun signe de faiblesse. Il reçut de Boileau les soins pieux qu'il avait rendus quelques années auparavant à La Fontaine mourant, et il le
quitta en lui adressant les touchantes paroles que nous avons rapportées, paroles qui révèlent toute la tendresse de son âme : Louis XIV ne soupçonna point l'atteinte que sa froideur avait portée au cœur du poète ; il crut s'acquitter en lui faisant témoigner quelque intérêt pour ses souffrances, comme il avait autrefois, averti par Boileau, consolé par une dernière aumône la détresse du grand Corneille à son lit de mort.
Racine mourut le 21 avril 1699. Sa dernière pensée fut pour Jes maîtres de son enfance. Il voulut que son corps fût transporté au monastère de Port-Royal des Champs, noble témoignage de repentir et de reconnaissance, courage posthume, si l'on veut, mais qu'avait annoncé et que faisait pressentir l'hommage publiquement rendu à la mémoire d'Antoine Arnauld. Arrière donc ce lâche et méchant mot si souvent répété : « Il n'aurait pas fait cela de son vivant. »
FENELON.
Fénelon, placé sur la limite de deux siècles, glorieux à des titres divers, continue la tradition religieuse du premier, et inaugure le génie réformateur du second : l'Église l'avoue comme un de ses plus dignes enfants, et la révolution l'honore comme un des précurseurs de la liberté politique ; de sorte que la religion et l'humanité consacrent à l'envi son nom parleurs hommages. Pressentant les périls que couraient la foi et la monarchie, il a prêté une attention inquiète aux bruits qui présageaient sourdement un double orage, et sa prévoyance indiquait les moyens de le conjurer. Si l'autorité de ce grand homme avait prévalu, si ses desseins avaient été «suivis, on peut croire que le pouvoir monarchique, fortifié par une alliance opportune et discrète avec la liberté, et le catholicisme, retrempé aux sources vives du savoir et de la vertu évangélique, auraient prévenu et l'écroulement de la monarchie-, et les sanglantes catastrophes qui ont mis à un si haut prix la régénération de la France.
François Salignac de Lamothe-Fénelon naquit le 6 août 1651, au château de Fénelon, en Périgord. Son
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père, Pons de Salignac, comte de Lamothe-Fénelon, après un premier mariage avec Isabelle Esparbès de
Lussan, épousa Louise de La Gropte de Saint-Abre, bientôt mère du jeune enfant qui devait grandir pour ajouter l'éclat de la gloire au nom des Fénelon, déjà recommandable par la durée, par d'bonorables services dans les armées, dans l'Eglise, dans la diplomatie, et par une suite non interrompue de vertus publiques et privées. Mademoiselle de Saint-Abre avait de la naissance, de la beauté, les charmes de l'esprit, la noblesse du cœur : elle fut, à côté de son mari, la première institutrice du jeune Fénelon, dont la précoce intelligence fut cultivée avec amour dans la maison paternelle. Les leçons d'un précepteur instruit et judicieux l'initièrent rapidement à la connaissance des lettres anciennes. Gicéron et Virgile, Homère, I Maton et Démostbène lui étaient familiers dès i'àge de douze ans, et son goût naissant s'était déjà déclaré en faveur de l'aimable et forte simplicité du génie grec. C'est à cet âge qu'il alla terminer ses humanités et étudier la philosophie à l'université de Gahors, alors florissante. Ses succès y furent brillants et l'appelèrent sur un théâtre plus élevé. Son oncle, le marquis de Fénelon, homme admirable et dont, le grand Gondé disait : « Il est également propre pour la conversation, pour la guerre et pour le cabinet, » le fit venir à Taris et le plaça au collège Du Plessis, où ses progrès étonn ère ni se$ maîtres. On voulut bientôt tenter un essai public de cette éloquence qui se faisait remarquer dans les exercices de l'école. Cet orateur de quinze ans renouvela avec le même talent l'épreuve par laquelle Bossuet, au même âge, avait émerveillé les beaux es-
prits de l'hôtel Rambouillet '. Un cercle nombreux et choisi applaudit le début deFénelon, Le bruit de ces applaudissements retentit au dehors et annonça un rival aux maîtres de la chaire chrétienne. Mais le marquis de Fénelon craignit pour son neveu les séductions d'une célébrité prématurée : il replaça cette vive lumière sous le boisseau. De fortes études suivies avec calme alimentèrent le génie de Fénelon, qui dut quelques années plus tard se ranger sous la discipline du savant M. Olier, fondateur et directeur de Saint-Sulpice, et du vénérable M. Tronson, docteur renommé par la sagesse de ses principes. Les sulpiciens formaient dans l'Eglise une école théologique intermédiaire, qui sut jusqu'à nos jours se tenir à distance égale entre deux excès, lacomplaisance des jésuites et la dureté de Port-Royal, école prudente et pacifique, qui se gardait d'altérer la morale et d'assombrir le dogme, conservatrice dans le vrai sens de ce mot, ennemie de la nouveauté, et prévenant toute secousse par une orthodoxie sans àpreté et par une morale sans rigueur comme sans faiblesse.
Fénelon reçut les ordres à vingt-quatre ans. Sa naissance lui permettait de prétendre tout d'abord aux plus hautes dignités, mais son ambition aspirait avant tout aux périls et aux travaux, en attendant les honneurs. Son zèle ardent et sa poétique imagination le disposaientaux • conquêtes de la foi : le plus beau rôle dans le sacerdoce i était à ses yeux celui du missionnaire, qui va, désarmé, \ le crucifix à la main, combattre l'idolâtrie et cueillir la palme du martyre. La faiblesse de sa santé lui défendit
1. ' >n sait que le jeune Bossuel ayant prêché à la fin d'une soirée. Voiture dit à ce propos qu'il n'avait jamais entendu prêcher" ni si toi, ni si tard.
les rudes travaux de l'apostolat, mais ou peut voir quels furent ses regrets par le magnifique éloge qu'il fait des missionnaires. Citons cet éloquent panégyrique . « La charité va plus loin que l'orgueil. Ni les sables brûlants, ni les déserts, ni les montagnes, ni la distance des lieux, ni les tempêtes, ni les écueils de tant de mers, ni l'intempérie de l'air, ni le milieu fatal de la ligne où l'on découvre un ciel nouveau, ni les flottes ennemies, ni les côtes barbares ne peuvent arrêter ceux que Dieu envoie. Qui sont ceux-ci qui volent comme les nues? Vents, portez-les sur vos ailes. Que le Midi, que l'Orient, que les îles inconnues les attendent et les regardent en silence venir de loin ! Qu'ils sont beaux, les pieds de ces hommes qu'on voit venir du haut des montagnes apporter la paix, annoncer les biens éternels, prêcher le salut et dire : « 0 Sion, ton Dieu régnera sur toi! » Les voici, ces nouveaux conquérants, qui viennent sans armes, excepté la croix du Sauveur. Ils viennent, non pour enlever les richesses et répandre le sang des vaincus, mais pour offrir leur propre sang et communiquer le trésor céleste '. »
Fénelon ne renonça pas sans amertume à l'espérance de ces conquêtes évangéliques : son àme héroïque rêvait l'affranchissement de la Grèce; le joug musulman lui pesait plus qu'aux descendants des Thémistocle et des Léonidas, ou plutôt il était devenu leur concitoyen par sa reconnaissance et son admiration pour la poésie dont il s'était enivré. Pindare, chrétien et prophète, supposons-le un instant, n'aurait pas annoncé d'un mouve-