‹ Essais de littérature françaiseChapitre 47 sur 58 · I . Discours sur le sacre de l'électeur de Cologne · texte numérisé non relu

I . Discours sur le sacre de l'électeur de Cologne

instructions qu'il improvisait avec une si heureuse abondance de cœur, le sermon pour la fête de l'Epiphanie, prononcé en 1085 dans l'église des Missions-Étrangères, avait marqué sa place à coté des premiers orateurs chrétiens. Un écrit sur le ministère des pasteurs, où il dépouillait de ses titres d'institution le clergé protestant, avait montré son aptitude à la polémique; l'opuscule sur l'éducation des filles le mettait au premier rang des moralistes pratiques; Des amis illustres ajoutaient encore à sa considération. Bossuet aimait en lui un disciple brillant et docile, madame de Maintenon se laissait aller au charme de ses entretiens, et le duc de Beauvilliers l'avait pris pour confident et pour guide. Il était l'oracle de cette maison, ou plutôt de ce sanctuaire où régnaient toutes les vertus, à côté d'une cour qui, cessant d'être scandaleuse, commençait à devenir hypocrite. Ainsi, quoique simple abbé, Fénelon n'avait réellement au-dessus de lui dans le clergé que Bossuet, qui dominait l'Eglise *.

Fénelon avait paru redouter la faveur de l'archevêque de Harlay, prélat peu édifiant, mais dont le crédit l'aurait porté à l'épiscopat. Proposé pour l'évêché de Poitiers, il avait été éliminé par le mauvais vouloir de monsieur de Paris, qui, piqué de la rareté de ses visites, lui avait dit : « Vous voulez être oublié, on vous oubliera. » Heureusement cette menace n'était pas une prophétie.

1. Il jouissait du revenu du prieuré de Carenac, dans le diocèse de Sarlat, grâce à l'abandon que lui en avait fait l'évèque de Sarlat son oncle, frère du marquis Antoine de l''énclon. Fénelon, à sa prise de possession, avait 61 é accueilli avec de grands honneurs, el il a donné de cette réception triomphale un récit plein d'enjouement et de grâce, dans une lettre adressée en 1G81 à madame la marquise de Laval, sa cousine.

Le Jendemain du jour où le duc de Beauvilliers fut nommé gouverneur des Enfants de France, Fénelonétait appelé à l'emploi de précepteur. Il était digne de cette éminente fonction, et le choix dont il était honoré ne surprit personne. La France vit avec confiance l'éducation du petit-fils de Louis XIV, que sa naissance destinait à la royauté, remise aux soins de deux hommes dont la vertu et le mérite devaient préserver leur élève de la contagion des gens de cour. 11 y avait beaucoup à faire, car le jeune duc de Bourgogne était né avec un naturel violent et vicieux, que la faiblesse de ses gouvernantes n'avait pas même essayé de combattre. Recueillons sur ce point le précieux témoignage de Saint- Simon ; sans doute, selon sa coutume, il accuse les traits d'un pinceau trop vigoureux, mais il est facile de saisir le vrai sous l'hyperbole : « Ce prince, héritier nécessaire, puis présomptif de la couronne, naquit terrible, et sa jeunesse fit trembler; dur et colère jusqu'aux derniers emportements et jusque contre les choses inanimées ; impétueux avec fureur; incapable de souffrir la moindre résistance, même des heures et des éléments, sans entrer dans des fougues à faire craindre que tout ne se rompît dans son corps; opiniâtre à l'excès; passionné pour toute espèce de volupté, il aimait la bonne chère, la chasse avec fureur, la musique avec une sorte de ravissement, et le jeu encore, où il ne pouvait supporter d'être vaincu et où le danger avec lui était extrême; enfin livré h toutes les passions et transporte de tous les plaisirs; souvent farouche, naturellement portée la cruauté, barbare en raillerie, et à produire les ridicules avec une justesse qui assommait. De la hauteur des

cicux il ne regardait les hommes que comme des atomes avec qui il n'avait aucune ressemblance, quels qu'ils fussent. » Tel était le caractère qu'il fallait dompter et assouplir : la tâche était rude, mais les difficultés n'étaient pas insurmontables, car dans l'éducation il n'y a d'incurable que l'indolence et le défaut absolu d'esprit. (Vest contre ces écueils que Bossuet avait échoué : la nature matérielle, inerte, obtuse du grand dauphin ne donnait aucune prise ni à la force ni à l'adresse, tandis que Fénelon, mieux servi, malgré l'énergie des résistances, put du moins lutter et sortir de la lutte à son honneur. Le maître trouvait des secours à coté des obstacles, car cet enfant indompté et farouche avait une rare intelligence. Laissons encore parler Saint-Simon : « L'esprit, la pénétration brillaient chez lui de toutes parts. Jusque dans ses furies ses réponses étonnaient; ses raisonnements tendaient toujours au juste et au profond, même dans ses emportements. Il se jouait des connaissances les plus abstraites. L'étendue et la vivacité de son esprit étaient prodigieuses. » On voit déjà que, si les difficultés étaient grandes, les ressources ne manquaient pas.

Les débuts de cette mémorable éducation furent orageux. Dons un de ses accès de colère si fréquents, l'intraitable enfant avait osé dire à son précepteur : « Vous oubliez qui je suis et qui vous êtes. » Fénelon ne répondit rien. Pendant tout le reste du jour un morne silence laissa le coupable à ses réflexions : pas un mot à échanger, pas un regard à rencontrer, aucune distraction au sentiment intérieur de la faute commise, nul prétexte à une colère nouvelle, nul moven d'aggraver ses

torts et de se soulager dans une crise plus violente. 11 fallut porter jusqu'à la nuit, jusqu'au jour, le poids de cette insolence sans punition, sans pardon. Le lendemain matin, Fénelon entra plus tôt que de coutume dans la chambre de son élève, et d'un ton grave et triste, prévenant tout témoignage de repentir, il lui dit : « Je ne sais, monsieur, si vous vous rappelez ce que vous m'avez dit hier : Que vous saviez ce que vous êtes el ce que te suis ; il est de mon devoir de vous apprendre que vous ignorez l'un et l'autre. Vous vous imaginez donc, monsieur, être plus que moi ? Quelques valets vous l'auront dit; et moi, je ne crains pas de vous dire, puisque vous m'y forcez, que je suis plus que vous. Vous comprenez assez qu'il n'est pas ici question de la naissance. Vous regarderiez comme un insensé celui qui prétendrait se faire un mérite de ce que la pluie du ciel a fertilisé sa moisson, sans arroser celle de son voisin. Vous ne seriez pas plus sage si vous vouliez tirer vanité de votre naissance, qui n'ajoute rien à votre mérite personnel. Vous ne sauriez douter que je suis au-dessus de vous par les lumières et les connaissances. Vous ne savez que ce que je vous ai appris, et ce que je vous ai appris n'est rien comparé à ce qu'il me resterait à vous apprendre. Quant à l'autorité, vous n'en avez aucune sur moi, et je l'ai moi-même, au contraire, pleine et entière sur vous. Le roi et monseigneur vous l'ont dit assez souvent. Vous croyez peut-être que je m'estime fort heureux d'être pourvu de l'emploi que j'exerce auprès de vous? Désabusez-Vous encore, monsieur; je ne m'en suis chargé que pour obéir au roi et faire plaisir à monseigneur! et nullement pour le pénible avantage d'être votre précep-

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teur, et atin que vous n'en doutiez pas, je vais vous conduire chez Sa .Majesté pour la supplier de vous en nommer un autre, dont je souhaite que les soins soient plus heureux que les miens '. »

Ce n'était pas une vaine menace : Fénelon était prêt à ce sacrifice, car il savait que, pour être utile dans un emploi, il faut pouvoir l'exercer dignement. Toutefois il pressentait que le duc de Bourgogne fléchirait, et que le coup si bien frappé serait décisif; il ne se trompait pas: Tentant royal se répandit en pleurs et en prières. Il promit tout, et pour le moment ne reçut aucune promesse en échange. Fénelon prolongea à dessein son anxiété et ne parut céder qu'aux sollicitations de madame de Maintenon, qu'on fit intervenir. C'est sans doute à la suite de cette douloureuse épreuve que fut écrit le billet suivant, dont l'original a été trouvé dans les papiers de Fénelon : « Je promets, foi de prince, à M. l'abbé de Fénelon de faire sur-le-champ ce qu'il m'ordonnera et de lui obéir dans le moment qu'il me défendra quelque chose ; et si j'y manque, je me soumets à toutes sortes de punitions et de déshonneurs. Fait à Versailles. Signé : Louis. » Cet engagement d'honneur assurait l'autorité du précepteur, la docilité de l'élève, bridait les défauts du caractère et rendait facile la culture de l'intelligence.

Un découvre facilement dans Jes écrits de Fénelon les principes de sa méthode d'enseignement: elle tendait à rendre l'étude attrayante et morale. Fénelon entretenait l'ardeur de son élève en rattachant ses compositions aux

1. Histoire de Fénelon, par le cardinal de Bausset, Lomé 1, p. 155, lreédil..

incidents mêmes de sa vie d'écolier. C'était tantôt un éloge, tantôt une excuse, plus souvent une leçon enjouée ou sévère. Le jeune duc s'était-il montré trop sensible aux railleries d'un page, indiscret témoin de ses méprises grammaticales, Fénelon reproduisait cette petite scène de malice et de dépit dans un charmant apologue: le prince devenait Bacchus enfant, et le page était déguisé en jeune Faune *, qui marquait à Silène (le précepteur), par un ris moqueur, toutes les fautes que faisait son disciple; et Bacchus, ne pouvant souffrir un rieur malin, toujours prêt à se moquer de ses expressions si elles n'étaient pures et élégantes, lui disait d'un ton fier et impatient: « Comment oses-tu te moquer du fils de Jupiter? » Et le Faune répondait sans s'émouvoir : « Eh! comment le fils de Jupiter ose-t-il faire quelque faute? » L'enfant recevait ainsi sous déguisement une leçon de patience et de mythologie, et, par surcroit, un exercice de traduction ; car il fallait mettre en latin ces apologues improvisés. Un orage avait-il, pendant la nuit, interrompu le sommeil de l'enfant et retardé son lever, Fénelon excusait cette légère infraction à la discipline, et faisait dire au soleil : « Je veux qu'il dorme, le sommeil rafraîchira son sang, apaisera sa bile... pourvu qu'il dorme, qu'il rie, qu'il adoucisse son tempérament, qu'il aime les jeux de la société, qu'il prenne plaisir à aimer les hommes et à se faire aimer d'eux, toutes les glaces de L'esprit et du corps viendront

1. « Le critique étail jeune, gracieux el folâtré; sa tête étail couronnée de pampre; ses tempes étaient ornées de grappes de raisin; de son épaule gauche pendait sur son côté droit, en éoharpe, un feston en lierre, etc. » Bacchus et le jeune Faune.

en foule pour l'orner l. » Si l'élève n'a mérité que des éloges, le rossignol et la fauvette, de leur voix la plus harmonieuse, célébreront à l'envi un jeune pasteur qui vient visiter leur bocage, et promettront à ce fils des dieux, pour prix de son amour pour les Muses, un règne fortune qui ramènera l'âge d'or sur la terre2. Le mal s'est-il mêlé au bien de manière à faire craindre que le terrible enfant d'autrefois ne reparaisse avec ses travers et ses vices, une lettre datée d'Amsterdam, signée de Bayle, dénonce aussitôt l'existence d'une médaille dont le revers contredit la face et met en suspens la sagacité des savants. Est-elle véritablement antique, ou plutôt ne iigure-t-elle pas quelque chose de notre temps? En effet, « l'on affecte de faire entrevoir malignement quelque jeune prince, dont on tâche de rabaisser les bonnes qualités par des défauts qu'on lui impute ;{ ». Les mêmes craintes font écrire le Fantasque, et il semble alors que Fénelon ait dérobé le burin de La Bruyère.

Ainsi furent composées, dans l'occasion et au besoin de chaque jour, les fables et les contes qui furent un amusement si profitable. Les Dialogues des morts concoururent au môme but d'instruction, de morale et d'agrément. Fénelon, sous cette forme piquante, fit passer dans l'esprit de son élève les faits les plus intéressants de la Fable, et les plus graves enseignements de l'histoire et de la politique. Ces dialogues mettent en lumière des doctrines contraires à la pratique habituelle des gouvernements; ils respirent l'amour de la vertu,

i. Le Nourrisson <!<'.s Muses favorisé du Soleil (fable). t. Le liossiynol et la Fauvette.

J. La Médaille.

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